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Tome 1, Chapitre 42 « Levantir (3) » Tome 1, Chapitre 42

13 – Où Herlhand découvre Levantir et une singulière jeune fille (3)

Si j’avais dû présenter Levantir, je l’aurais décrite comme la ville la plus sinistre de tout le continent.

Même le soleil qui pleuvait sur ses murs sombres er ternes ne suffisait pas à l’égayer. Entièrement bâtie de pierre grise, elle conservait quelques vestiges des remparts que l’invention des nefs avait rendus inutiles. La partie la plus ancienne ressemblait, vue de haut, à un fouillis de ruelles étroites où la lumière pénétrait à grand-peine. La plus récente suivait ce plan géométrique en vogue partout où il avait fallu créer du neuf à partir de rien. Malgré tout, elle possédait de bons côtés : le vaste port aérien qui s’étendait juste en lisière de la ville. Et un mauvais : le grand arsenal où l’armée de Tramonde gardait une certaine emprise dans une province qui, disait-on, tendait à manifester quelques velléités d’autonomie.

La Bravida n’eut pas de difficulté à trouver un espace où se poser. Arzechiel proposa d’aller enregistrer la nef auprès de la capitainerie. Je me sentais fébrile : je n’avais pas idée des arrangements que Karolys avait prévu pour nous, et je n’avais pas trop envie de croupir dans le coin dans l’attente d’une couverture en tant que transporteur indépendant.

Pour le moment, je demeurai sur le pont supérieur, à écouter la rumeur des ports aériens ; cette musique m’avait tant manquée ! Le doux grincement des coques et des gréements, le carillon des pièces métalliques qui tintaient dans la brise, les cris des marins qui se hélaient, des dockers et des équipages qui s’interpellaient…

Je savourais cet instant de détente qui me permit d’oublier un peu tous les soucis qui m’avaient taraudé ce dernier mois. J’espérais trouver une sorte de paix, même si cette carrière ne m’en promettait pas vraiment. Arzechiel revint bientôt, apportant la nouvelle que notre « associé » avait déjà rempli les formalités pour le séjour de la Bravida. J’en déduis que ce fameux « associé » n’était autre que maître Karolys lui-même.

Même si les hommes brûlaient de prendre un peu de bon temps en ville, je jugeais qu’il était trop tôt pour se faire remarquer et leur conseillai de rester à bord, en attendant de prendre contact avec maître Karolys. Si j’avais été plus mobile, j’aurais fait les cent pas sur le pont, mais ma jambe ne me permettait pas encore ce genre de fantaisie.

Finalement, je résolus de rentrer dans ma cabine et de compléter le journal de la Bravida. Quand nous avions changé le nom de la nef, j’en avais ouvert un nouveau, dissimulant l’ancien dans une cache connue de moi seul. Malgré tout, j’y observais une certaine prudence : je ne pouvais décemment pas y aborder Karolys et sa proposition d’entre à la confrérie ; je devais me contenter d’y consigner des platitudes. Je décrivis malgré tout en détail le magnifique champ de coquelicots qui avait tant attiré mon regard. Une fois cette corvée terminée, je pêchai dans mon placard la petite bouteille offerte par vor'Klehm, soigneusement maintenue par des arceaux métalliques. Je sortis également un verre de cristal que je ne conservai que pour ce genre d’occasion. J’aurais pu me sentir un peu coupable de boire ainsi en solitaire, mais j’avais besoin de me remonter le moral grâce à cet élixir de résolution – comme je l’avais nommé en mon for intérieur.

Je restai raisonnable, en me contentant d’un doigt de liquide rouge. Malgré tout, il glissa dans ma gorge comme un trait de feu, laissant dans son sillage la brûlure de l’alcool, mais aussi une myriade de parfums qui vinrent écore sur mon palais comme les coquelicots qui constellaient la plaine que nous avions survolée.

Le bruit de roues dans le gravier me tira de ma dégustation ; la mort dans l’âme, j’avalai les dernières gouttes un peu précipitamment avant d’essuyer et ranger le verre. Je vérifiai à la hâte ma mise – même si l’attelle qui raidissait ma jambe gâchait mon allure, mon manteau l’eau la cachait pour l’essentiel. Plutôt que les béquilles, je choisis une canne à pommeau d’argent que Klehon – sans grande surprise – avait réussi à me dénicher et m’offrirait une certaine élégance ; j’en serais quitte pour un peu plus de fatigue. Enfin, je me jugeai présentable et émergeai de mon antre, prêt à recevoir ce renard de Karolys.

À renard, renard et demi, songeais-je, avec une once de présomption, mais une chose m’apparaissait comme sûre : il était hors de question que je devinsse un chien fidèle à sa botte. Notre arrangement devrait reposer sur un bénéfice mutuel et être traité comme tel.

Mon second et mon valet se tenaient à ma disposition pour faciliter ma progression jusqu’à la passerelle déployée depuis le pont interne de la nef. Ce qui signifiait négocier la coupée avant de m’aventurer sur le pan incliné, un peu trop glissant à mon goût malgré les rainures pratiquées dans le bois.

Une voiture nous attendait, un véhicule des plus banals, avec son cocher moustachu enveloppé dans un grand manteau et chaussé de lourdes bottes. Mon second m’ouvrit la porte ; au moment de grimper dans l’habitacle, je vis que quelqu’un l’occupait déjà… pouvait-il s’agir de maître Karolys ?

