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Tome 1, Chapitre 37 « Une proposition difficile à refuser (1) » Tome 1, Chapitre 37
13 – Où Herlhand reçoit une proposition difficile à refuser
    
    
    
    « Ainsi, vous êtes au courant de son existence ? »
    
    La stupéfaction dans ma voix, que je ne tâchais de dissimuler ni même d’atténuer, fit sourire Anton Paval. Mon hôte venait d’évoquer une certaine nef légendaire, qui me tenait particulièrement à cœur. Je ne m’étais pas attendu à ce que le vieil homme en sût presque autant que moi sur la question.
    
    « Même si mes affaires me retiennent à Galseria, je n’en demeure pas moins un citoyen trazettien, et la Nef Blanche fait partie de notre histoire commune. Mon père avait eu le loisir de la voir et il m’en a souvent parlé : il s’agissait d’un engin majestueux, d’une beauté presque irréelle ! »
    
    Je savais à quel point sa construction avait creusé les finances de notre principauté, qui n’était pas la mieux dotée en la matière. Très loin de là même… Malgré tout, nous n’avions aucun symbole fort, et les nefs qui avaient établi la puissance et la réputation de Tramonde avaient sans doute inspiré mon aïeul dans la création de ce miraculeux esquif, et orienté mon choix de carrière.
    
    Anton prit un air pensif, puis leva l’index comme s’il se rappelait soudain quelque chose :
    
    « Attendez-moi un instant… »
    
    Il se leva et disparut quelques minutes, pour revenir avec entre les bras un cadre de bois sombre qui contenait une toile d’une facture plus qu’honorable – d’après ce que je pouvais en voir, bien que n’étant pas spécialiste de la question.
    
    Elle montrait le panorama bien connu du palais princier de Trazzetia, tel qu’il se présentait une cinquantaine d’années plus tôt : les toitures avaient depuis été refaites en ménageant un espace mansardé et percé de lucarnes ornementées – le tout réalisé avec les fonds issus de la vente de la Nef Blanche.
    
    Au-dessus des toits curieusement plats, la nef y apparaissait dans toute sa splendeur immaculée : elle avait été intégralement taillée dans ce bois dur, couleur d’ivoire, que l’on qualifiait d' « os végétal » et équipée de voiles tout aussi éclatantes. La scène avait été figurée de nuit ; une lune pâle illuminait de reflets argentés les nuages tout autour d’elle et baignait l’engin d’un halo fantomatique.
    
    Ma gorge se serra à cette vue… Certes, j’étais fier de la Bravida et de ce que nous en avions fait tous ensemble, mais cette merveille possédait une tout autre aura : celle des légendes.
    
    Je souris rêveusement :
    
    « Comment avez-vous su que je m’intéressais à cette… relique du passé ? »
    
    Paval haussa ses épaules minces :
    
    « À vrai dire, capitaine, votre origine comme votre carrière vous prédisposent à éprouver de l’attrait pour un tel mythe volant…
    
    — Sauf que ce n’est pas réellement un mythe, Capitaine, et à moins qu’elle ait été démantelée – ce dont je doute fort ! Mais j’ai pu glaner deux ou trois informations concernant sa destinée. »
    
    Mes yeux se mirent à briller comme un fanal dans la nuit. Même si cette nef fantasmagorique n’avait été que le caprice d’un prince désœuvré, elle représentait, finalement, le seul et unique rêve d’une enfance qui en avait cruellement manqué. Pouvoir la retrouver un jour m’ouvrait un avenir bien plus éclatant que j’aurais pu l’imaginer. Paval venait de m’offrir un cadeau plus précieux encore que cette vie qu’il avait sauvegardée par sa générosité.
    
    « Dites-m’en plus, je vous en prie ! »
    
    La figure austère de mon logeur s’adoucit d’un sourire :
    
    « Monseigneur, je vous rappelle que vous êtes censés garder votre calme. Un tel échauffement de votre sang n’est pas très bon dans votre état de convalescent. »
    
    Je n’aimais guère cette appellation, mais je n’avais pas réussi à le dissuader de m’en affubler, à ma grande gêne et à l’amusement visible de Klehon. Avec une moue dépitée, je me laissai retomber sur mes oreillers. Paval mit de côté la toile avant de poursuivre :
    
    « Malgré tout, je pense que si je ne vous en dis pas plus, vous ne trouverez pas de repos tant que vous n’aurez pas l’information. Elle est certes assez vague, mais elle pourra vous offrir un début de piste. Soyez assuré que j’éprouverai une grande satisfaction de vous en savoir le capitaine, mais si je devais vous envoyer dans une quête sans résolution possible, à un si jeune âge, je m’en voudrais profondément. »
    
    J’opinai docilement, même si cette sagesse soudaine n’avait d’autre but que d’obtenir la suite de l’histoire.
    
