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Tome 1, Chapitre 36 « L'Ultimatum (3) » Tome 1, Chapitre 36
12 – Où Herlhand comprend que marché et ultimatum sont parfois synonymes

    
    
    Quand je me réveillai, le soir était tombé ; des lanternes accrochées en plusieurs endroits éclairaient la chambre, infusant les murs clairs d’une teinte ambrée.
    
    Me voyant émerger du pays des songes, Klehon accourut aussitôt. Il disposa les oreillers derrière mon dos pour me redresser et m’apporta un potage un peu plus consistant, épaissi de mie de main. Il me fit manger comme un jeune enfant, car j’étais trop faible pour porter un ustensile à mes lèvres. Je parvins à la terminer même si la faim me désertait encore. Je dus avaler, de surcroît, une tisane amère en dépit de la généreuse dose de miel destinée à l’adoucir.
    
    Une fois ce léger repas consommé, je m’attendais à me trouver de nouveau terrassé par l’épuisement, mais les forces commençaient à me revenir – suffisamment du moins pour soutenir une conversation.
    
    « Puis-je au moins voir mon hôte, que je puisse le remercier ? » demandai-je à mon valet, qui haussa un sourcil.
    
    « Je ne suis pas persuadé qu’une visite soit indiquée. Vous êtes encore très faible.
    
    — Klehon, murmurai-je d’une voix qui avait repris un peu de sa fermeté, c’est d’ennui que je vais mourir si tu me condamnes à la solitude de cette pièce. »
    
    Mon valet leva les yeux au ciel, mais obtempéra. Il quitta la pièce, pour revenir peu de temps après avec un homme de haute taille, aux cheveux d’un gris argenté, dont le visage long exprimait une grande mélancolie. Après m’avoir salué de mon titre disparu, il s’assit à mon chevet, scrutant mes traits avec attention, comme pour déterminer si j’étais à même de supporter sa compagnie. Je jugeai que ce n’était pas à lui d’en décider.
    
    « Messire Paval, je vous suis très reconnaissant de votre accueil. Mais pour être parfaitement honnête avec vous… j’en suis très surpris compte tenu de ma situation actuelle. »
    
    L’homme esquissa un sourire triste :
    
    « Monseigneur, vous devez savoir que dans un état aussi réduit que le nôtre, peu de choses échappent à l’attention de ses habitants. Sans doute, votre propre père ne vous a jamais considéré à votre juste valeur, mais cela ne veut pas dire que vous avez perdu votre place dans le cœur de la population. Sans doute auriez-vous réussi à tirer notre nation de la médiocrité où elle s’était écroulée, si votre père vous avait mieux soutenu. »
    
    Il posa une main fine et sèche sur mon bras :
    
    « Vous restez le prince de notre cœur, et je ne suis pas un cas isolé.
    
    — Même si je suis…
    
    — Un aventurier ? Un forban ? Est-ce ce que vous allez dire ? »
    
    Il éclata de rire :
    
    « Vous ne seriez pas le premier gentilhomme de fortune qui aurait saisi ce destin à la suite d’une injustice flagrante. Je doute hélas que vous puissiez retrouver un jour la route du palais princier, mais si ma loyauté peut soulager votre situation, j’en suis honoré. »
    
    La conversation se poursuivit sur quelques banalités. Il exprima encore une fois son soulagement de me trouver en voie de guérison et quitta la chambre en me saluant profondément. Klehon n’avait pas tout à fait tort : je demeurais éreinté, et je m’endormis dès que la porte se referma sur mon logeur. Je sentis à peine Klehon m’aider à me rallonger… Juste avant de totalement sombrer, je repensais à celui qui payait les frais de mon séjour sur place et m’avisai du fait que j’ignorais encore tout de son identité. Mais je n’eus pas le loisir d’y songer davantage.
    
    Durant les deux jours qui suivirent, les phases d’éveil se firent plus nombreuses et mes forces revinrent timidement. Je pouvais désormais m’alimenter seul.
    
    Sans surprise, l’ennui commença à se manifester. Arzechiel et Brunman vinrent me visiter tour à tour, apportant leur lot d’anecdotes autant pour me tenir au courant de la vie à bord que pour me faire sourire. Je les soupçonnais même d’en rajouter – sinon d’en inventer.
    
