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Tome 1, Chapitre 24 « Retour aux affaires (3) » Tome 1, Chapitre 24
8 – Où Herlhand retrouve son poste et se livre à quelques réflexions politiques (3)

    
    Je me réveillai la tête lourde, comme si j’avais passé une veillée à la taverne – pas une cuite en règle, car je n’avais ni mal de crâne, ni nausée persistante, mais une certaine difficulté à émerger du sommeil, une désorientation générale et des paupières ensablées. Je me redressai avec précaution, serrant les dents quand mes multiples douleurs se rappelèrent à moi. Le hublot de l’autre côté de la pièce me narguait ; j’avais besoin de voir ce monde hostile en dessous de la nef, comme pour avoir la preuve qu’Ingarya, sa traîtrise et ses dangers s’éloignaient de nous. Je repoussai mes couvertures et me mis en devoir de me lever. Je dus pour cela manœuvrer l’assemblage rigide qui immobilisait ma jambe, en m’aidant de ma main valide. Elle me semblait un poids étranger à mon corps, même si la douleur me confirmait que le membre était toujours attaché au reste, pour le meilleur et pour le pire.
    
    Heureusement, ma béquille se trouvait à ma portée et je n’eus aucune peine à l’attraper et à la coincer sous mon aisselle, puis à me hisser en position debout. Ma jambe blessée supportait mon poids ; je pouvais sentir le plancher lisse et froid sous la plante de mon pied. Je demeurai prudent malgré, en évitant de faire peser tout mon poids dessus, même si mon genou ne pouvait ployer d’un cheveu, enfermé dans cette boîte rembourrée.
    
    Cahin-caha, je gagnai le hublot, attirant le tabouret à moi pour m’asseoir et regarder tout à loisir ce qui se passait au-delà. Malgré le peu que laissaient apparaître les quatre panneaux de verre épais séparés par des montants de bois, je constatai que le relief avait drastiquement changé. La couche nuageuse s’était dissipée ; au lieu des forêts touffues que nous avions traversées à la frontière, nous nous trouvions à présent au-dessus d’un paysage de landes… L’herbe d’un vert jaunâtre se mêlait par endroit à de larges zones d’une étrange couleur roussâtre… Ou plutôt, rouge. Je fronçais les sourcils, avant de réaliser avec un sourire ironique qu’il devait s’agir de vastes champs de coquelicots, qui semblaient aimer ces terres pauvres où ils foisonnaient à défaut d’autre chose. Je me mis à rire malgré moi…
    
    Je repérai, enfermé dans mon cabinet par les soins de Klehon, la précieuse petite bouteille. Après un temps de réflexion, je me levai de nouveau pour clopiner vers le meuble. En équilibre précaire, j’ouvris la porte, saisit le flacon et une timbale d’étain avant de la refermer et de transférer le tout dans ma main droite.
    
    Je retournai à côté de la vitre, un peu honteux de faire si honteusement fi des recommandations de tout le monde. J'avais quitté mon lit quand il aurait été meilleur pour moi de rester couché ; je m’apprêtais à consommer de l’alcool, même si c’était en quantité modique. Mais au moins pouvais-je me repaître de cette vision qui semblait me purifier les sens… Sur des lieues et des lieues, la lande moirée de rouge s’étendait, parfois coupée par le ruban scintillant et sinueux d’un cours d’eau ou le miroir d’un lac, ou par le velours vert d’un bois. À la façon dont la lumière tombait sur l’horizon, nous approchions de la quatrième heure après le midi. Je réalisais alors que je n’avais pas déjeuné. Malgré tout, mon estomac se refusait à crier famine.
    
    Posant le gobelet sur le rebord de la fenêtre, je serrai le goulot de la main droite pour tirer le bouchon de la gauche. Le mouvement agita légèrement la blessure de mon bras, qui semblait prendre plus de temps à cicatriser que les autres, du fait de sa profondeur. Elle demeurait toujours un peu enflammée, pas assez, malgré tout, pour susciter d’inquiétude particulière.
    
    Le liquide coula dans le godet comme un trait de feu. Je le portai enfin à mes lèvres, tout en contemplant l’éclat rouge en contrebas. J'esquissai un léger sourire : si le Paskiran devait battre un nouveau pavillon, ce ne serait certainement pas mes armes familiales, mais une bannière arborant des coquelicots, qui prospéraient sur des terres pauvres, et que l’on ne parvenait jamais à éradiquer. Des fleurs couleur de sang, couleur de vie.
    
