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Tome 1, Chapitre 25 « Une retraite bucolique (1) » Tome 1, Chapitre 25
1 – Où Herlhand retrouve un peu de paix dans une bucolique retraite (1)

    
    
    Les yeux plissés dans la demi-pénombre de la salle, j’examinai la carte en me caressant doucement le menton. Je m’aperçus à cette occasion qu’il n’était pas aussi lisse que d’ordinaire. À l’Académie d’Harroldhem, j’avais pris l’habitude de me raser soigneusement, et j’avais conservé cette discipline dans mes postes militaires successifs. Je décidai que je pouvais désormais m’en passer !
    
    « Alors, Capitaine ? »
    
    Le regard de mes sous-officiers demeurait fixé sur moi. Ils attendaient une réponse que je me sentais incapable de donner dans l’immédiat. J’étais certes un homme d’action, mais cela ne m’empêchait pas d’avoir besoin de réfléchir avec soin avant de prendre une décision importante.
    
    Nous avions trouvé refuge au fond d’une vallée, où les arbres et le léger surplomb de la falaise permettaient au Paskiran de rester discret. À couvert de la roche et des frondaisons, la nef s’était assombrie, au point que nous avions dû allumer les lanternes. Je peinai un peu à déchiffrer la carte et surtout les indications d’altitude. Des lignes aquarellées serpentaient entre les reliefs pour figurer les voies de passage, mais nous recherchions un itinéraire moins connu, hors des sentiers battus.
    
    Je frottai machinalement le haut de ma cuisse, même si ce geste ne pouvait soulager la douleur lancinante dans ma jambe immobilisée.
    
    « Alors ? »
    
    Je relevai les yeux vers Arzekiel, Brunman, Castein et Rasvick, qui guettaient ma décision. Je soupirai et m’efforçai de me concentrer de nouveau sur la carte :
    
    « Eh bien… Nous avons deux solutions. La première est d’emprunter les voies fréquentées, au risque d’attirer l’attention des forces de l’Empire si elles daignent nous poursuivre… Dans ce cas, le mieux est de faire demi-tour pour nous présenter à la frontière de Ragusau et d’entrer officiellement sur le territoire. Auparavant, il nous faudra changer d’apparence, d’identité… et même, si besoin, forger des autorisations et des actes.
    
    — Ne me dites pas que vous entretenez encore ce fameux projet dont vous avez parlé chez Ejulia, grommela Arzechiel en se prenant le front à deux mains.
    
    — Oh, non ! Je n’étais pas sérieux !
    
    — Vous l’étiez… déclara Brunman sévèrement.
    
    — Bon peut-être, un peu… Mais je vous propose ici une solution bien plus raisonnable. Faisons profil bas le temps de maquiller la nef, puis réémergeons sous un nouveau nom et une nouvelle apparence ! Le poste-frontière le plus proche se situe ici ! »
    
    Je tapais légèrement du doigt l’image d’un petit bâtiment représenté perché sur la ligne pointillée.
    
    « Nous n’avons qu’à effectuer une large boucle, de préférence de nuit, pour arriver de la bonne direction. Mais avant de mettre ce plan à exécution, attendons que les choses se tassent ! D’ici une dizaine de jours, tout le monde aura oublié cette affaire. Et personne n’ira nous chercher par ici, n’est-ce pas ? »
    
    Je dévisageai mes compagnons, l’un après l’autre.
    
    « Cela me paraît tout à fait jouable, admit Arzechiel à contrecœur. Vous aurez le temps de vous remettre un peu plus… Et ce ne sera pas un mal… »
    
    J’esquissai une légère grimace : passer ces dix jours cloués sur ma couchette ne m’enchantait guère, mais après tout, ce n’était pas comme s’il y avait beaucoup d’animation dans le coin.
    
    « Si tout le monde est d’accord, il va falloir lancer les travaux assez vite. Arzechiel, peux-tu voir cela avec notre charpentier ?
    
    — Dès que possible, capitaine !
    
    — Brunman, tu vas t’occuper d’assurer la sécurité du Paskiran avec tes hommes pendant le temps des travaux… Poste des sentinelles autour de la nef. Si nous sommes surpris, cet endroit pourrait se transformer en véritable souricière…
    
    — Bien, capitaine !
    