    J’eus aussi enfin l’occasion de contempler ma jambe à nu, après tous ces jours entre des atèles, une vision je me serais bien passée. Certes, je n’aperçus aucune trace d’infection ni de corruption, mais les muscles s’étaient atrophiés, laissant le membre semblable à une branche rachitique, à la peau pâle et squameuse, où s’imprimait encore la marque des bandages. L’articulation ressemblait d’autant plus à une boule gonflée et rougeâtre qui n’avait plus grand-chose d’un genou. Le médecin l’avait juste allongée dans une gouttière créée à l’aide d’une couverture repliée, jugeant que cette immobilisation légère suffirait tant que je n’aurais pas à bouger.
    
    J’ignorais toujours l’identité de mon autre bienfaiteur. J’espérais qu’il paraîtrait bientôt devant moi, afin que je pusse le sonder sur ses intentions, plus nébuleuses que celles de Paval. Je redoutais de le voir apparaître bien après cette aventure, en invoquant la gratitude pour me soumettre à un quelconque chantage.
    
    Quant à Anton Paval, ma reconnaissance envers lui s’intensifiait un peu plus chaque jour. Il me faisait bénéficier de sa bibliothèque, plaisamment cosmopolite. J’en profitais pour me plonger dans des ouvrages en langue tramondienne. Certes, je la parlais presque sans accent, comme la plupart des nobles du continent, mais il n’était pas inutile de saisir l’esprit particulier de la contrée où ma famille avait vu le jour. Tout comme les aur'Commara, les aur'Kelsere descendaient en droite ligne des anciens rois argyliens. Nos racines y étaient fortes et profondément ancrées, même si elles s’étaient trouvées cisaillées à la suite de la trahison de mon ancêtre envers son royaume.
    
    
    
    * * *
    
    
    
    Le jour de l’opération arriva un peu trop vite à mon gré. Mon jovial médecin, maître Vestian, me présenta une décoction étrange à l’odeur amère.
    
    Après l’avoir goûtée, je ne pus m’empêcher de demander :
    
    « Êtes-vous sûr que quelques bonnes lampées d’un alcool fort ne feraient pas mieux le travail ? »
    
    L’homme de l’art éclata de rire :
    
    « Certainement pas, jeune homme. Vous souffrez d’assez de maux pour ne pas y ajouter une sévère gueule de bois. Cette substance vous laissera peut-être un peu nauséeux, mais vous devriez rapidement retrouver votre clarté d’esprit. »
    
    Avec un soupir malheureux, je me résignai à avaler la décoction, dont le goût se révéla à la hauteur de l’odeur et plus encore. Au bout de quelques minutes, mes paupières se fermèrent. Sans vraiment – m’endormir, je sombrai dans une somnolence qui m’entraîna dans de sympathiques fantaisies qui impliquaient des breuvages bien plus agréables et des demoiselles quelque peu dévêtues. En même temps, comme de très loin, je sentis la lancette plonger dans ma chair, mais sans en ressentir la moindre douleur.
    
    J’entendis très vaguement les commentaires encourageants du médecin et la demande qu’il fit à Klehon d’aller jeter les « mauvaises humeurs ». Je tombai dans un sommeil profond, pour m’éveiller quelques heures plus tard, avec la bouche pâteuse et un léger mal de crâne, plutôt bénin en comparaison de ceux que m’avaient valu la plupart des mes soirées beuverie. Klehon se moqua gentiment de l’air béat que j’avais affiché sous l’effet du breuvage, mais je refusai d’avouer vers quels fantasmes il m’avait entraîné.
    
    Après m’avoir laissé me reposer, maître Vestian vient s’asseoir à mon chevet et me montra mon genou, enveloppé d’un épais bandage blanc ; il avait considérablement décru de volume.
    
