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Tome 1, Chapitre 40 « Levantir (1) » Tome 1, Chapitre 40
13 – Où Herlhand découvre Levantir et une singulière jeune fille (1)

    
    
    « Je ne peux pas accepter… »
    
    Avec une révérence presque religieuse, Anton Paval tenait entre ses mains un exemplaire de l’Histoire du royaume de Trazzetia, que j’avais choisi de lui offrir en remerciement.
    
    « C’est un bien qui appartient à votre famille… » ajouta-t-il en effleurant les armoiries estampillées au fer et dorées à l’or fin, qui se découpaient sur une couverture de cuir très sombre, d’une riche teinte brune.
    
    « Messire Paval, répondis-je en souriant, je vous dois bien plus que cela pour votre accueil, votre compagnie et votre bienveillance. Vous avez contribué à faire de moi de nouveau un homme, et plus un animal traqué. À partir de ce jour, je vais changer de nom et laisser derrière moi Herlhand vor'Deiter. Il me semble juste que les derniers témoins de mon passé reposent chez vous, n’est-ce pas ? »
    
    Ces derniers jours, mes forces étaient revenues rapidement, sans doute parce que je n’étais plus cloué au lit par l’extrême faiblesse due à ma maladie. Durant les cinq ou six jours qui avaient suivi, j’avais enfin pu sortir de la chambre où je m’étais trouvé cloîtré par la force des choses et découvrir le reste de la demeure. Je circulais librement à l’étage, où se répartissaient les pièces à vivre, tandis que le rez-de-chaussée abritait l’échoppe de tissus précieux de maître Paval et les bureaux attenants.
    
    À ce que j’en savais, le niveau comptait deux suites, composées chacune de deux pièces et dotées d’un cabinet de toilette, que connectait le grand salon. Il s’agissait d’une salle vaste, meublée avec goût, sans ostentation. Une magnifique cheminée sculptée de rinceaux et de volutes dominait l’espace, mise en valeur par la relative sobriété des parois bleu sombre et le plafond aux poutres peintes de discrets décors floraux. Quelques tableaux, qui représentaient tous Trazzetia – dont celui concernant la Nef Blanche –, égayaient les murs. La seule exception était le portrait d’une femme au-dessus de l’âtre. Âgée d’une trentaine d’années, elle retenait l’attention par sa beauté sereine. Je devinais qu’il devait s’agir de l’épouse de maître Paval, décédée depuis bien des années… Parfois, le regard de mon hôte l’effleurait avec une tristesse teintée de nostalgie.
    
    Quand j’obtins enfin le droit de faire quelques pas dans la rue, à la faveur d’un temps clément, je pus admirer la demeure elle-même : un immeuble de deux étages, sans compter les combles, dont les deux premiers niveaux avaient été bâtis dans la belle pierre gris pâle veinée de brillantes lignes de quartz qui faisait la renommée de la région. Au-dessus, une armature de bois sombre et un torchis chaulé de blanc prenaient la relève, sous un toit de tuiles vernissées d’un rouge profond.
    
    Maître Paval possédait également un entrepôt sur le port aérien. Certaines de ses marchandises provenaient directement des comptoirs, après plusieurs escales, notamment à Tramonde. Je me demandais avec amusement s’il savait que ces vaisseaux de transport faisaient figure de proies naturelles pour les protégés de messire Karolys.
    Le fait de recouvrer une liberté relative me donnait le sentiment de revivre. Sur le conseil de mon médecin, je m’appliquais à exercer mon genou avec précaution, même si je portais toujours l’attelle pour marcher. Au départ, ma jambe restait aussi raide qu’une poutre… Je redoutais que l’articulation ne pût jamais plier de nouveau. Mais au bout de quelques jours, des progrès commencèrent à apparaître, hélas pas sans douleur.
    
    Dans la demeure, je me contentai d’une canne, réservant les béquilles pour circuler au-dehors, du moins dans les premiers temps. Bredarin était un endroit gai et vivant, que l’opulence des habitants parait d’une architecte agréable. Malgré tout, la ville conservait sa structure ancienne, visible dans ses venelles tortueuses et ses logis serrés les uns contre les autres. La partie la plus récente, qui s’étendait vers le port aérien, suivait un plan géométrique, avec des pâtés de maisons bien rectangulaires et de larges allées. Cependant, les vastes hôtels des négociants ne possédaient pas ce charme et cette vie intense qu’on trouvait dans les rues bondées et encombrées d’échoppes.
    
    À vrai dire, je serais volontiers resté plus longtemps sur place, mais je devais me rendre à Levantir sans trop tarder pour me présenter devant maître Karolys… Je ne pouvais plus reculer l’échéance.
    
    C’est pourquoi j’avais choisi de dire adieu à messire Paval à l’occasion d’un bon dîner dont il m’avait gratifié. Il m’avait convié non dans la salle à manger, mais dans son cabinet privé. Il y avait quelque chose de féminin – et de passablement désuet – dans le décor floral des murs et les moulures raffinées qui soulignaient le plafond. Sans doute avait-il gardé l’endroit tel que sa femme le lui avait laissé. Je me demandais s’il avait des enfants ; dans tous les cas, son attitude envers moi comportait un côté paternel qui m’émouvait considérablement.
    
