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Tome 1, Chapitre 49 « Le Jeu des apparences (1) » Tome 1, Chapitre 49

17 – Où Herezan reprend l’air et découvre le jeu des apparences (1)

Le contrebandier se leva et s’avança vers moi, la main tendue.

Sa poigne était ferme et énergique ; une lueur bon enfant brillait dans son regard. Une fois encore, le charme qui émanait de lui me prit par surprise. Une telle disposition devait se montrer plus qu’utile dans sa ligne de travail.

« J'ai cru comprendre que votre nef avait été réparée et améliorée. Malgré tout, je suppose que vos hommes se sont laissés bercer par la douceur de l’inactivité. Je vous donne deux jours pour rallumer leur motivation. En attendant, que diriez-vous de venir visiter le Felledarna, mon fier vaisseau ?

— Avec le plus grand plaisir, capitaine ! »

J’employais ce titre avec révérence, à l’égard d’un homme que je reconnaissais comme un pair. Certes, au sein de la Confrérie, sa position outrepassait de très loin la mienne, mais aucune hiérarchie réelle ne définissait nos relations. Malgré tout, comme j’estimais nécessaire de le souligner, nous demeurions les seuls maîtres après le Haut Régnant sur nos nefs respectives. Avec ma formation à l’Académie impériale, je ne déméritais en rien et je ne laisserais personne l’oublier.

« Bien, je vous abandonne à vos activités, déclara Karolys d’un ton bonhomme. Si personne n’a rien à ajouter, je considère cette session comme levée. Herezan, Marravin, je compte sur vous pour finaliser le contrat auprès de Kolher. »

Je réprimai une grimace. Maître Karolys tenait à se monter irréprochable sur le plan administratif, et je comprenais ses raisons, mais la paperasse n’avait jamais été mon fort. Marravin m’adressa un clin d’œil et posa une main sur mon épaule.

« Allons-y. Vous sentez-vous capable de faire le trajet à cheval, ou préférez-vous que je fasse venir une voiture ? »

L’idée de chevaucher dans les rues de la ville me semblait tentante, mais je craignais que ma jambe encore raide appréciât peu l’exercice.

« Une voiture sera parfaite !

— Soit, rejoignez-moi d’ici un quart d’heure devant l’auberge ! »

***

La saison estivale approchait dans les Marches dardanienne.

Le climat différait peu de celui que j’avais connu dans ma terre natale, favorable aux caprices extrêmes de la nature : une chaleur infernale en été, un froid glacial en hiver, des printemps et des automnes plus tempérés, mais propices aux trombes d’eau, orages, tempêtes, et autres manifestations déraisonnables du ciel.

Cette matinée me parut singulièrement agréable, avec une température douce, un léger vent et un soleil radieux. Ma veste rouge me tenait un peu trop chaud, mais en bon militaire, j’avais appris à souffrir en silence.

Sous le regard attentif de Klehon, qui s’inquiétait toujours dès que je m’éloignais d’un pas, je montai par mes propres moyens, au prix de quelques efforts laborieux, dans la voiture où Marravin avait déjà pris place. Le trajet donna lieu à de plaisants échanges avec cet homme qui possédait un humour parfois tranchant, mais jamais cruel. Le véhicule nous débarqua devant les deux piles de pierres et le cabanon du contrôle qui marquait l’entrée du port. Marravin y était favorablement connu et je commençais à y devenir une figure familière. Je suivis sans encombre la silhouette nonchalante à travers la forêt de nefs qui couvrait l'aire d'atterrissage civil.

Des bâtiments de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les destinations y reposaient, depuis les lourds vaisseaux marchands aux flancs renflés pour emporter plus de denrées, jusqu’aux transporteurs légers dédiés aux courses rapides, en passant par des escorteurs, qui avaient débuté leur carrière dans les rangs de l’armée ou d’une des compagnies de mercenaires à présent dissoutes.

Même si j'accompagnai Marravin avec plaisir, je traînais un peu la jambe et ma canne demeurait une aide précieuse. Il faudrait encore du temps pour dissiper la raideur qui s’y attardait dans mon genou et reconstituer les muscles affaiblis par ma longue immobilisation.

