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Tome 1, Chapitre 29 « Prémices d'orage (2) » Tome 1, Chapitre 29
Chapitre 10 - Où Herland s’exerce à l’autorité, avant le début de l’orage [2]

    
    
    « Capitaine… »
    
    J’opinai, la gorge serrée, incapable de trouver les bons mots pour expliquer ma présence.
    
    « Alors, qu’est-ce que vous en pensez ? »
    
    Son regard me mettait au défi ; je n’avais toujours pas idée de ce qu’il comptait faire, mais la forme générale qu’il avait dégagée de la gangue de bois possédait un souffle magnifique. Malgré tout, je n’étais pas décidé à lui donner si facilement satisfaction. Tout au plus pouvais-je lui accorder quelques concessions. Après tout, je brûlai d’envie de voir cette œuvre achevée.
    
    « Je ne critique pas le fond, déclarai-je enfin. Je suis persuadé que tu réussiras à nous faire quelque chose de trop beau pour ce vieux sabot. C’est juste que j’aurais préféré que tu sollicites ma confiance… plutôt que me l’extorquer. »
    
    Les yeux pâles de mon charpentier se posèrent sur moi. L’air maussade, il me toisa de la tête aux pieds, avant de grommeler :
    
    « Peut-être bien…
    
    — Je suppose que tu as songé d’emblée que j’allais être contre, c’est cela ? »
    
    Il haussa ses larges épaules :
    
    « C’est bien possible. Vous avez la tête sacrément dure et des idées bizarres, après tout.
    
    — Je te retourne le compliment ! »
    
    Il souffla comme cheval qui s’ébroue, époussetant les copeaux de bois sur sa vareuse :
    
    « Vous devriez voir ça comme un compliment, capitaine.
    
    — C'est possible, mais… »
    
    Avant que je pusse finir, il se détourna et disparut derrière sa sculpture… Et dire que je pensais que les choses se passaient bien !
    
    Quand il réapparut, il trimballait avec lui une section de tronc qu’il lâcha à côté de moi :
    
    « Asseyez-vous là-dessus, capitaine. Puisque nous sommes partis à discuter, autant que ce soit confortable pour vous. »
    
    Malgré ma surprise, j’obtempérai. Je me laissai tomber sur le tabouret de fortune avec soulagement. Quant au charpentier, il se planta devant moi, les bras croisés :
    
    « Si j’ai ben compris, capitaine, c’est juste une question de formes. Mais vous savez que ça, c’est bon pour les grosses têtes comme vous, sauf votre respect… C’est pas dans mes habitudes de faire des ronds de jambe !
    
    — Si ça peut te rassurer, je n’aime pas ça non plus ! Mais j’apprécierais que tu prennes le temps d’écouter avant de tirer des conclusions.
    
    — En gros, je peux faire ce que je veux, mais seulement si vous me l’ordonnez ?
    
    — C’est à peu près cela, Darsgau… »
    
    Je réfléchis un instant, tentant de comprendre ce qui pouvait motiver ma réaction - au-delà de la simple fierté. Finalement, je trouvai des mots plus juste que ceux qui s’étaient imposés jusqu’alors dans mon esprit :
    
    « Darsgau, pour le meilleur ou pour le pire, je suis le capitaine de ce baquet. C’est ce qui me donne le droit d’imposer ma volonté. Je ne le fais pas par goût de l’autorité… je sais que je ne suis qu’un blanc-bec et que je ne sais pas tout sur tout. La plupart des temps, j’essaie de prendre conseil auprès de vous tous, pour mieux comprendre comment vous travaillez… »
    
    Je marquai une pause, réfléchissant à la meilleure façon d’amener la suite. Heureusement, les idées coulaient déjà plus fluidement dans mon esprit.
    
    « Par contre, poursuivis-je, il y a une chose importante dont tu dois être conscient, comme tous les autres… Il y aura des moments où vous devrez tous obéir à mon commandement, sans discution. Parce qu’en tant que capitaine, je possède une vision globale des situations que vous ne pourrez pas percevoir. Parfois, je serai conduit à donner des ordres en fonction non pas du point de vue des gabiers, des artilleurs, ou de n’importe quelle autre poste sur la nef… mais en fonction de tout cet ensemble de taches différentes qu’il faut coordonner au mieux… »
    
    Je trouvais mon propos quelque peu confus ; malgré tout, j’espérai que Darsgau en comprendrait le sens. Pour l’instant, il me regardait, impassible. Je me demandai ce qui pouvait bien passer dans son esprit.
    
