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Tome 1, Chapitre 26 « Une retraite bucolique (2) » Tome 1, Chapitre 26
1 – Où Herlhand retrouve un peu de paix dans une bucolique retraite (2)

    
    Le soleil brillait sur Ingarya, éveillant les façades grises d’un éclat doré… Une odeur ambrée flottait dans la chambre, imprégnant les murs, les meubles, les draps de fine étoffe et la chevelure lourde et sombre de Serafia. Je passai mes doigts dans ses longues mèches comme dans une eau profonde, où la lumière n’était qu’un lointain reflet. Je fermai les yeux, enfonçant mon visage dans le creux souple et doux de son épaule, et respirai sa fragrance, intense, musquée, mais en même temps florale et légère. Ses bras m'étreignirent avec une vigueur insoupçonnée.
    
    Les choses étaient comme elles devaient être. La vague inquiétude que j’aurais dû ressentir s’était évanouie… Elle n’était même plus une arrière-pensée qui venait effleurer mon esprit. Mes sens occultaient ma raison et c’était parfait ainsi.
    
    Sa chemise de soie ne résista guère sous mes mains impatientes. Le fin tissu grège se déchira, dévoilant la peau blanche de sa gorge et de ses seins. Les doigts de Serafia se crispèrent contre ma poitrine ; ses ongles plongèrent dans ma chair comme pour réprimer ma hâte, mais son regard trop brillant, entre les mèches éparses, témoignait de son propre désir. Un sourire facétieux jouait sur ses lèvres minces mais bien dessinées. Mon envie devenait de plus en plus intense, douloureuse même… Il y avait toujours un peu de cruauté dans la façon dont elle me retenait, mais cela n’était pas pour me déplaire. Nos ébats se caractérisaient par un étrange mélange de rudesse et de raffinement bien partagés…
    
    Elle blottit de nouveau son visage au creux de mon cou… Ses dents sombrèrent dans mon épaule, perçant l'épiderme. Un cri m’échappa, plus sous l’effet de la surprise que de la douleur ; le liquide chaud se répandit sur mon torse. Je la repoussai rudement, me redressant pour la considérer avec stupeur. Elle me sourit, les lèvres teintées d’écarlate.
    
    Une terreur sourde et profonde oppressa soudain ma poitrine ; je sentis ses ongles pénétrer de plus en plus profondément dans ma peau, puis dans ma chair, à l’exacte place de mon cœur. Mes cotes se rompirent sous son contact, les os s’effritèrent, les muscles s’écartèrent comme du beurre… Je ne pouvais plus bouger, ni crier, ni respirer ; j’étais totalement paralysé. Je ne pouvais même pas fermer les paupières quand elle arracha mon cœur et le brandit devant moi, encore tout sanguinolent, et qu’il continua à battre dans sa petite main fine. Brusquement, elle le serra dans son poing et je sombrai dans les abîmes...
    
    J’ouvris brutalement les yeux, pour ne rencontrer que la pénombre. Je me trouvais seul, allongé sur le dos dans ma couchette, bardé de bandages et d’attelles… J’avais toujours la sensation de suffoquer ; quand je tentai de bouger, mon corps refusa de me répondre. J’essayai d’appeler Klehon, qui avait investi la cabine vide réservée en principe au second, juste en face de la mienne. Ma mâchoire demeura crispée. J’aurais pu être changé en statue. Une crainte profonde me tordit les entrailles. Est-ce que j’allais mourir ici, sans personne auprès de moi, de quelque chose d’aussi stupide qu’un cauchemar, si effrayant fût-il ?
    
    Je commençais presque à me résigner quand l’air reflua dans mes poumons. Peu à peu, je repris le contrôle de mon corps, d'abord les doigts et les orteils, puis les membres, la tête… Je clignai des yeux, goûtant cette étrange capacité à maîtriser mes mouvements.
    
    La porte s’ouvrit brutalement ; en chemise de nuit, mon valet se rua dans la pièce avec – en ce qui me concernait – cinq bonnes minutes de retard. Toutefois, je le félicitai intérieurement d'avoir perçu que quelque chose n’allait pas, alors que j’étais réduit à un silence total. Je lui enviai sa remarquable intuition !
    
    « Capitaine ? Comment vous sentez-vous ? »
    
    Je cherchais les mots justes, mais ils ne firent qu’évoquer des images toutes plus révoltantes les unes que les autres. Finalement, je renonçai, choisissant de le lui laisser imaginer.
    
    « Un mauvais rêve ?
    