Le Felledarna apparut enfin, au détour d’un engin qui devait faire le double de son volume. J'identifiai d’emblée une ancienne frégate, qui avait subi des modifications visibles : une coque élargie afin de lui offrir plus de contenance, des gréements simplifiés pour la rendre manœuvrable par un équipage réduit. Le tout lui donnait une allure un peu bâtarde, qui manquait un peu de dignité, mais elle gardait les vestiges d’une ligne élégante. J’y reconnaissais l’excellence des architectures aériennes de Tramonde. Les nefs impériales présentaient certaines qualités, en particulier leur robustesse, mais elles ne pouvaient prétendre à ce charme audacieux qui caractérisait le royaume d'origine de ces fabuleux bateaux volants. Même si mon propre sang tramondien s’était dilué au fil des siècles, j’en éprouvais un étrange orgueil. À la suite d’alliances matrimoniales avec les aur’Commara, je comptais le créateur des nefs, le mystérieux Devohn Aranaün, parmi mes ancêtres directs.

« Un bel engin, n’est-ce pas ? » déclara Marravin avec autant de fierté dans la voix qu’un père vantant sa fille en âge d’être mariée.

« Pap’ ! »

La voix juvénile qui retentit juste à ce moment, alors que j’étais plongé dans la contemplation du Felledarna, me fit sursauter. Une fine silhouette venait de se pencher par-dessus le bastingage ; la brise jouait dans de courtes mèches blond foncé autour d’un visage mince qui, même à cette distance, présentait une flagrante ressemblance avec celui de mon compagnon. Marravin se fendit d’un large sourire :

« Clio, descends et vient saluer notre invité ! »

Après un moment de doute, en raison de ses habits masculins, je l’identifiais comme une jeune fille de quinze ou seize ans. En découvrant son existence, je me félicitai d’avoir gardé pour moi mes réflexions.

Marravin m’entraîna vers la passerelle qui menait au pont inférieur de l’engin. Dès mes premiers pas sur la nef, je remarquai les boiseries cirées et le plancher récuré qui témoignaient de son parfait entretien, même si elle semblait vide de l’essentiel de son équipage. Je tentai de repérer des caches potentielles, que ne manqueraient pas de rechercher les douanes de la province. Mon compagnon me guida vers la coupée, afin de rejoindre le pont supérieur. Gravir ce type d’escalier constituait pour moi un exercice ardu, mais je l’accomplis sans me plaindre.

La jeune fille nous attendait près de la trappe, les bras croisés, l’attitude résolue. Je m’apprêtai à m’incliner vers elle quand elle me tendit une main énergique ; lorsque je la saisis, je constatais que sa poigne ne l’était pas moins, en dépit de sa minceur. Je reconnus en elle une version juvénile et féminine de Marravin. Même si ses traits présentaient encore la fraîche indécision de l’adolescence, Clio ne posséderait jamais une beauté classique, mais elle montrait déjà la physionomie spirituelle et le charme de son père. Tout comme Initza, elle me parut bien trop jeune pour susciter un intérêt romantique, mais elle constituerait sans nul doute une plaisante et distrayante compagnie.

Sa main toujours dans la mienne, je plongeai mon regard dans ses yeux vifs et brillants :

« Mademoiselle Marravin, c’est un honneur de faire votre connaissance. Capitaine Herezan, pour vous servir, commandant de la Bravida, qui aura l’honneur d’escorter le Fellerdana pour le prochain voyage. »

La jeune fille éclata de rire :

« Capitaine, ce n’est pas la peine d’en faire autant. Je ne suis qu’une moussaillonne sur cette nef ! Certainement pas une dame !

— Vous n’en êtes pas encore une, déclarai-je en me redressant, mais cela ne saurait tarder ! »

Clio rit de nouveau, tandis que je lâchai enfin sa main.

« Vous savez parler aux gens, capitaine ! »

Marravin secoua la tête, les sourcils froncés dans une expression d’agacement trop exagérée pour paraître authentique :

« Cliodélie se montre parfois un peu trop confiante avec les inconnus…

— Pap'… soupira la jeune fille, je sais prendre soin de moi ! »

J’ignorais ce qui pouvait rendre les jeunes filles des Marches dardaniennes aussi indépendantes et pleines de fraîcheur – ou du moins celles de la Confrérie, mais je l’approuvais tout à fait. La donzelle arborait la tenue d’un marin ordinaire, une culotte de peau et une ample chemise par-dessus laquelle elle avait enfilé un gilet de cuir brun. Un chapeau de feutre informe couvrait ses cheveux coupés à hauteur des épaules. Elle dégagea un mélange de chaleur et de sympathie qui fit naître sur mes lèvres un sourire inconscient.