    Le parfum de la liqueur envahit mes sens ; l’amiral vor Klehm m’avait offert sans le vouloir une force qu’il avait dédaignée. L’homme ne suscitait en moi que de l’indifférence, mais ce breuvage – qui alliait, de fait, le coquelicot et une touche de prunelle – possédait la puissance latente de tout ce qui était méprisé. Sans doute faudrait-il du temps pour que cette saveur fût appréciée à sa juste valeur, mais je ferais tout mon possible pour qu’elle le soit… Même si elle devait brûler quelques gosiers au passage.
    
    « Capitaine ! »
    
    Le ton de Klehon sonnait comme celui d’un adulte réprimant un enfant. Il se tenait à l’entrée de la cabine, les mains sur les hanches, les sourcils froncés. Il constituait une image plus comique que réellement imposante, et je ne pus m’empêcher de laisser échapper un petit rire en le voyant.
    
    « N’étiez-vous pas censés vous reposer ? Et à la place de cela, non seulement vous vous êtes levé, au risque d’aggraver vos blessures, mais je vous trouve en train de boire. »
    
    Je poussai un soupir, écartant les mèches rebelles qui frôlaient mon front.
    
    « Ne panique pas ainsi. Je vais bien. Si tu allais plutôt me chercher Arzechiel, pour qu’il me fasse un rapport sur la situation ? »
    
    Klehon secoua la tête en marmonnant quelque chose sur mon inconscience, mais je n’en éprouvais aucune honte. Il fallait bien de temps à autre que j’utilisasse mes prérogatives de capitaine.
    
    Bien entendu, quand Arzechiel fit son entrée, il m’infligea le même traitement que mon valet, sans grande surprise.
    « Comment pouvez-vous espérer prendre soin d’un équipage complet quand vous n’êtes même pas capable de prendre soin de vous-même ?
    
    — Faire passer les autres avant moi est une seconde nature », déclarai-je d’un ton placide, celui qui avait le don d’agacer mon très raisonnable second.
    
    Il leva les yeux au ciel avant de hausser les épaules :
    
    « Ne venez pas vous plaindre des conséquences. Pour le reste, le vol se passe sans heurts. Le climat est favorable, même si le temps clair nous expose un peu plus…
    
    — Avez-vous pu repérer une cache adéquate ?
    
    — Toujours pas, mais nous cherchons activement un endroit où nous serons aussi peu visibles que possible. L’idéal serait un abri sous roche, suffisamment large pour que nous puissions y poser le Paskiran.
    
    — À quelle distance nous trouvons-nous de la frontière à présent ?
    
    — Une vingtaine de lieux.
    
    — Pas de traces de poursuites ?
    
    — La vigie n’a rien repéré. »
    
    Un coup d’œil par le hublot me montra un paysage bien différent des landes couvertes de coquelicots ; le relief était à présent accidenté, plissé comme la peau d’un énorme animal avec des touches vertes marquant les vallées. Les sommets éternellement enneigés, ceints d’écharpes de brume vaporeuse, brillaient d’un éclat si blanc et si pur qu’on les aurait crus saupoudrés de diamant. J’avais déjà survolé des chaînes de montagnes durant ma courte carrière, mais aucune aussi élevée ni aussi majestueuse que celles de Ragusau. Je demeurais un long moment absorbé dans la contemplation de ce spectacle, avant que d’un discret raclement de gorge, mon second ne se rappelât à moi.
    
    « Capitaine ? »
    
    Je levai les yeux vers le plafond de bois, réfléchissant à la situation.
    
    « Même si nous ne trouvons pas d’endroit idéal, nous devrons bien nous décider à nous poser pour la nuit. Dès qu’il commencera à faire sombre, il deviendra dangereux de descendre, surtout avec un relief pareil.
    
    — Cela va de soi, capitaine.
    