    — Quant à toi, Castein, je te charge de nous procurer de nouveaux papiers. Ça te semble possible ? »
    
    Le maître-cœur plissa légèrement les yeux :
    
    « Capitaine… Qu’est-ce qui vous fait penser que je suis capable de vous fournir ce genre de chose ?
    
    — Parce que tu me sembles un peu plus raffiné que le reste de ces ruffians, alors je te considère comme un escroc plutôt qu’un malandrin ! »
    
    Le reste de mes hommes éclata d’un rire tonitruant, tandis que Castein grommelait quelques paroles indistinctes.
    « Et moi, capitaine ? demanda innocemment Rasvick.
    
    — Prends quelques hommes et explore les alentours, afin de voir s’il y a un village dans le coin. Vois comment vous pouvez approcher les habitants… autant pour mieux connaître les environs que pour savoir si nous pouvons obtenir auprès d’eux des vivres et du bois de construction.
    
    — Parfait, capitaine ! »
    
    Je soupirai de soulagement devant cette belle unanimité. Au moins, ma cervelle ne s’était pas ramollie. J’aurais sans doute pris plus de temps pour me décider si une position pénible ne m’y avait pas poussé. Même si une caisse surélevait ma jambe, je ne me sentais pas à mon aise, perché sur une chaise inconfortable. Spontanément, Brunman vint m’aider à me relever et me passa ma béquille.
    
    « Je vais faire un petit tour sur le pont supérieur, annonçai-je.
    
    — Capitaine…
    
    — Arzechiel, cesse de jouer les mères poules. Ciderik lui-même m’a conseillé de faire un minimum d’exercice si je voulais guérir plus vite. »
    
    Dès que je quittais la cabine, j’avais pris pour habitude de porter un long manteau de cuir qui frôlait mes talons et dissimulait les disgracieuses attelles. La manche droite pendait vide, car je gardais toujours mon bras en écharpe l’essentiel du temps, mais j’espérais bien en retrouver l’usage avant notre départ de ce havre providentiel. La béquille coincée sous mon aisselle gauche, je boitillai vers la porte, tandis que mes hommes faisaient de leur mieux pour me faciliter le passage. Klehon m’attendait devant l’issue ; quand il me vit sortir, il m’emboîta le pas, pour s’assurer que je ne ferais rien d’imprudent.
    
    L’air frais me gifla le visage. J’étais resté trop longtemps confiné entre quatre murs ; enfin, je me sentais revivre ! La lumière avait déjà baissé et les derniers rayons de soleil se frayaient un chemin entre les roches et les arbres, frappant en longs faisceaux obliques le pont supérieur du Paskiran. Je claudiquai jusqu’à la rambarde, en tâchant de ménager ma jambe immobilisée même si elle supportait vaillamment mon poids. Le haut des attelles mordait dans ma hanche, en dépit du rembourrage. La peau me démangeait sous les couches de bandages, d’étoupe, de bois et de lin durci. J’endurais ces maux sans broncher, en m’obligeant à porter mon attention sur ce qui m’entourait.
    
    La falaise se dressait sur le côté sestre de la nef ; elle montait sur une bonne vingtaine d’aunes, en léger surplomb au-dessus de nous. Veinée de gris et de beige rosé, elle accueillait dans ses crevasses des fougères, du lierre et d’autres plantes de roche, portant pour certaines des fleurs colorées. Des oiseaux et des insectes allaient et venaient entre les taches de lumière dorée et les fraîches ombres vertes. En cet instant, j’avais presque envie de renoncer définitivement à la civilisation et rester dans cet univers en apparence bien plus clément… Mais je n’étais pas naïf à ce point. Le climat pouvait changer d’un coup et devenir terriblement hostile. En hiver, les montagnes se transformaient en véritable enfer. Nous aurions besoin de ravitaillement. Nous ne pouvions vivre en chasseurs et en bûcherons… nous étions épris de la liberté que nous offrait l’altitude ! Et très bientôt, il me faudrait voir un médecin pour vérifier l’état de mon genou. Au-delà de ces considérations, je savais que, à un moment ou un autre, nous finirions par nous faire repérer.
    