« Comme vous pouvez le voir, l’équipage est en relâche, mais cela ne m’empêchera pas de vous faire le tour du propriétaire ! Martens ? »

Un homme apparut, en bras de chemise et tête nue sous le soleil encore tendre. Il présentait des traits sympathiques et hâlés, ciselés par l'air pur mais sans douceur de l'altitude.

« Capitaine ?

— As-tu quelques instants à nous consacrer ?

— Bien sûr ! Que puis-je faire pour vous ? »

Maravin esquissa un léger clin d’œil assorti d’un signe de la main :

« Une petite visite en règle pour notre ami ici présent ?

— Oh… bien sûr, soyez le bienvenu ! Ça ne vous posera pas de problèmes de descendre au pont inférieur ? La coupée est assez raide », remarqua-t-il avec diplomatie, en jetant un regard vers ma canne.

Je haussai les épaules, bien décidé à ne pas laisser les suites de mon accident entraver mes gestes :

« Je me débrouillerai. Si j’ai un souci, je solliciterai votre aide. »

Martens acquiesça gravement, avant de me guider vers l’escalier par lequel nous avions rejoint le pont supérieur. La descente des marches me prit plus de temps que je l’aurais souhaité, mais mes hôtes se montrèrent d’une patience exemplaire. Du pont intermédiaire, nous gagnâmes la cale, bien plus vaste que l’apparence de la nef avait pu me le laisser croire.

« Tout est dans la proportion, expliqua Maravin en allumant les lampes à cristaux qui ponctuaient les parois arrondies. Notre appréciation d’un espace est très subjective. Elle peut dépendre du ratio entre la hauteur, la largeur et la longueur, autant que de l’éclairage ou du matériau employé… Il y a toujours une part de trompe-l’œil dans ce type de navire. »

Je compris que le contrebandier livrait ici des secrets du métier. Il saisit mon regard intéressé et poursuivit :

« Nous avons des moyens de dissimuler habilement ce que nous ne voulons pas montrer, comme vous pouvez vous en douter ! Mais nous demeurons des transporteurs avant toute chose. Une cale vide est plus suspecte… et plus facile à fouiller ! »

Martens me fit signe de le suivre vers le centre de la salle, vide pour le moment. Je remarquai au plafond et sur le sol des tenons destinés à passer des sangles pour arrimer les chargements. À d’autres endroits, des glissières permettaient d’installer des parois amovibles pour séparer des denrées fragiles du reste de la cargaison. Je constatai combien le monde de la navigation marchande – y compris dans sa version la plus illégale – me demeurait étranger. On ne demandait pas les mêmes qualités à une nef de guerre, surtout un bâtiment léger tel qu’une frégate, qu’à un engin de transport. Certes, la Bravida embarquait des munitions, des vivres et des matériaux pour effectuer des réparations d’urgence, mais sa cale se réduisait au minimum.

« Que transportez-vous… officiellement, du moins ? demandai-je avec curiosité.

— Essentiellement des marchandises légères et des biens de luxe, comme des alcools fins et des tissus précieux, répondit Marravin. Parfois des denrées qui se périment facilement : du gibier, des poissons d’eau douce… Nos tarifs restent abordables et notre service excellent ! De plus, nous perdons rarement nos cargaisons du fait d’attaques pirates », ajouta-t-il avec amusement.

Je ne pus retenir un sourire à cette plaisanterie entre initiées, mais déjà, son visage était redevenu sérieux ; il leva un doigt péremptoire :

« Je ne prétends pas que cela n’arrive jamais ! Il ne faudrait quand même pas que nous fassions l’objet de soupçons malvenus ! »

Je n’en doutais pas ; la Confrérie, d’après ce que j’avais pu comprendre, constituait une mécanique parfaitement rodée.

« Bien entendu, quand il y a des attaques, tout est orchestré d’avance, confirma Martens. Qu’elles soient réussies ou pas. D’ailleurs, jamais un concurrent ne se risquerait à attaquer l’un des battements affiliés à la Confrérie, que ce soit à Tramonde ou au-delà de la frontière ! Il est important de préserver un certain équilibre. Malgré tout, cela implique des mises en scène assez poussée. Notre escorteur doit se laisser vaincre avant d’encaisser trop de dommages. Nous atterrissons ensuite bien sagement pour nous faire délester d’une partie de notre cargaison. Elle rejoint bien entendu les butins de la Confrérie.

