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Tome 1, Chapitre 39 « Une proposition difficile à refuser (3) » Tome 1, Chapitre 39
13 – Où Herlhand reçoit une proposition difficile à refuser (3)

    
    Le lendemain, à la même heure, Arzechiel revint accompagné de Brunman, Rasvick et Castein.
    Tout comme Karolys, j’avais refusé de les accueillir dans mon lit. Je me sentais déjà un peu plus fort que la veille, et je n’avais plus besoin qu’on entassât des oreillers dans mon dos pour me tenir droit – tant que cela ne durait pas trop longtemps.
    
    « Laissez-moi vous regarder ! tonna le maître-artilleur. Je ne vous ai pas vu si frais depuis notre départ d’Ingarya ! Même si vous avez bien failli vous retrouver six pieds sous terre, cette maladie vous a obligé à vous reposer ! Vous avez toujours besoin de récupérer un peu de viande sur les os, mais on s’arrangera pour vous nourrir correctement quand vous reviendrez sur le Bravida ! »
    
    Je dissipai la tirade du géant blond d’un sourire et d’un haussement d’épaules. Même s’il n’avait pas tout à fait tort, je finissai par m’agacer de me voir sans cesse rappeler que j’avais avait bien failli passer de vie à trépas. Malgré tout, sa réaction touchante me réchauffait le cœur…
    
    « Le plus surprenant, remarqua Castein, toujours terre à terre, c’est que vous ayez pu commander aussi brillamment la nef dans un tel état… C’est même comme si vos capacités avaient été sublimées. Mais ce qui arrive une fois ne se répète pas toujours par la suite. Je ne pense pas que retenter l’expérience serait une bonne idée… »
    
    Rasvick se contenta de m’adresser un petit sourire en coin ; je lui fus reconnaissant de son silence. Nous avions des choses bien plus importantes à aborder que mon état de santé. Mes hommes trouvèrent assez de chaises et tabourets dans la pièce pour que tout le monde pût s’asseoir en ordre épars autour de moi. J’avais mené le dernier « conseil de guerre » dans un lit, le fauteuil apparaissait comme une amélioration notable. Debout près de la porte, Klehon montait une garde discrète, même si je ne craignais aucune malveillance de mon logeur, mais je pouvais difficilement oublier que j’étais un fugitif, et je savais que la trahison ne venait jamais que des siens.
    
    « Bien », commençai-je, espérant que mon éloquence s’éveillerait en cours de route.
    
    J’avais passé tant de temps isolé dans cette chambre que ma voix semblait rouillée et que les mots m’échappaient. Ou peut-être la fièvre avait-elle grillé une partie de ma cervelle. C’était possible aussi.
    
    « Bien, repris-je après un temps de silence. Je n’ai pas vraiment pu vous dire… vous expliquer ce qui s’est passé dans la plaine, juste après le combat, lors de mon entretien avec le capitaine de la nef impériale… Mais Klehon se trouvait avec moi. Il attestera de mes paroles. Je ne vous cacherai rien de la situation, je veux dire, de celle dans laquelle nous nous trouvons… maintenant. De toute façon, vous êtes tous assez malins pour me percer à jour… le moment venu. Et je préfère affronter votre désapprobation ici et maintenant… plutôt que recevoir plus tard un poignard dans le dos… »
    
    Une expression mauvaise s’afficha sur le visage d’Arzechiel ; je la pris pour moi avant de comprendre qu’il la destinait à quiconque aurait l’idée de me planter un poignard dans le dos. Décidément, je ne méritais pas un tel second ! En essayant de rester clair – malgré le fait que je pouvais à peine aligner deux phrases sans hésiter et bafouiller, je leur avouai tout : ma parenté lointaine avec Elhoïs vor'Deiter, les origines de ma famille et l’interdiction de fouler le sol de Tramonde dont je faisais l’objet, l’ultimatum qui m’avait été imposé… et enfin, mon entrevue avec Ilvar Karolys et la proposition qu’il m’avait faite.
    