    — C’est à peu près ça… Suivi d’une paralysie nocturne… »
    
    Le valet frémit légèrement, imaginant sans doute les conséquences d’une telle mésaventure. Il s’approcha de la couchette pour m’aider à me redresser et à boire un peu. Puis il se dirigea vers la table de toilette pour humecter un linge, dont il se servit pour rafraîchir mon front trempé de sueur. Je le laissais faire ; ses instincts de mère poule n’étaient pas une chose contre laquelle on pouvait facilement lutter et j’étais conscient d’en avoir besoin.
    
    « Quelle heure est-il ? m’enquis-je en reposant la timbale, que Klehon débarrassa prestement pour la remettre dans son portant métallique.
    
    — Nous sommes à la quatrième heure après minuit. Vous pouvez dormir encore. Pensez-vous y arriver ? »
    
    Ma tête restait lourde ; un bâillement, que je ne pus dissimuler à temps, me décrocha les mâchoires.
    
    « Je pense y arriver.
    
    — Souhaitez-vous que je reste un peu ? »
    
    Dans la pénombre à peine troublée par la lanterne à cristaux qu’il avait allumée, je scrutai son visage empli de sollicitude. J’avais envie de répondre que non, je n’étais pas un enfant et que mes blessures ne justifiaient plus que l’on me veille, mais mes lèvres articulèrent traîtreusement un « oui » qui sonna faiblement dans la torpeur nocturne.
    
    Avec un soupir, il m’aida à me rallonger puis attira à lui le tabouret pour s’installer à mon chevet, les bras croisés. Je frémis en songeant qu’il allait rester ainsi, sans rien faire d’autre que me regarder, pendant de longues minutes, une heure peut-être…
    
    « Après tout, ça ne sera pas nécessaire, me hâtai-je d’ajouter, mais il secoua la tête avec obstination.
    
    — Non, capitaine, ne vous inquiétez pas pour moi. Il m’est arrivé deux ou trois fois de subir des terreurs nocturnes et je sais combien cela peut être oppressant.
    
    — Nous pouvons… parler un peu ? Si ça se trouve, tu dormiras le premier ? »
    
    Il éclata de rire :
    
    « J’en doute, à en voir votre mine ! Les cernes sous vos Yeux sont aussi profonds que le gouffre d’Haverat.
    
    — Tu l’as déjà vu ?
    
    — Hélas non, juste en gravure… Et vous ? »
    
    J’esquissai un léger sourire :
    
    « J’y avais accompagné mon premier seigneur, celui que j’ai servi à ma sortie de l’Académie d’Harroldhem. C’est une ville absolument fascinante, mais je m’y sentirais confiné comme dans une nasse… Et Haverat n’est rien d’autre, d’ailleurs, qu’une nasse gigantesque où grouillent toutes sortes de crabes… »
    
    Je songeai de nouveau à l’étrange cité libre qui avait été aménagée dans un immense gouffre, autour d’une rue unique qui montait en spirale le long des parois, depuis ses profondeurs agrémentées d’un jardin. Les plantes y survivaient grâce à la rare lumière qui frappait le sol quelques heures par jour et un système de miroir qui la renvoyait le reste du temps. Ses habitants, pour la plupart petits et bruns, se montraient particulièrement brillants pour le négoce. Une noblesse urbaine cultivée fournissait les cadres d’une république qui ne subsistait que parce qu’elle maniait les précieuses finances de bien des états, y compris les plus puissants.
    
    « Et cela vous dirait d’y retourner ?
    
    — Si c’était possible, pour quelques jours… volontiers ! Mais pas plus longtemps. Et comme tout homme d’un peu de statut, là-bas, se doit d’avoir un valet, tu m’accompagneras ! »
    
    Klehon esquissa un petit sourire, à peine visible dans la pénombre.
    
    « Il vous faudra bien quelqu’un pour prendre soin de vous, capitaine, lança-t-il avec effronterie.
    
    — Je crois bien, hélas », admis-je avec résignation.
    
    Je demeurais dépendant de lui et d’Arzechiel pour chaque tâche, même les plus simples. Cela faisait à présent cinq jours que nous étions échoués dans la verdure. Mon état s’améliorait progressivement, mais je souffrais toujours de cauchemars et de réactions exacerbées à des choses qui ne le justifiaient pas, et ces troubles me donnaient l’impression de régresser. Les angoisses diurnes commençaient à s’effacer – j’aurais dû songer qu’elles se réfugieraient dans les heures les plus sombres du sommeil.
    