— Eh bien, je m’avoue admiratif, messieurs ! déclarai-je avec sincérité. Mais… rassurez-moi ! Ce n’est pas ce que l’on va me demander dans quinze jours ? »

Les deux hommes éclatèrent de rire ; Marravin posa une main rassurante sur mon épaule :

« N’ayez aucune inquiétude, tout devrait bien se passer ! Ce premier voyage risque d’être mortellement ennuyeux. Nous n’allons pas briser dès son essor la carrière d’un jeune capitaine aussi prometteur ! De plus, la plupart des attaques organisées sont destinées à être repoussées. Nous tenons à ce que nos escorteurs conservent une bonne réputation ! »

Malgré ces paroles rassurantes, le regard complice qu’échangèrent les deux hommes ne me dit rien de bon. Ces deux-là tramaient quelque chose, j’en aurais mis ma main à couper. Hélas, ma position ne me permettait pas de demander des comptes ! »

Afin de me distraire de ces pensées agaçantes, je reportai mon attention sur la cale et ses secrets :

« Et pour… les autres cargaisons, comment procédez-vous ?

— De façon assez classique, répondit Martens. Doubles cloisons, objets équipés de caches… Mais nous ne les plaçons pas forcément où on les chercherait.

— Exactement, renchérit Marravin. Dites-moi, si vous cherchiez de compartiments secrets, comment procéderiez-vous ? »

Je songeais aux parois, au plancher… Mon regard trahit aussitôt mes suppositions.

« Logique, reprit le contrebandier, mais c’est justement ce que nous évitons. Vous devez les chercher au-dessus de votre tête !

— Dans le pont principal ? m’étonnais-je.

— Oui, à quelques endroits stratégiques où personne n’irait regarder. Le bois est ainsi travaillé que même en cognant dessus, vous ne trouverez aucun endroit qui sonne creux. »

Je secouai la tête, un peu éberlué :

« Mais personne n’a jamais exposé vos petites astuces ?

— Toutes ne sont pas destinées à rester invisibles », déclara Martens.

Il se pencha vers le plancher et actionna un mécanisme discret à la jonction entre le sol et la paroi. Quelques lattes se soulevèrent, révélant un espace assez grand pour y caser un lot de bonnes bouteilles.

« Cette cache fait partie des plus évidentes. Nous y gardons toujours une ou deux babioles. Quel transporteur indépendant n’arrondit pas ses profits avec un peu de contrebande ? Il vaut mieux se faire prendre la main dans le sac pour des babioles que pour des denrées plus précieuses ou plus… sensibles. »

Je haussai un sourcil sceptique ; il ne m’était pas venu à l’esprit que ce style de « commerce » pouvait comporter plus de risques que celui de se faire prendre avec de l’alcool détaxé.

« Quel style de denrées sensibles ?

— Des armes, des matières stratégiques… Certains cristaux, par exemple, ne doivent pas être exportés de leur contrée d’origine sans un édit royal. Et, bien sûr, il y a aussi les passagers… C’est sans doute ce qu’il y a de plus délicat à transporter, parce qu’on peut plus difficilement les cacher ! »

Des passagers ? Étrangement, je n’y avais pas pensé. Et pourtant, à présent qu’il en parlait, cela semblait logique.

« Si, comme vous le dites, on peut difficilement les dissimuler dans la cale… Comment opérez-vous ?

— Un léger changement d’apparence et de faux documents suffisent, la plupart du temps, répondit Marravin en haussant les épaules. Et s’ils sont repérés comme des individus recherchés, nous pouvons toujours plaider l’ignorance… »

J’opinais pensivement. Tout semblait si bien organisé que je m’en sentais presque déçu… Qu’était devenu l’esprit d’aventure ? J’admis malgré tout que pour quelqu’un qui remettait le pied à l’étrier après toutes ces épreuves, cette routine se révélait plus rassurante.

« Bien, nous avons tout vu, je pense, déclara Marravin, les mains sur hanches. Nous remontons, capitaine Herezan ? Que dites-vous de nous rendre au carré pour prendre un petit verre avant votre départ ? »

J’acquiesçai bien volontiers. Je ne doutai pas une seconde de la qualité de son bar, et j’avais hâte de découvrir ces alcools tramondiens si réputés, même si rien ne pouvait égaler à mes papilles ma petite fiole de liqueur de coquelicot.


Texte publié par Beatrix, 7 juillet 2020 à 16h44
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