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Tome 1, Chapitre 32 « Un Combat acharné (2) » Tome 1, Chapitre 32
11 – Où Herlhand mène un combat acharné, à l’issue inattendue (2)

    
    
    J’ignorais d’où je tirais l’énergie de rester debout, sans m’effondrer. La situation devenait critique ; mon équipage aurait eu besoin d’un capitaine en meilleur état ; mais je ne pouvais pas les abandonner maintenant. Malgré tout, je ne résisterais pas indéfiniment.
    
    Enfin, Arzechiel apparut, l’air soulagé :
    
    « C’est bon, capitaine !
    
    — Très bien ! Alors, en avant ! »
    
    La Bravida bondit vers la sortie du défilé, où nous trouverions notre salut ou notre perte. Comme il fallait s’y attendre, les stabilisateurs raclèrent contre les parois rocheuses ; à un moment, je crus bien que nous allions rester coincés, mais avec une constance de treuil, notre brave sabot poursuivit sa route et se dégagea. À l’extrémité de la gorge, nous n’aurions pas le temps de remettre en place les mâts latéraux, ce qui rendrait la nef moins stable et plus lente.
    
    Enfin, au bout d’une éternité, la lumière s’intensifia, même si elle demeurait brouillée, terne et nébuleuse. Si nous pouvions désormais bouger, étions redevenus visibles et, donc, des proies potentielles.
    
    « Nous allons monter au maximum… »
    
    Je transmis l’ordre à Castein à l’aide des manettes ; mon second semblait sur le point d’arracher les rares cheveux qui lui restaient.
    
    « Capitaine, la stabilité…
    
    — Matérielle, pas fonctionnelle. Nous allons tanguer, mais je doute que leurs mastodontes puissent nous suivre facilement. Dans un combat d’altitude, je donne toutes ses chances à la Bravida. De plus, la couche nuageuse nous protégera le temps qu’il faudra. »
    
    Je devais avoir l’air d’un fou, mais cela n’avait rien de nouveau.
    
    La nef commença à grimper à la verticale, respectant à peine les paliers d’adaptation conseillés pour que le cœur ne rentrât pas trop vite en résonance. Nous nous trouvâmes bientôt environnés de toute part par la masse grisâtre et cotonneuse des nuages, comme si nous avions plongé dans les limbes. Je m’aperçus soudain qu’en dépit de la chaleur intense que je ressentais du fait de la fièvre, il faisait terriblement froid dans la salle de commandement. Un long frisson parcourut mon dos.
    
    « Capitaine, vous êtes sûr que ça va aller ? »
    
    Agacé, je me tournai vers mon second :
    
    « Fais ce que je te dis, Arzechiel. Je ne suis pas un enfant. »
    
    Après une éternité de néant, nous émergeâmes enfin dans un ciel libre. Toutefois, aucune trace de bleu ne vint nous saluer… Tout demeurait uniformément gris, même si nous disposions à présent d’assez de visibilité pour voir arriver de loin tout ennemi. À moins qu’il ne crevât le plafond nuageux tout près de nous. Le plus urgent était de sortir de ce labyrinthe montagneux en espérant y perdre nos poursuivants, et gagner assez rapidement la frontière d’un état indépendant de l’Empire : Galseria ou Kandaran, par exemple. Ces pays se situaient plutôt dans la mouvance de Tramonde, mais ils restaient parfaitement autonomes, ce qui signifiait que j’avais encore le droit d’y poser le pied.
    Mais cela impliquait plusieurs heures de vol dans des conditions plus que précaires… À cette altitude, il devenait trop dangereux de toucher aux mâts latéraux.
    
    Au bout d'‛un bon quart d’heure, je commençais à croire que nous allions nous en sortir, quand, inexplicablement, je me sentis de nouveau menacé. Cette intuition se révéla juste : une masse sombre passa par-dessus les nuages. Une nef qui devait mesurer le double de la nôtre et dont les deux rangs de canons pourraient nous hacher menu à la première salve. Il arrivait aussi aux ennemis d’avoir de la chance !
    
    Je jurais à mi-voix, avant de lancer :
    
    « Nous replongeons, immédiatement ! Et nous demeurons dans la brume ! »
    
    Avant même que la nef ellégienne fût totalement dégagée, la Bravida sombra de nouveau dans la grisaille laiteuse. Quelque chose me taraudait : j’avais le sentiment d’avoir déjà vu cette coque d’un vert profond quelque part. Et cela n’était pas bon signe.
    
    « Réduisez l’altitude. Nous risquons de rencontrer des masses rocheuses à cette altitude. Prenez une direction aléatoire… et ne descendez que lorsque vous aurez brouillé la trajectoire. »
    
    Je me sentais trop épuisé pour donner des consignes plus précises, mais mon équipage savait travailler de façon autonome quand il le fallait.
    
