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Tome 1, Chapitre 35 « L'Ultimatum (2) » Tome 1, Chapitre 35
12 – Où Herlhand comprend que marché et ultimatum sont parfois synonymes (2)

    
    La lumière cherchait avec insistance à se frayer un passage à travers mes paupières.
    
    Elles se plissèrent machinalement pour protéger mes yeux de l’assaut. Malgré tout, il y avait dans sa douce chaleur quelque chose d’apaisant. Pendant une éternité, mon esprit s’était fragmenté en un magma de pensées éparses et d’étranges obsessions. Mon corps se trouvait réduit à un assemblage de douleurs diverses qu’aucun mouvement ne pouvait soulager. Je croyais m’éveiller pour m’apercevoir, juste un instant, qu’un lambeau de rêve avait imité la réalité au point de tromper mon jugement affaibli et confus.
    
    Mais cette fois, j’avais le sentiment de sortir d’un sommeil véritable, dont les songes ordinaires s’étaient déjà dissipés comme une fumée dans le vent. Je reprenais conscience de mon environnement, prodigieusement chaud et sec. Je sentis une main prendre mon poignet, des doigts le presser pendant un long moment.
    
    « La fièvre est presque tombée. À son réveil, il aura retrouvé sa lucidité. »
    
    J’ignorais à qui pouvait appartenir cette voix claire et factuelle – c’était celle d’un homme d’âge mûr, sans doute éduqué, avec un léger accent qui se rapprochait de celui des Tramondiens.
    
    Tramonde…
    
    Tout me revint en mémoire : le combat, la conversation avec Elhoïs, et ensuite…
    
    Mon équipage… La Bravida !
    
    Pris de panique, je tentai de me redresser, mais une main pressée sur ma poitrine me maintint allongé.
    
    « Tout doux, jeune homme… Il est encore un peu tôt pour bondir sur vos pieds ! »
    
    Mes paupières s’étaient relevées malgré moi, mais je dus les fermer un instant pour protéger mes yeux trop longtemps plongés dans l’obscurité. Je ne les rouvris qu’avec précaution.
    
    Je me trouvais dans une chambre aux murs peints de blanc, dont la partie inférieure était couverte de boiseries d’une teinte claire. La fenêtre, dont les volets intérieurs avaient été repliés sur le côté, montrait un carré de ciel et quelques toits de tuiles vernissées aux multiples couleurs. Une odeur de plante médicinale et de cire d’abeille flottait dans la pièce, ainsi qu’un faible relent de fumée issu d’un poêle de faïence verte orné de reliefs végétaux.
    
    J’étais allongé dans un lit de belle taille, garni de draps frais et propres, et d’un édredon brodé. Au niveau de mes jambes, il formait un léger dôme ; je devinais qu’un arceau devait protéger de son poids mon genou abîmé. Je reposais sur de moelleux oreillers et l’on m’avait revêtu d’une fine chemise de lin.
    
    En tournant la tête, je vis un homme à mon chevet, un parfait inconnu. Ses cheveux blonds, qui tombaient en boucles lâches sur ses épaules, se raréfiaient sur le haut de son crâne. Des bésicles à monture dorée chevauchaient un nez en bec d’aigle, sans pour autant ternir son regard d’un bleu transparent, pétillant d’intelligence. Il portait un habit de belle toile de laine, d’un brun chaud qui lui seyait fort bien.
    
    « Cette mauvaise fièvre a bien failli vous emporter. Vous déliriez depuis deux jours quand votre valet est enfin arrivé devant ma porte. Je ne pouvais vous laisser sur votre nef, dans un confort tout relatif ! »
    
    J’ouvris la bouche pour demander où je me trouvais, mais un regard péremptoire me la fit refermer.
    
    « Laissez-moi terminer, mon garçon. »
    
    Honteux comme un enfant pris en faute, je me laissais sombrer dans l’épaisseur moelleuse des oreillers.
    
    « Un de mes amis a eu vent de votre situation… Et il m’a prié de vous trouver une chambre confortable quelque part en ville.
    
    — Galseria ? » demandais-je d’un filet de voix qui ressemblait au croassement d’un corbeau mourant.
    
    « Nous sommes en effet à Bredarin, la capitale de Galseria. Plus précisément chez maître Anton Paval, un citoyen trazzetien qui a proposé de mettre cette chambre à votre disposition quand il a appris que vous étiez un membre de la famille princière de son pays d’origine. »
    
    Contrairement au dénommé Anton, cela n’avait pas l’air d’impressionner mon interlocuteur.
    
    « Gratuitement ? » parvins-je à demander, vaguement surpris que mon patronyme – et surtout ma personne – pût invoquer tant de loyauté chez un parfait inconnu.
    
    Le médecin éclata de rire :
    
    « Vous conservez le sens commun, voilà qui est bon signe ! Je dirais que cette chambre a été louée à vil prix, de même que le réduit attenant pour votre domestique. Mais ce loyer, tout comme mes honoraires, est supporté par l’ami dont je vous ai parlé… »
    
    Mes yeux s’écarquillèrent – mais l’assaut de la lumière plissa aussitôt mes paupières.
    