    « Les nouvelles sont bonnes, mon jeune ami. D’après ce que j’ai pu observer, vous avez effectivement souffert d’une fracture, mais je n’ai pas constaté de déplacement significatif. Elle est déjà en partie ressoudée, même si par sécurité, il vous faudra encore porter un appareil pendant une vingtaine de jour. Mais celui que je vous destine sera beaucoup moins contraignant que celui que vous avez dû subir durant les premières semaines. Ce n’était pas si mal réalisé vu les moyens du bord, mais s’il avait continué à perdre sa stabilité, cela aurait pu vous nuire dans la longue durée. Nous allons laisser le temps à l’incision de cicatriser – et à la suite des fièvres dont vous avez souffert, il est préférable que vous gardiez le lit encore quelques jours, même si la fièvre est tombée. »
    
    C’était les nouvelles les plus rassurantes que j’avais reçues depuis bien longtemps. Je sentis un sourire soulagé s’épanouir sur mon visage.
    
    « Pour le reste, ma prescription est simple : garder la blessure propre, manger sainement et un repos complet pendant au moins trois jours, au terme duquel vous pourrez reprendre progressivement de l’activité. Et quand je parle de repos… cela signifie aussi que vous devez éviter autant que possible les contrariétés. Je sais qu’il est difficile de se distraire quand on est condamné à demeurer dans un lit, mais dites-vous que ce ne sera pas dans les jours qui viennent que vous pourrez résoudre vos problèmes, quels qu’ils soient. Je vous confie à votre valet : il montre une belle expérience dans l’art de vous gérer… »
    
    J’esquissai une petite grimace, en baissant les yeux vers les couvertures pour ne pas voir le sourire triomphant de Klehon.
    
    « Bien, je vais vous laisser à présent. Il suffira de changer chaque jour le bandage. Je vais laisser quelques onguents et emplâtres qui faciliteront la cicatrisation. Si vous observez la moindre complication – fièvre, douleur excessive, gonflement, suppuration… –, n’hésitez pas à me faire chercher. Je repasserai dans trois jours pour observer l’évolution de la blessure et prendre des dispositions pour un nouvel appareil. »
    
    Sur ces bons mots, il prit congé, me laissant avec un Klehon bien décidé à montrer qu’il était en charge de ma situation. Je n’avais rien contre ses attentions, mais j’éprouvais envers lui une irritation montante que j’étais tenté de déverser sur lui. Alors que mes forces revenaient rapidement et que l’énergie qui m’avait toujours caractérisée demandait à jaillir, je demeurais cloué sur un matelas. Certes, de temps à autre, l’épuisement me terrassait et je somnolai pendant une petite heure ou deux, mais le reste du temps, une impatience presque insupportable me submergeait. J’aurais voulu passer ces jours maudits endormi pour les voit filer plus vite, mais mon corps me refusait ce bienfait.
    
    J’aurais aimé pouvoir parler à mon équipage, mais Klehon craignait qu’en les voyant, je me retrouvasse un peu trop préoccupé par ce qui se déroulait à bord et, surtout, par notre avenir plus qu’incertain. Seul Arzekiel avait accès une fois par jour à ma chambre, sous la supervision zélée de mon valet. Heureusement, rien dans l’immédiat ne s’était révélé trop inquiétant ; le séjour de la Bravida dans cette cité cosmopolite et tolérante n’avait pas posé de difficulté et les réparations étaient déjà terminées. Notre maître charpentier peaufinait son œuvre. Les hommes avaient reçu une petite avance sur la caisse commune et profitaient de la vie dans les bas quartiers. Après ce qu’ils avaient enduré, pouvoir ainsi lâcher du lest devait leur faire un bien considérable. Pour ma part, je ne pouvais que les envier…
    
    Je lisais dans les yeux de mon second un infini soulagement, tandis qu’il m’examinait avec une attention visible. Je mesurais alors à quel point il s’était inquiété pour moi. Quand Klehon m’apportait mon nécessaire de toilette et que je sortais le miroir pour me raser, cette figure hâve au regard fiévreux et hanté s’effaçait peu à peu. Je redevenais doucement moi-même. Non seulement ma santé s’améliorait, mais mon moral également. J’étais vivant et libre, ainsi que mon équipage. En tant que survivants, nous trouverions sûrement une solution qui nous permettrait de mener une existence qui ne serait peut-être pas à la hauteur de nos rêves, mais qui nous ménagerait la certitude de voir le lendemain… et ce n’était déjà pas si mal.

Texte publié par Beatrix, 9 décembre 2019 à 12h48
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