    « C’est pour cela que tu dois être prêt à obéir sans te poser de question. Je ne peux pas me permettre de te laisser discuter mes décisions… Et si je te laisse le faire même quand les circonstances ne l’exigent pas, tu pourrais acquérir des habitudes qui te porteraient à remettre en cause mes ordres, même si l’heure est grave. Il y aura des moments où je pourrai seul discerner le degré de gravité d’une situation… Je ne suis pas le plus strict des capitaines et, comme je l’ai dit, je suis ouvert à la discussion. Je ne me mêlerai pas de la façon dont vous remplirez votre travail si le cadre défini me convient. »
    
    Darsgau passa une main sur sa nuque, avec une expression pensive :
    
    « Vous savez, capitaine, tout ce que vous me racontez est compliqué, mais je pense que je comprends à peu près ce que vous voulez dire. Vous avez peur d’être débordé, c’est cela ? »
    
    Je me crispai légèrement :
    
    « Je souhaite juste que tout se passe au mieux pour tout le monde.
    
    — Cela va sans dire… Mais enfin, vous, au moins, quand il y a un problème, vous vous en occupez ! Et vous discutez avant de brailler. Ce n’est pas le cas de tout le monde. »
    
    Je ne pus m’empêcher de rire.
    
    « Eh bien, si tu es d’accord, restons en là. Mais si je suis obligé de revenir à la charge, je le ferai. Après tout, tu as choisi de rester sous mes ordres ! Tu ne peux en vouloir qu’à toi-même ! »
    
    Le charpentier laissa échapper un grognement résigné ou dubitatif – c’était difficile à déterminer.
    
    « Si j’avais su… »
    
    Bougeant légèrement pour retrouver une position confortable, je levais les yeux vers lui avec curiosité :
    
    « Comment es-tu arrivé là ?
    
    — Moi ? »
    
    En reprenant son travail sur la pièce de bois, il expliqua :
    
    « Je travaillais sur un chantier impérial… Mais j’en ai eu assez de me retrouver sous les ordres d’incompétents, qui refusaient d’écouter mes suggestions ! »
    
    Je ne pus réprimer un sourire :
    
    « Et tu leur as expliqué ce que tu pensais ?
    
    — Bien sûr… Et comme le chef de chantier refusait d’écouter et suivait toujours les consignes idiotes de l’ingénieur en charge, je lui ai mis mon poing dans la figure ! »
    
    Je frémis légèrement… pour finalement en rire :
    
    « C’est donc ça ? Eh bien, tu as certainement la conscience plus tranquille que la plupart des membres de cet équipage ! Si tu estimes que quelque chose qui relève de tes compétences est mal fait sur cette nef, je te donne le droit de me le dire en face. Évite juste de me casser la figure. Ou attends que je sois en mesure de te rendre la pareille ! »
    
    Il me toisa de la tête aux pieds, avant d’émettre un grognement sceptique.
    
    « Vous ? Vous n’êtes pas plus gros qu’une crevette de roche ! Je n’aurais même pas besoin de m’essouffler pour vous envoyer jouer ! »
    
    Je me sentis un peu offusqué. Certes, je n’étais pas très épais, mais tout en muscles et en nerfs. Durant mes virées dans les quartiers les plus agités d’Harroldehm, quand j’étais aspirant, il m’était arrivé de me mesurer à des adversaires bien plus grands et plus forts que moi, le plus souvent avec succès. Mais pas toujours… Je frémis au souvenir de corrections particulièrement cuisantes.
    
    « De toute façon, je ne suis pas en état de le vérifier pour le moment. Bien, je te laisse poursuivre ton œuvre. Viens me chercher quand cela commencera à ressembler à quelque chose ! »
    
    Non sans difficulté, je m’extirpai de la souche avec laquelle je commençais à fusionner. Darsgau m’offrit une poigne secourable, me hissant sur mes pieds :
    
    « Allez retrouver votre déjeuner, capitaine. Avant qu’il soit froid. »
    
    Je soupçonnais Arzechiel de m’avoir espionné en silence, et peut-être même Klehon – Brunmann n’aurait pas eu la discrétion suffisante pour cela. J’admirai une nouvelle fois la compétence de mon serviteur, qui avait trouvé moyen de garder au chaud mon repas. Le poisson avait été levé en filets – je n’étais pas encore en état de le dépiauter par moi-même – et accompagné d’une fricassée de courge locale, dont la chair se révéla étonnamment douce et fondante. Le pain frais devait venir d’un des villages approchés par Rasvick. Pour le dessert, je découvris une compotée de pommes et de baies au miel.
    
    « Que fêtons-nous ? » demandai-je d’une voix enjouée à Klehon, vaguement étonné de la bonne humeur que de la nourriture savoureuse pouvait entraîner sur l’esprit humain.
    
    « La naissance du Bravida, probablement, répondit mon valet, tout aussi guilleret. Et vous avez, semble-t-il, réussi à apaiser votre conflit avec notre ami Darsgau ! »
    
    Je reposai pensivement ma cuillère sur le bord de mon assiette.
    
    « Il n’y en a jamais vraiment eu... Juste quelques malentendus et des questions d’attitude rapidement réglées.
    
    — Bien ! »
    
    J’avais, une fois encore, l’impression d’être un enfant dont on surveillait les progrès. Mais jamais, dans ma jeunesse, mon entourage ne s’était montré à ce point bienveillant.
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 8 juin 2019 à 10h20
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