Je fus vite détrompée ; devant moi, assise droite, le regard attentif, se trouvait une jeune fille, presque une enfant. Je lui donnais dans les dix-sept ans ou dix-huit ans – sa taille et ses formes étaient celles d’une adulte, même si son visage doucement arrondi, au nez retroussé et aux lèvres sinueuses, conservait un côté juvénile. Je notai d’emblée sa ressemblance avec maître Karolys, en songeant que ce genre de traits seyait plus, à mon humble avis, à une femme qu’à un homme.

Sans être belle, elle possédait trop de caractère pour être simplement « jolie ». Elle portait des vêtements masculins, une culotte de peau, de hautes bottes et une veste ajustée, mais cette particularité ne me choqua pas outre mesure. J’aimais ce que je voyais, et avec quelques années de plus, je l’aurais trouvée parfaitement à mon goût.

Au moment le moins opportun, le souvenir de Serafia vint me frapper en plein cœur et me priva de souffle. La jeune fille remarqua mon trouble soudain ; elle se pencha vers moi, le regard inquiet :

« Vous allez bien, capitaine ? »

Je passai une main tremblante sur mon visage, un peu honteux de manifester autant de faiblesse en face de cette jeune donzelle.

« Un peu de fatigue liée au voyage… »

Après tout, il ne s’agissait que d’un demi-mensonge. En m’installant un peu plus confortablement sur le siège, je ne pus m’empêcher de la détailler. Elle m’adressa un petit sourire amusé, mais ses yeux sombres avaient pris la dureté du silex.

« Je ne me suis pas présentée… poursuivis-je. Même si vous savez sans doute déjà qui je suis… »

Elle leva la main, fronçant ses fins sourcils arqués :

« Je n’ai pas besoin de votre nom… D’ailleurs, il vaut mieux que je ne le sache pas, puisque vous n’allez pas le garder ! »

J’écarquillai légèrement les yeux, avant d’éclater de rire :

« Soit, mais dans ce cas, donnez-moi le vôtre ! À moins que ce ne soit un secret ! »

Elle plissa les lèvres, pensive. Il m’aurait été facile de la saluer comme « mademoiselle Karolys », mais le jeu qui s’était instauré entre nous me donnait envie de poursuivre cette charade.

« Vous pouvez m’appeler Initza. »

Initza…

Au moins, ses parents montraient un goût certain en matière de nom.

« Très joli. »

La jeune fille fronça les sourcils ; elle semblait capable de changer d’expression d’une seconde à l’autre, de façon déconcertante.

« Personne n’a demandé votre avis ! »

Je levais les deux mains en un geste apaisant :

« Je tentais juste d’être courtois ! »

Ses yeux s’écarquillèrent, tandis que le choc se peignait sur ses traits mobiles :

« Ça ne vous plaît pas ? »

Je faillis éclater de rire, mais je me retins pour préserver ma crédibilité – et la sienne.

« Vous l’avez dit vous-même, personne n’a demandé mon avis ! répondis-je d’un ton dégagé qui fit naître des éclairs dans son regard. Peu importe, vous êtes mon guide et je dois m’en remettre à vous. Je suis prêt à écouter ce que vous avez à dire – et à me taire si c’est ce qu’on attend de moi ! »

Initza opina avec satisfaction. Il en fallait peu pour la calmer. Je me sentais intrigué par cette personne pour le moins fascinante, à l’éducation très différente de celle des demoiselles que j’avais côtoyées jusque-là. Outre ses vêtements masculins, elle montrait une liberté de parole et de sentiment digne d’un garçon, ce qui lui donnait un naturel désarmant.

Pour meubler le silence gêné qui régnait dans la voiture, je pris le temps de m’installer plus confortablement. L’espace restreint accommodait mal ma jambe raide, à demi-coincée sous le fauteuil d’en face et m’obligeait à m’enfoncer au plus profond du siège. Je lus de la commisération dans le regard sombre de la jeune fille :

« Êtes-vous sûr que ça ira ? Peut-être pouvez-vous placer votre jambe sur le siège d’en face…

— Ne vous inquiétez pas. Si le trajet n’est pas trop long, je m’en accommoderai… »

Initza acquiesça. À la façon dont ses petites dents blanches venaient mordiller sa lèvre inférieure, elle ne semblait pas convaincue. Une nouvelle fois, je regrettai qu’elle ne fût pas un peu plus âgée. Certes, je ne la croyais pas innocente, étant donné le milieu dans lequel elle évoluait, mais les cinq années qui devaient nous séparer faisaient figure de gouffre à mes yeux. Ces dernières épreuves me donnaient le sentiment d’avoir vieilli de dix ou quinze ans en un peu plus d’un mois.

La voiture se mit enfin en marche, patinant à demi dans le gravier ; je me sentis soudain très seul, sans mes fidèles alliés à mes côtés. Je me doutais que rien de sérieux ne pouvait m’arriver, mais je restai trop vulnérable pour être à mon aise.

« Ne soyez pas aussi nerveux ! déclara-t-elle, amusée. Personne ne vous veut de mal.

— C’est un réflexe. On a essayé de me tuer récemment et ce n’est pas une expérience que je souhaite revivre de sitôt.

— Votre peu de confiance est insultant. Mais je peux le comprendre.

— Vous êtes trop aimable. »

Elle haussa ostensiblement les épaules avant de se tourner vers la fenêtre. À cette heure de la journée, une activité raisonnable régnait dans la ville. Les citadins me semblaient aussi gris et sans intérêt que le reste de Levantir. Mais quelque chose me disait que ce n’était pas le cas de tous, si je pouvais en juger d’après Initza.


Texte publié par Beatrix, 7 janvier 2020 à 15h56
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