    La Bravida tangua, pivota… J’entendis de nouveau le bruit caractéristique d’un stabilisateur raclant contre la roche, et quelques grincements indiquant que la coque n’était pas indemne, mais notre allure réduite limita heureusement les dégâts.
    
    Nous nous retrouvâmes bientôt dans un vallon encaissé mais bien plus large que le précédent, sans le moindre couvert, mais au moins pouvions-nous opérer la pause nécessaire au dépliage des mâts latéraux. Mes gabiers possédaient assez d’expérience pour effectuer la manœuvre en dix minutes s’il le fallait, mais chaque seconde d’immobilité aggravait le danger dans lequel nous nous trouvions.
    
    Arzechiel fit irruption, visiblement essoufflé :
    
    « Capitaine ! C’est bon ! Nous pouvons y aller ! »
    
    Ce n’était plus le moment de temporiser ; la Bravida bondit littéralement, comme un animal à qui on venait de rendre la liberté. Je me cramponnais à la rambarde, espérant avec ferveur que nous allions semer ces deux mastodontes impériaux. Après ce qui était arrivé au troisième, ils ne nous lâcheraient pas comme cela…
    « Capitaine, en second sestre ! »
    
    Il ne s’agissait pas de la coque verte mais du troisième larron, d’un brun rougeâtre, qui venait de se glisser dans le défilé et le bloquait quasiment. Pire encore, il nous présentait ses sabords !
    
    Je contemplai la situation : certes, ce serait un peu étroit, mais nous pouvions prendre ce risque ! La rivière qui serpentait au fond du vallon l’avait suffisamment creusé pour nous permettre de progresser juste au-dessus de sa surface, ce qui n’exposait plus que nos mâtures au feu de l’ennemi.
    
    « Nous allons monter. Et quand ce lourdaud nous suivra, nous redescendrons subitement et nous passerons en dessous de sa coque. »
    
    Sans doute ce n’était plus Arzechiel, mais l’ensemble de l’équipage qui devait se dire que j’avais perdu la tête… Mais parfois, il valait mieux suivre un fou que rester sur place.
    
    La Bravida prit rapidement de l’altitude, dans une manœuvre classique pour éviter les tirs ennemis. Il fallait un certain temps pour que les canons se rechargeassent, et notre « ami » ne voudrait pas les épuiser sur une salve inefficace. Notre petite taille nous permettait de grimper bien plus vite et avec moins de danger que les appareils plus grands.
    
    « Chargez les canons, nous allons devoir jouer serré ! »
    
    Nous peinions à rester au-dessus de la ligne de tir de la grande nef brune ; elle montait bien mieux que je m’y étais attendu. Ces engins impériaux, pour toute leur lourdeur, représentaient tout de même de fort belles machines !
    Quand nous nous trouvâmes à mi-hauteur des mâts, je crus entendre le sifflement caractéristique des canons en cours de chargement. C’était maintenant ou jamais… S’il nous tirait dessus alors que nous étions à sa hauteur, nous n’avions pas le moindre espoir de nous en sortir. Sans état d’âme, j’ordonnai au maître-cœur de montrer aussi vite que possible sans faire exploser le cœur.
    
    La Bravida bondit en altitude, tandis que la nef ennemie nous suivait en préparant déjà ses batteries, braquées vers le ciel pour nous cueillir comme un fruit mûr…
    
    « Maintenant ! »
    
    J’actionnais les commandes ordonnant de faire descendre de la nef. Aussitôt, notre baquet tomba comme une pierre. Je sentis mon estomac se soulever dans le mouvement – si j’avais eu quoique ce fût dans le ventre, cela aurait pris d’emblée le chemin du retour. Mon corps endommagé était mis à très rude épreuve, mais je ne me préoccupais que de sauver ma vie et celle de mes hommes. Le reste me semblait secondaire.
    
    Surpris, l’ennemi lança aussitôt sa salve. La Bravida tressaillit sous le choc ; des débris de mâture tombèrent sur la verrière, sans la casser. Je serrai les dents : ce n’était pas le moment d’inspecter les dégâts. J’espérai que personne n’avait été blessé…
    À présent, nous allions jouer le tout pour le tout. La commande que je me préparais à transmettre pouvait paraître illogique, mais Castein apprécierait son originalité. Alors que nous descendions dangereusement vers le sol, je lui ordonnais de faire volontairement gîter la Bravida vers la sestre. Manœuvre d’autant plus délicate qu’elle devrait s’effectuer dans l’élan qui nous porterait sous la nef ennemie !
    