    « Bien. On raconte que c’est un riche négociant, ici, à Galseria, qui s’était porté acquéreur de la Nef Blanche. Il aurait sans doute dû agir comme tous les collectionneurs : la garder à l’abri pour ne la sortir qu’à des occasions spéciales. Mais dans son orgueil, il en a fait la pièce maîtresse de sa flotte marchande… »
    
    Je pouvais le comprendre : après tout, une nef était faite pour parcourir le ciel, pas pour prendre la poussière dans un enclos doré. Tout comme un capitaine de vaisseau volant !
    
    « Malheureusement, sa flotte a été attaquée du côté tramondien de la frontière et la nef a été capturée. Depuis, nul ne sait où elle se trouve. À l’époque, il avait promis une récompense somptueuse à celui qui la lui rendrait ou l’informerait de son emplacement, une somme égale au prix de la nef, dit-on, hélas sans succès… Mais hélas sans succès. Malgré tout, cette affaire avait fait grand bruit aussi bien à Galseria que dans les Marches Dardaniennes, au point que pendant un moment, on a vu circuler un certain nombre de nefs blanches, mais qui ne devaient leur couleur qu’à un pot de peinture. Quelques établissements, bars ou auberges, se parèrent même de ce nom pour attirer la clientèle. Quant à la véritable Nef Blanche, elle s’est hélas évanouie pour devenir une légende. »
    
    J’avais littéralement bu les mots de mon interlocuteur ; ses révélations finales me rendirent mélancolique.
    
    « Eh bien, vous me donnez de l’espoir pour me l’ôter ensuite… Quelle est donc cette cruauté ?
    
    — Voyons, Monseigneur, si les rêves étaient trop faciles à atteindre, à quoi serviraient-ils ? »
    
    Il marquait un point ; cela ne dissipa pas totalement ma déception, mais je concédais le mérite de sa réflexion.
    
    « Certes, admis-je à contrecœur. Vous n’avez pas tort… Et il me reste bien des choses à faire avant de me lancer à la recherche de cette Nef Blanche. »
    
    Paval acquiesça :
    
    « Je suis heureux de vous voir emprunter une voie raisonnable. Peut-être, d’ailleurs, est-il temps pour vous de rencontrer une personne qui a autant œuvré à votre bien-être que moi-même, sinon plus encore. »
    
    J’avais presque oublié ce généreux mentor qui avait couvert les frais de logement chez Anton Paval, mais aussi d’un des meilleurs médecins de Bredarin. Soudain, une vague d’appréhension m’envahit : quels pouvaient bien être ses motifs ? Qui me connaissait ou m’appréciait assez pour se donner cette peine ? Elhoïs ? C’était peu vraisemblable ; j’avais éprouvé les limites de sa mansuétude. Mon père ? Je doutai qu’il sût même où je me trouvais. Serafia ? Après tout, elle avait déclaré qu’elle ne voulait pas me voir mort…
    
    J’écrasai aussitôt cette minuscule étincelle d’espoir : elle n’aurait certainement pas eu les moyens d’agir dans l’ombre, en un lieu si lointain. Ce qui laissait une dernière possibilité : une personne qui souhaitait se servir de moi, ce qui ne présentait rien de bien engageant.
    
    « Eh bien, je suis prêt… Mais à une condition ; je ne veux pas le recevoir cloué dans ce lit. Laissez-moi au moins cette dignité !
    
    — Très bien, Monseigneur. Si vous avez l’accord de votre médecin pour vous lever, je lui transmettrais votre accord pour le recevoir demain. »
    
    Maître Vestian vint me visiter plus tard dans l’après-midi, et vérifia avec satisfaction que mon état s’améliorait toujours et que la plaie profonde causée par la lancette cicatrisait au mieux. L’excès de sang corrompu avait intégralement drainé et aucune suppuration interne ne rendait nécessaire le placement d’une mèche.
    
    « J’ai apporté le nouvel appareil. Vous verrez qu’il est simple à poser et à ôter. Vous pourrez même le porter par-dessus vos vêtements. »
    
    Et c’était peu de le dire : il s’agissait d’une gouttière de cuir robuste et capitonné, renforcé de lames de métal. Le tout était bien plus léger que des attelles et se fixait grâce à de simples courroies qu’il était facile de resserrer si besoin. Il avait apporté une paire de béquilles, jugeant que dans mon état encore affaibli, deux supports valaient mieux qu’un. Mais cela signifiait que j’étais enfin libéré de la souffrance de l’immobilité et que j’allais pouvoir me lever, même si mon trajet se limiterait à la distance entre le lit et le fauteuil. Pour l’occasion, Klehon m’avait procuré des habits qui n’auraient certes pas remporté un prix d’élégance, mais me rendrait au moins présentable auprès de mes hôtes et visiteurs. Un pantalon de toile de laine brune, une chemise de lin épais, des chaussures d’intérieur de cuir souple fourrées de peau de mouton et une veste molletonnée dont l’étoffe verte se moirait de rouge sombre, en motifs d’arabesques. Cette tenue restait celle d’un convalescent, je me sentis de nouveau humain. Il était temps pour moi de faire la connaissance de cet étrange et discret sauveur, et de lui tirer les vers du nez…
    
    En espérant que ce ne serait pas le contraire.

Texte publié par Beatrix, 9 décembre 2019 à 12h50
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