    « Un autre bienfaiteur ? Je suis… surpris…
    
    — Je peux le comprendre, mais ne négligez pas ces attentions, car vous leur devez sans doute la vie. Vous êtes restés deux jours au plus mal, et même si votre jeunesse, votre constitution et votre esprit combatif ont eu le dessus, il s’en est fallu de peu que nous vous perdions. »
    
    Une telle nouvelle me frappa de terreur rétrospective. Je regardai autour de moi frénétiquement – autant que me le permettait la faiblesse qui m’affligeait toujours. Avec un grand soulagement, je reconnus Klehon derrière l’épaule de l’homme de l’art. Mon domestique affichait un air hagard et des poches sombres sous les yeux ; il devait avoir perdu quelques bonnes livres. Je me sentis coupable de l’avoir soumis à une semblable épreuve. Devinant mon état d’esprit, il esquissa un sourire rassurant :
    
    « Vous êtes tirés d’affaire, capitaine. C’est tout ce qui compte. »
    
    Je hochai la tête en guise d’assentiment, trop las pour répondre.
    
    « Votre état de faiblesse générale a permis à l’une des fièvres endémiques qui se promènent dans ces contrées de s’emparer de vous. Si vous aviez été en bonne santé, vous n’auriez souffert que d’un malaise passager… peut-être n’auriez-vous même pas été atteint. Mais vous ne vous êtes pas laissé le temps de vous remettre correctement depuis votre… accident. »
    
    De nouveau, j’opinais, rassuré de constater que ma condition n’était pas liée à mes blessures – du moins, pas directement. J’ignorais encore l’état dans lequel se trouvait ma jambe. Je ressentais la douleur sourde qui ne me lâchait jamais réellement, mais l’appareil ne mordait plus dans ma cuisse.
    
    « Combien de temps… encore ? soufflai-je, incapable d’une question plus élaborée.
    
    — Avant de vous laisser partir ? Je ne puis encore le dire. Je compte attendre au moins cinq ou six jours, le temps de vous laisser reprendre quelques forces, avant de vous opérer. »
    
    Ce mot ne me disait rien qui vaille… Mon imagination encore un peu enfiévrée me faisait entrevoir le pire. Sans doute mon appréhension apparut-elle clairement sur mon visage, car le médecin se hâte de me rassurer :
    
    « Rien de bien sérieux, n’ayez aucune inquiétude, juste une intervention nécessaire à la bonne guérison de votre genou. Il s’agit juste d’évacuer le sang corrompu qui s’y est accumulé. Une fois que ce sera fait, je pourrais mieux juger de la gravité initiale de votre blessure et de la façon dont elle a évolué, et en déduire en fonction le traitement le plus approprié. Bien entendu, cela nécessitera que vous demeuriez alité quelques jours supplémentaires, mais vous avez besoin de tout le repos que vous pourrez trouver. »
    
    L’idée de ce sang corrompu ne me sembla pas des plus plaisantes, mais les assurances du médecin – que j’espérais sincères – m’avaient tranquillisé. Des myriades de questions me tournaient dans la tête, mais j’étais bien trop épuisé pour en saisir une au vol. Je cherchai du regard Klehon, qui se hâta d’approcher avec un sourire las, mais soulagé :
    
    « Capitaine, depuis quelques semaines, vous vous êtes donné pour devoir de m’inquiéter… promettez-moi de cesser ce genre de chose, où vous allez me faire vieillir avant l’heure !
    
    — Peut-être serais-tu mieux… avec un maître plus soucieux de ce genre de chose…
    
    — Ah ça non ! Je m’ennuierais ferme ! Mais je suis soulagé à l’idée de pouvoir dormir en paix, à présent que vous êtes en voie de guérison. »
    
    Je ris faiblement, avant de me rappeler d’une autre question importante :
    
    « La Bravida… ?
    
    — En cours de réparation. Rien de très méchant, d’après notre charpentier… Il suffit de changer quelques éléments de matures. D’après ce que j’ai pu comprendre, une partie des pièces de rechange étaient déjà en cale, et que le tarif sera peu élevé. »
    
    Je laissai échapper un soupir de soulagement. Je redoutais de voir nos précieuses économies… Ou plutôt notre précieux larcin – disparaître comme neige au soleil. Déjà, la fatigue me terrassait et mes yeux se fermaient. L’ultimatum de mon cousin jouait encore au plus profond de mon esprit, mais il n’était pas temps de s’en occuper, alors que je n’étais même pas capable de tenir assis.
    
    Klehon m’aida à boire un peu d’eau et de bouillon avant de me border comme un enfant et de me commander de dormir. Ce que je fis aussitôt, plongeant dans les bras d’un sommeil réparateur.

Texte publié par Beatrix, 5 décembre 2019 à 01h12
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