    Arzechiel n’osait rien dire ; à son regard, il semblait persuadé que je les menais tous vers une mort certaine. Tandis que notre engin basculait sur le côté, je dus me retenir de toutes mes forces pour ne pas tomber. Ma béquille m’échappa et glissa au bas de la plateforme de commandement. Ma jambe raidie par les attelles avait perdu son appui et sa sœur valide tremblait sous l’effort de soutenir mon poids dans cette position précaire.
    Tandis que nous descendions, la coque de la nef ennemie nous apparaissait comme une masse sombre et malfaisante, avec ses larges stabilisateurs que nous allions devoir éviter même si l’équipage impérial réagissait assez rapidement pour comprendre ce qui était en train de se passer et nous prenait de vitesse.
    
    « Allons-y ! »
    
    Les courants qui filaient dans ce corridor rocheux nous avantageaient ; il cueillit ce qui restait de nos voiles et nous poussa directement au nadir de l’engin impérial.
    
    Notre stabilisateur en sestre frôla la surface de la rivière, soulevant des gerbes d’eaux, tandis que la nef brune nous surplombait comme un monstrueux nuage de bois.. Mais nos canons en destre pointaient vers l’ennemi, prêts à faire feu vers le haut, grâce à cette position inclinée.
    
    « Tirez ! »
    
    Le sifflement suraigu des fûts vrilla mes tympans sensibles ; aussitôt, le son du bois rompu salua notre action. Des débris plurent de nouveau sur nous, mais cette fois, ils n’étaient pas issus de la Bravida.
    Sans attendre de constater quels dégâts nous avions occasionnés, nous nous redressâmes, filant vers la sortie du défilé. Mon cœur battait à tout rompre tendait que je tentais de reprendre pied. Je sentis la poigne solide d’Arzechiel saisir mon bras.
    
    « Capitaine, soupira-t-il. Est-ce que vous tenez le coup ? »
    
    Je lui adressai un sourire las :
    
    « Arzechiel, ne me pose pas cette question. Il faut que je tienne. La nef ennemie ?
    
    — Un sale coup. Pas au cœur, mais nous avons dû toucher des zones vitales. »
    
    Une fierté légitime me gonfla le cœur. C’était une belle revanche sur tous ceux qui me prenaient pour un jeune noceur incapable.
    
    Ou, du moins, pour un incapable. Je pouvais assumer le reste. J’esquissai un sourire, remarquant que même les muscles de mon visage me faisaient souffrir. Mais rendu à ce point, la douleur était devenue une compagne habituelle et je m’en accommodais.
    
    « Il est inutile de pousser davantage notre chance… J’espère que la troisième nef sera plus occupée à venir en aide à ses collègues qu’à nous poursuivre, déclara mon second, en me rendant une fois encore ma béquille.
    — Les procédures impériales privilégient toujours la traque, répondis-je, brutalement ramené à plus de sérieux. Mais je suis d’accord avec toi. Nous avons subi des dégâts et il sera plus aisé d’échapper à une seule nef qu’à trois. Je propose de monter dans les hauteurs, afin d’avoir une vue dégagée. Une fois passée la frontière, nous pourrons prendre le temps de réparer et de nous reposer, mais pas avant. »
    
    Arzechiel opina avant de disparaître discrètement, mais j’eus le temps de remarquer le regard inquiet qu’il posait sur moi. Et il n’était pas le seul à agir ainsi ; j’avais surpris les deux timoniers en train pointer leur nez hors de la fosse, et je voyais reflété dans leur expression le spectacle affligeant que je devais représenter : sale, amaigri, bancal, fiévreux, le visage mangé d’une barbe de plusieurs jours et couvert d’oripeaux dont même un pouilleux au fin fond d’une ruelle n’aurait pas voulu.
    
    La Bravida monta lentement à travers la couche de nuées, dans les inquiétants craquements de la mâture endommagée. Il ne s’agissait pas des pièces les plus compliquées à remplacer. Nous nous en étions tirés à bon compte. Malgré tout, j’approuvais un mauvais pressentiment… Où se trouvait cette nef verte, qui s’était sagement tenue à l’écart pendant que les deux autres encaissaient de graves dégâts ? Quelque chose me disait qu’elle attendait que nous soyons épuisés pour nous prendre à la gorge. C’était tout l’avantage – lâche mais compréhensible – d’attaquer à trois à un engin de petite taille et moins lourdement armée.
    
    Il y avait des limites à ce que l’audace pouvait permettre à un adversaire plus faible. Et je jugeais cette limite très largement atteinte.

Texte publié par Beatrix, 13 novembre 2019 à 00h36
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