    J’avais l’intention, malgré tout, de profiter aussi longtemps que possible de la sérénité que nous procurait cette retraite. J’avais désiré tout particulièrement réparer ma relation avec mes hommes. Ma réaction au contact d’Arzechiel, en qui j’avais toujours eu profondément confiance, me submergeait de culpabilité. Klehon me regardait pensivement ; au bout d’un moment, il se rapprocha de moi et me lança un coup d’œil interrogateur :
    
    « Tout va bien, capitaine ? »
    
    Serrant la rambarde de ma main valide, je baissai les yeux vers le fond de la clairière, où un ruisseau gargouillait entre un chaos de rochers. Ce point d’eau représentait une chance providentielle. Si j’avais eu deux jambes en état de marche, je me serais sans doute amusé à sauter de pierre en pierre. Je ne pouvais nier qu’un côté enfantin qui perdurait dans mon caractère… Mais pourrais-je, une fois guéri, me livrer de nouveau à ce genre d’exercice ? Cette pensée fit remonter à la surface toutes mes craintes, les plus concrètes comme les plus diffuses.
    
    « Vous devriez en parler, capitaine, déclara Klehon calmement. On a tenté de vous tuer, vous avez été blessé, traqué… Il n’y a aucune honte, surtout dans de telles circonstances, à demeurer sur vos gardes… Vous irez mieux avec le temps, mais si vous gardez tout pour vous-même, ce sera plus long et compliqué ! »
    
    Il m’adressa un sourire rassurant :
    
    « Je ne suis pas un de vos hommes. Vous n’avez pas besoin de vous montrer fort devant moi. Je sais que je ne suis pas doté du même charme que ma jeune sœur, mais croyez-moi, je sais écouter aussi bien qu’elle ! »
    
    Je me détournai, les dents serrées. Une part de moi avait terriblement envie de se laisser aller à tout lui confier… Mais une autre part, celle où résidait mon orgueil, s’y opposait farouchement. Klehon dut s’en rendre compte. Il évita soigneusement de me presser, mais demeura à mes côtés, silencieux, jusqu’à ce que je me sentisse prêt. Enfin, les digues commencèrent à s’ouvrir. Les premiers mots furent hésitants, à peine murmurés, fondus dans les bruits de la nature, celles des frondaisons, du ruisseau, des oiseaux, mais aussi de l’activité de l’équipage. Ma déception face à la trahison de Serafia, ma décision de ne plus me fier à personne, la crainte de voir de nouveau des assassins débarquer pour se débarrasser de moi alors que j’étais encore vulnérable, ma peur profonde de rester infirme…
    
    Mon manque d’assurance sur ma capacité à mener mes hommes vers le destin que je leur avais promis…
    
    Klehon se contenta de m’écouter, se tenant en retrait pour éviter d’interférer avec ma confession. Finalement, quand les paroles se tarirent et que je devins muet, comme une source asséchée, il posa une main réconfortante sur mon bras valide et m’adressa un sourire compatissant :
    
    « Je ne peux pas faire fuir toutes vos craintes en quelques mots… Je n’en ai hélas pas le pouvoir. Mais il y a une chose dont je puis vous assurer, capitaine : personne ne vous jugera mal parce que vous êtes humain… Nous avons tous nos faiblesses. Vous avez besoin de guérir et de récupérer la confiance et la sérénité qu’on vous a volées. Ne forcez pas les choses, mais ne vous laissez pas sombrer pour autant. C’est comme si vous vous trouviez tout en bas d’une montagne ; vous pouvez tenter de grimper jusqu’au sommet d’une traite, ou bien la gravir un peu chaque jour. Et sans vous en rendre compte, vous serez rendu au sommet… »
    
    J’écoutai ses paroles avec attention et en tirait du réconfort, même si je savais qu’il y aurait toujours dans ma vie des éléments que je ne pourrais contrôler.
    
    « Dites-vous que si vous faites sincèrement des efforts pour améliorer votre situation, les hommes continueront de vous respecter, sans le moindre problème. Et pour le reste, traitez chaque problème à la fois. »
    
    La sagesse de ces mots ne m’inspirait finalement qu’une conclusion : tout reposait sur moi. À cette heure, je gardais bon espoir. Après tout, le lieu était parfait pour une convalescence, à la fois celle du corps ou celle de l’esprit.
    
    

Texte publié par Beatrix, 6 mai 2019 à 22h10
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