    Pourtant, mes blessures les plus légères étaient quasiment guéries et je retrouvais lentement l’usage de mon bras droit, même si je préférais le garder en écharpe quand je devais bouger. Mon genou restait douloureux, mais je me déplaçais plus facilement et plus librement. Malgré tout, mais les marches et les passages un peu trop étroits représentaient un véritable défi. Mon activité demeurait limitée ; cependant, je m’épuisais vite et je m’endormais comme une masse.
    
    « Demain, poursuivit mon valet, vous descendrez un peu de la nef. Le terrain est relativement praticable et vous pourrez constater les progrès sur la transformation. Vous connaissant, vous aurez probablement votre mot à dire et vous vous disputerez avec Darsgau sur des points de détail jusqu’à ce que l’un de vous deux cède – je suis sûr qu’il y aura quelqu’un dans l’équipage pour prendre les paris.
    
    — Qui te dit que je vais me disputer avec Darsgau ? protestai-je. Je suis le capitaine, il est censé m’obéir !
    
    — Je n’ai qu’une vague idée de ce qu’est un équipage, capitaine, mais cela me suffit pour savoir que le vôtre n’a rien de bien classique… Et je crois tout à fait votre charpentier capable de vous tenir tête en vous traitant de blanc-bec par-dessus le marché. »
    
    Je fus tenté de protester, mais mon valet, qui décidément était un fin juge de la nature humaine, avait probablement raison sur toute la ligne. Je ris doucement, en songeant qu’une telle sagacité aurait dû m’inquiéter… mais en fait, elle me rassurait. Le sommeil commençait à me gagner ; mes paupières pesaient lourd, soudain, et je les laissai retomber, bercé par la quiétude qui régnait à bord. J’entendis comme de très loin Klehon se lever et sortir, refermant la porte le plus silencieusement possible. Je m’aperçus que je m’étais rendormi en rouvrant les yeux sur la lumière du jour et un Klehon arborant un large sourire, un plateau entre les mains.
    
    « Prenez des forces, capitaine. Ensuite, je vous aiderai à vous habiller et vous ferez connaissance avec le nouveau Paskiran ! D’ailleurs, en passant, Arzechiel vous fait dire qu’il va falloir que vous réfléchissiez à un autre nom ! »
    
    Un autre nom…
    
    Il y avait quelque chose d’à la fois tentant et d’effrayant dans l’établissement d’une nouvelle vie. Je devrai faire le deuil d’une part de moi-même. Voire de tout ce que j’avais été auparavant. Et je n’étais pas sûr d’être prêt…
    
    Klehon posa le plateau sur le chevet et me passa une tasse emplie de passarne serré et brûlant comme je l’appréciais, ainsi que des tranches de pain ramené du village voisin par Rasvick, recouvertes du miel odorant des montagnes. Je trouvai également des lamelles de viande fumée et des baies qui avaient dû être ramassées en forêt. Je ris intérieurement en imaginant les forbans de mon équipage en train de se pencher sur les arbustes du sous-bois avec un panier à la main.
    
    Une fois le petit déjeuner terminé, je me soumis aux bons soins de mon valet, qui m’aida à revêtir un habit confortable, sans grande élégance mais adapté à mon état et à la nouvelle fraîcheur qui pointait dans l’air. Je ne pris pas la peine de me raser, décidant de garder ce début de barbe qui contribuerait à changer mon allure.
    
    Même si je ne les avais jamais portées avec rigueur, je devrais dire adieu à mes livrées militaires… Une partie de moi le regrettait, car elles étaient plutôt bien taillées et avantageaient ma silhouette. Mais elles devraient me rapporter un bon prix, et j'adopterais un autre style… quant à mes hommes, je ne leur avais jamais rien imposé et si certains d’entre eux enfilaient une vareuse aux couleurs d’Ingarya, il n’y avait aucun insigne et leur rouge fâné pouvait tenir du hasard.
    
    Une fois que tous les préparatifs furent terminés, j’attrapai ma béquille et suivis Klehon qui m’aida à descendre la coupée vers le pont intermédiaire, puis la passerelle jusqu’au sol de la clairière. Arzechiel et Brunman m’attendaient en bas. Ils m’interdirent de me retourner immédiatement ; quand ils jugèrent que je me trouvais assez loin, ils me prirent par les épaules pour lentement me faire pivoter vers le Paskiran.
    
    

Texte publié par Beatrix, 13 mai 2019 à 22h57
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