    Tandis que je parlais, ma voix retrouva son rythme et sa fluidité. L’exercice se révéla moins pénible, finalement, que j’avais pu le craindre…
    
    « Je n’ai pas donné mon accord, conclus-je, car je ne peux m’engager ni pour vous ni pour l’équipage. Ils n’ont sans doute pas à en savoir autant que vous… Mais au moins connaissez-vous les bases de l’arrangement, et vous pourrez décider en toute liberté de ce que vous ferez et de la façon dont vous présenterez les choses aux hommes. Les solutions sont les suivantes : soit j’accepte la proposition pour moi-même, la Bravida et son équipage… Soit je n’accepte que pour moi-même, auquel cas je peux vous confier la Bravida, ou la vendre et partager le profit entre tous les membres de l’équipage. Ou bien je refuse, et nous poursuivons notre route dans les petites principautés à nos risques et périls, car je ne pense pas que nous pourrons survivre à Tramonde sans le moindre appui. »
    
    Un long silence s’ensuivit. Je sentais mon cœur battre dans ma poitrine à coups redoublés, au point que je m’attendais à tout moment de le voir briser les cotes et déchirer la chair pour atterrir sur mes genoux comme un morceau de viande sanguinolent. J’avais beau me dire qu’une pareille chose ne pouvait pas arriver, je n’aurais pas été surpris de la subir.
    
    Finalement, ce fut Rasvick qui reprit le premier la parole :
    
    « La Confrérie ? On vous a vraiment proposé d’entrer dans la Confrérie de Levantir ? »
    
    Son ton incrédule m’alarma, sans doute plus que de raison. Peut-être que ce fameux poignard n’atterrirait pas dans mon dos, mais dans mon cœur, en l’épinglant une bonne fois pour toutes dans ma poitrine.
    
    « C’est la seule que je connais… »
    
    Mon maître-gabier éclata de rire.
    
    Un rire franc, tonitruant, que je ne parvenais pas à comprendre. Les autres « sous-officiers » le dévisageaient comme s’il avait perdu la tête. Enfin, il s’essuya les yeux et me regarda avec un large sourire, non dénué malgré tout d’ironie :
    
    « J’ai connu des trafiquants et des pirates qui auraient tué père et mère pour avoir la chance de rentrer dans ses rangs… Et vous, on vous l’apporte sur un plateau d’argent, et vous vous posez des questions ? »
    
    Je me renfrognai, vexé d’être traité comme un enfant gâté.
    
    « Je ne suis pas si versé dans le monde souterrain, répondis-je d’un ton acide. On ne nous apprend pas vraiment cela à l’Académie d’Harroldhem.
    
    — Eh bien, écoutez-nous, pour le coup. Acceptez. Et ne consultez pas l’équipage… Ou ils découvriront que vous ne savez pas de quoi vous parlez !
    
    — Je n’étais pas plus au courant que lui, grommela Arzechiel.
    
    — Pas plus que moi, renchérit Brunman. Mais il faut croire que les liens de Rasvick avec la pègre sont plus profonds que les nôtres… »
    
    Mon maître-gabier se leva et s’inclina avec panache :
    
    « Merci pour vos compliments, messieurs ! »
    
    Je ne pus que les rejoindre dans leur hilarité, même si je me posais quelques questions sur Rasvick. Mais dans les petits royaumes, on faisait peu attention au passé des individus. Il était courant de quitter un état pour refaire sa vie dans un autre sans que personne ne cherchât à connaître votre histoire.
    
    « Eh bien, que comptez-vous faire ? demanda Brunman. Accepter la proposition de Karolys ? »
    
    Je levai les yeux vers le plafond d’une blancheur immaculée. M’engager de nouveau auprès d’un employeur ne m’attirait pas plus que cela… La brève liberté à laquelle j’avais goûté ne m’avait pas déplu, même dans ces circonstances périlleuses, mais mes hommes méritaient un peu de stabilité. Et cette solution, offerte sur un plateau d’argent, comme l’avait dit Rasvick, demeurait un excellent compromis !
    
    « Eh bien, même si je ne comprends toujours pas pourquoi le sieur Karolys souhaite intégrer dans sa Confrérie un noble d’opérette, je pense que je vais accepter… »
    
    Mes hommes échangent un regard entendu.
    
    « Bien, déclara Arzechiel. Nous nous chargeons de l’équipage. Les mécontents seront toujours libres de partir, mais nous nous arrangerons pour qu’ils soient les moins nombreux possible ! »
    
    Je ne savais trop comment prendre son affirmation, mais à présent que la décision était fixée, je me sentais bien mieux.
    
    J’espérais juste que je serais à la hauteur de ce qu’on attendait de moi… et que le destin, pour une fois, accepterait de me laisser en paix.

Texte publié par Beatrix, 30 décembre 2019 à 14h17
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