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Tome 1, Chapitre 48 « Une question d'organisation (3) » Tome 1, Chapitre 48

16 - Où Herezan organise sa vie et celle de ses hommes (3)

En peu de temps, j’étais devenu une figure régulière à la Nef blanche, ainsi que dans le quartier du port. Je semblais attirer par mal d’attention sur moi, mais d’après Karolys, ce n’était pas une mauvaise chose. Bien sûr, Initza ne cessait de me brocarder à ce sujet, mais je supportais ce traitement avec résignation, en me félicitant de ne pas avoir eu à grandir avec une sœur à mes côtés. Je n’aurais pas survécu jusqu’à l’âge adulte si j’avais dû subir en permanence une langue si acérée.

À terme, je chercherais un logement en ville, mais en attendant, maître Karolys m’avait fortement encouragé à résider à l’auberge, sans doute pour veiller tout à la fois à mes activités et à mon hygiène de vie. Les affaires que Klehon avait pu sauver, ainsi que son maigre bagage, avaient été transportés dans mes futurs appartements. La vaste pièce ne disposait pas seulement d’un discret cabinet de toilette, mais aussi d’un réduit attenant qui pouvait servir de garde-robe ; une petite lucarne qui donnait sur la cour intérieure l’éclairait naturellement, ce qui avait permis de le convertir en une chambre exiguë pour mon valet, afin de lui garantir un minimum d’intimité. Je lui avais proposé de trouver un logis plus confortable, mais il ne semblait pas décidé à me quitter des yeux.

« Si je ne prends pas soin de vous comme il se doit, Ejulia ne m’adressera plus jamais la parole », avait-il décrété en posant fermement ses sacs dans son antre.

Maître Karolys m’en avait officiellement offert la clef, accrochée à un colifichet qui reproduisait le symbole au corbeau présent sur sa porte. Si je la perdais, j’en serais redevable devant la Confrérie ; pour plus de sécurité, je l’avais suspendue à une chaîne solide autour de mon cou. Mon valet s’était vu confier un double, mais une copie supplémentaire devait circuler dans l’établissement, autant pour l’entretien des lieux, que pour permettre à maître Karolys de contrôler mes agissements. Cela me laissait le sentiment de n’être qu’une enfant sous tutelle, mais il existait quelques avantages, pour moi comme pour Klehon ; nous serions blanchis, nourris et aucune tâche ménagère ne lui incomberait le temps de notre séjour sur place. Certes, tous ces arrangements n’étaient pas gratuits, ce qui m’encourageait à prendre au plus vite du service, dans mon activité de couverture pour commencer. Elle pourrait se révéler lucrative si je savais me construire une bonne réputation.

« À quoi vas-tu m'être utile désormais ? avais-je malicieusement demandé à Klehon.

— Capitaine, avait-il déclaré avec le plus grand sérieux, j'estime que depuis ce dernier mois, mon poste auprès de vous a été requalifié en "garçon de cabine". Je ne suis donc plus tenu d'effectuer les corvées que vous attendiez de moi à terre. Elles n'entrent plus dans mes fonctions !

— De ce fait, lui répondis-je avec une feinte inquiétude, la lettre de recommandation que je t’ai rédigée ne sert plus à rien !

— D’autant qu’elle a été écrite au nom d’Herlhand vor'Deiter. Vous avez raison, elle sera parfaite pour allumer le poêle si le temps vire au froid.

— Cela voudra dire également que tu devras m’accompagner lors de tous mes vols… » ajoutai-je non sans malice.

Je savais qu’en dépit de ses velléités d’aventure, Klehon n’appréciait pas outre mesure les séjours aériens. Le voyant pâlir, je me hâtais de le rassurer sur ce point. Je lui ferais toute confiance pour gérer mes affaires ; il deviendrait plus un intendant qu’un valet, une position qui lui convenait.

Tout ce qui ne rentrait pas dans la chambre avait été installé dans un des appentis de l’auberge, en attendant que je pusse en faire le tri. Ce n’était pas une activité à laquelle j’étais impatient de m’adonner. Même si j’avais tranché les amarres de mon passé, je m’y sentais encore retenus par quelques fils, les plus douloureux à rompre.

Je me contentai dans un premier temps de sélectionner ce qui trouverait sa place dans l’homme debout, le grand coffre et les étagères qui meublaient la pièce. Il était hors de question de me débarrasser d’un seul de mes livres ! J’affectionnais toujours autant les récits de voyage qui avaient bercé mon enfance, tout comme les méthodes d’apprentissage des langues. Ces ouvrages s’étaient multipliées durant les dernières décennies. Le développement des nefs, qui pouvaient allègrement survoler les océans et les chaînes de montagnes, avaient considérablement réduit la taille du monde et favorisé les échanges en tout genre. Je parlais déjà couramment l’ellégien, le tramondien, les dialectes de Trazzetia, d’Ingarya et de deux ou trois autres provinces, qui se ressemblaient assez. Il en allait de même de mes sous-officiers, un reste de leur vie aventureuse.

La plupart des dardanniens de Levantir connaissaient des bribes de ces langages, car le commerce constituait l’une des seules ressources de cette terre défavorisée par la nature, et les assemblaient en un sabir qui servait de langue commune dans les ports. Malgré tout, mes hommes devraient rapidement intégrer des bases de Tramondien commun. Même si je ne me sentais pas l’âme d’un précepteur, je pourrais me consacrer à son enseignement lors de mes nombreuses heures perdues, avec l’aide de ces traités. Je ne doutais pas que cela impressionnerait maître Karolys. Le plus aisé serait de commencer par Klehon, dont l’esprit vif et l’avidité de se perfectionner faciliteraient grandement la tâche.