    Au terme de ce repas, j’avais décidé à lui offrir ce dernier témoignage de mon identité passée. Je savais qu’il le recevrait avec tout le respect attendu, et sa réaction s’était révélée à la hauteur de mes espérances. Loin de moi d’en demander un jour restitution : les probabilités de retrouver un jour mes prérogatives semblaient nulles ou presque. Et je préférais voir ce livre en possession de quelqu’un qui l’apprécierait à sa juste valeur.
    
    L’heure de mon départ approchait. Nous nous saluâmes gravement ; il saisit ma main entre les siennes et me souhaita bonne chance dans ma nouvelle vie. Je le quittai avec plus d’émotion que je voulais bien le montrer.
    Négocier les escaliers demeurait compliqué avec ma jambe raide ; descendre les marches une par une me prit un temps infini. Paval m’accompagna sans manifester d’impatience. En bas de sa demeure, il me salua de nouveau avec effusion.
    
    Arzechiel m’attendait à côté d’un fiacre fatigué, tiré par un vieux cheval jaune. Il m’aida à m’installer dans l’habitacle pendant que Klehon supervisait le chargement de mes affaires. Une fois que tout fût prêt, mon second demanda au cocher, un homme bourru qui disparaissait dans des vêtements volumineux, de nous conduire au port aérien.
    Notre progression me parut aussi lente que ma descente des escaliers. L’étroitesse des rues et leur encombrement me firent presque craindre de devoir passer la nuit dans la voiture qui cahotait sur les pavés, tandis que nous bringuebalions dans la ville, j’observais le spectacle ; à travers les fenêtres encrassées, elle ressemblait à un tableau noirci et remisé depuis longtemps. J’avais peine à quitter l’endroit presque sans l’avoir connu : à voir les tavernes opulentes qui bordaient la route, on devait pouvoir s’y amuser le soir venu ! Et même en journée !
    
    Enfin, nous arrivâmes en vue d’une forêt de mâts, qui pointait derrière les maisons basses du faubourg. Je me dévissai le cou pour les apercevoir.
    
    « Patience, capitaine, me lança Klehon en riant, vous serez bientôt de retour dans votre élément ! »
    Je me laissai retomber sur mon siège avec une petite grimace. J’avais conscience de mes manières parfois trop enfantines… Je ne me conduisais pas toujours comme l’officier assuré et expérimenté que j’aurais voulu être ; ou, tout au moins, comme le forban cynique qui correspondait à ma future carrière. Mais ma nature ne s’y prêtait pas… À la vérité, je restais bien trop innocent pour mon propre bien, comme pouvaient en témoigner les cicatrices qui ornaient désormais mon corps et mon genou raide.
    
    La voiture stoppa pour laisser le temps à Arzechiel de présenter le permis de séjour à la capitainerie du port. Le véhicule poursuivit sa progression au milieu des coques de toutes tailles et de toutes les teintes, depuis les simples barques jusqu’aux énormes engins de transports aux flancs renflés, si lents et pesants qu’ils constituaient des proies idéales pour les pirates. Comme les nefs restaient rares et coûteuses, les escorteurs indépendants monnayaient cher leur service et nombre de convois prenaient le risque de faire route sans protection ou juste accompagné d’une garde légère.
    
    À vrai dire, je regrettai de ne pas me lancer dans une carrière d’escorteur qui aurait été certes ennuyeuse, mais légale, l’interdiction de mettre le pied au-delà de la frontière de Tramonde m’aurait rendu inutile pour le métier. Je repérai un certain nombre de ces prédateurs officiels, des corvettes et des frégates qui avaient obtenu le droit de s’armer, reconnaissables à leur forme effilée et à leurs sabords apparents. Je ne supportais plus l’air confiné de la voiture ; je n’avais qu’une envie : respirer les odeurs de bois et de goudron qui flottaient dans les ports, ainsi que cette autre fragrance indéfinissable, similaire à celle de la pluie qui menaçait, qui stagnait autour des cœurs.
    
    Enfin, dans un crissement de gravier, le cocher arrêta le véhicule ; j’aperçus la coque de la Bravida, dont les éraflures avaient été effacées par une nouvelle couche de peinture. Si je l’avais pu, j’aurais bondi hors de l’habitacle, mais il fallait presque employer un treuil pour m’en descendre – en l’occurrence, l’aide de Klehon et d’Arzechiel, qui veillèrent à ce que je pusse prendre pied sans dommage sur le sol du port aérien. Aussitôt, j’entendis au-dessus de ma tête une clameur qui me fit lever le regard : les artilleurs alignés le long de la rambarde et les gabiers accrochés dans les haubans me saluaient d’une ovation qui me mit les larmes aux yeux !

Texte publié par Beatrix, 1er janvier 2020 à 22h39
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