Pour le reste, je n’avais jamais possédé la fibre d’un érudit ; je préférais découvrir le monde par moi-même plutôt qu’en percevoir l’écho lointain à travers des lignes imprimées. Cette disposition ne m’avait pas rendu service à l’Académie. Avec du recul, je me disais que la faculté d’apprentissage que j’avais toujours manifestée, couplée à mes talents d’analyse et d’improvisation, aurait pu me mener en tête de ma promotion sans trop de peine… Auquel cas, on n’aurait pu me refuser une place dans l’armée ellégienne. Il m’aurait été dès lors aisé de succéder à mon père, de renflouer la province et de vivre comme le prince que j’étais par naissance. J’ignorais d’où me venait cette capacité presque surnaturelle à saboter toutes mes perspectives de succès. Sans doute faudrait-il pour cela consulter l’un de ces savants qui s’étaient donné pour tâche d’explorer les étranges affections du cerveau – une science fort nouvelle qui ne reposait que sur des discours et beaucoup de vent.

M’en serais-je trouvé plus heureux ? Ma réussite en aurait froissé plus d’un… Et dans la société ellégienne, fort policée, mais seulement en apparence, un poignard dans le dos au fond d’une ruelle sombre ne constituait pas une occurrence rare. Je ne m’en étais pas si mal sorti. Mieux valait se concentrer sur ce que l’on avait, plutôt que sur ce qu’on aurait dû avoir, au risque de passer à côté des meilleurs aspects de sa vie.

Maître Lenagan, qui me visitait tous les cinq jours, se déclara satisfait de mes progrès, autant sur la mobilité de mon genou et la force de ma jambe que sur mon état général de santé. Il fallait bien avouer que le monde m’offrait peu de distractions susceptibles de me détourner de mes austères résolutions. Sans compter que mon corps se vengeait de tout ce que j’avais pu lui faire subir durant ma fuite ! Avant même la tombée de la nuit, mes sens s’engourdissaient et mes yeux se fermaient même quand je me trouvais à mon bureau ou attablé dans la salle, en train de dîner. Klehon venait me secouer, m’enjoignant de me dévêtir et de plonger sous les draps, où je dormais comme en enfançon jusqu’aux lueurs de l’aube. Notre homme de l’art ursin s’en félicitait ; il m’expliquait avec force mots dont je ne comprenais que la moitié – et encore, si j’étais attentif, – que j’entrais enfin dans la dernière phase de ma convalescence. Il avait bon espoir que cette vigueur retrouvée tiendrait à l’écart tout risque de rechute sérieuse… si je persistais, bien entendu, dans ces saines habitudes !

Peu à peu, ma vie reprenait son cours, de façon différente de tout ce que j’aurais pu prévoir et imaginer. J’avais profité de ce calme pour commander quelques perfectionnements sur la Bravida, en particulier au niveau de son armement, redevenu parfaitement légal depuis que j’avais obtenu ma commission officielle d’escorteur. Toutes ces questions logistiques occupaient largement mon temps. À mes moments libres, j’aidais Klehon à s’améliorer dans l’art de parler la langue perfide de Tramonde. Je soupçonnais ses progrès fulgurants de découler de sa fréquentation assidue d’une des servantes de l’auberge, plutôt que de mes efforts en la matière.

Maître Karolys ne manquait jamais l’occasion de passer me voir ou d’échanger quelques mots avec moi quand il me croisait, pour vérifier que tout allait bien pour nous. À la fin de mon premier mois de présence à la Nef blanche, il me convoqua de nouveau devant le conseil de la Confrérie. Cette fois, je me sentais plus à mon aise ; je connaissais les lieux et si je n’avais rencontré que brièvement la plupart de ses membres, nos relations étaient devenues courtoises. Je n’étais plus ce jeune étranger famélique et boiteux que certains d’entre eux avaient regardé avec scepticisme. Malgré tout, j'estimai préférable de mettre en sourdine devant eux l’arrogance que j’avais cultivée sur les conseils de maître Tereinheim. Je remarquai que le « conseiller et observateur » n’avait pas jugé bon, cette fois, de se déplacer ; je ne savais comment interpréter ce détail.

« Cela fait bien plaisir de vous voir une mine aussi splendide, déclara Marravin avec un large sourire. Je dois avouer que lors de notre première rencontre, je doutais un peu de votre capacité à remonter la pente… »

Je compris intuitivement que le contrebandier ne parlait pas tant de mon état physique que de mon esprit brisé. J’avais cru montrer lors de ma première comparution une détermination sans faille, mais je réalisai à présent combien je me trompais.

« Comme mise en route, nous vous avons prévu un petit… exercice plutôt tranquille. Vous allez escorter maître Marravin ici présent lors de son prochain voyage à Galseria. »

L’intéressé m’adressa un sourire qui ressemblait bien trop à celui d’un matou qui avait hâte de jouer avec sa proie… ou le chaton ramené par ses maîtres, au choix.

« Une mission qui sera bien sûr rémunérée à hauteur du service rendu, ajouta Kohler. Une première solde pour vous et pour votre équipage, avec peu de risques que cette expédition implique le moindre tir de canon… »

Présenté ainsi, cela semblait tout à fait tentant. Mais aux regards pétillants en face de moi, je devinais un piège… ou tout au moins un test.

Je n’avais pas le choix, et mon équipage piaffait d’impatience. Il était temps que la Bravida reprît les airs !

« Capitaine Marravin, déclarai-je solennellement, je suis votre homme. »


Texte publié par Beatrix, 21 avril 2020 à 23h18
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