    — Il ne faut surtout pas choisir un endroit trop difficile d’accès… Nous pourrions nous en retrouver prisonniers comme dans une nasse si des nefs ennemies venaient à nous attaquer. Dans le doute, une vallée conviendra… Nous appliquerons un strict couvre-feu. Avec ces pics rocheux, il est de toute façon peu vraisemblable qu’on nous cherche durant la nuit. »
    
    Je marquai une pause, considérant la teinte dorée qu’avait prise la lumière :
    
    « Il nous faudra placer des guetteurs sur toutes les voies d’accès susceptibles de mener à la nef. Nous ignorons de quelle façon les habitants du coin peuvent être disposés vis-à-vis de nous… Nous devons éviter toute imprudence.
    
    Arzechiel acquiesça :
    
    « Bien, capitaine.
    
    — Nous verrons demain ce qu’il convient de faire, mais plus tôt serons-nous en mouvement, moins nous risquerons d’être repérés par des forces hostiles. Même si la neutralité de Ragusau devrait nous garantir une sécurité relative, nous ne pouvons exclure que l’Empire force le passage. Quand nous aurons atteint la capitale, nous seront plus en sécurité, dans la mesure où l’Empire n’osera sans doute pas intervenir aussi près du centre du pouvoir…
    
    — Ce serait toujours une… une intrusion politique.
    
    — Tu veux dire, une ingérence ? Sans aucun doute. Ragusau ne fait pas le poids face à l’Empire… et elle n’a pas non plus l’appui de Tramonde. Certes, la principauté pourrait bloquer l’accès aux nefs commerciales ellegiennes pour marquer son déplaisir, mais ce serait un prétexte rêvé pour l’Empire qui rêve de mettre la main sur Ragusau pour contrôler les routes commerciales dans cette partie du continent. Mais cela signifierait aussi mettre le feu aux poudres dans cette partie du monde… Et je pense que ni l’Empire ni Tramonde ne sont disposés à se jeter dans l’affrontement qui ne manquerait pas d’en découler… Nous ne sommes pas une proie si importante. Nous avons froissé le seigneur d’Ingarya ? Ça n’a que peu d’importance, après tout. En tout cas, moins que la politique internationale.
    
    — Vous pensez donc que nous sommes en sécurité ? demanda Arzechiel avec scepticisme.
    
    — Logiquement, oui. Malgré tout… »
    
    Je regardais pensivement les montagnes défiler sous le Paskiran, tandis que le soleil sombrait, dans un éclat d’or rosé, étirant les ombres du relief escarpé.
    
    Si je devais retenir quelque chose de mes récentes mésaventures, c’était sûrement qu’il ne fallait jamais présumer que les choses se dérouleraient comme on le souhaitait. Les intérêts, les griefs et les motivations des êtres humains à la tête des états ne pouvaient être pressentis que jusqu’à un certain point.
    
    « Nous devons considérer que l’éventualité d’une attaque reste possible. Et nous préparer en fonction, du moins tant que nous nous trouverons dans un secteur où un combat passerait inaperçu.
    
    — Je suis aussi de cet avis.
    
    — Bien. »
    
    Arzechiel esquissa une ombre de sourire avant de poser la main sur mon épaule :
    
    « Capitaine… Je vais transmettre vos consignes. Nous ferons le nécessaire. Vous n’avez pas de raison de vous en faire… »
    
    Je haussai un sourcil :
    
    « Parce que j’ai l’air de m’en faire ?
    
    — Depuis cet… incident, vous avez un regard inquiet. »
    
    Je baissai le regard vers mon gobelet : ma main tremblait légèrement. Mon second n’avait pas tort. J’avais toujours marché à travers la vie avec confiance et assurance, en me disant que je ferais face aux dangers une fois qu’ils se dresseraient devant moi. À présent, j'en apercevais dans chaque coin d’ombre. Même à bord du Paskiran, où je n’avais aucune raison de me sentir en danger, je restais sur le qui-vive. Était-ce donc si manifeste ?
    
    Arzechiel se pencha pour ôter de mes doigts le godet vide ; il ramassa en même temps le flacon, à mon grand désarroi. En me voyant tendre la main d’un geste presque paniqué, il ne put s’empêcher de sourire :
    
    « N’ayez crainte, capitaine ! Je n’ai aucune raison de vous priver de ce breuvage, tant que vous resterez raisonnable ; mais je vais le ranger pour éviter que la bouteille tombe et se brise. Cela vous va ? »
    
    Ma lassitude était telle que je ne pus qu’obtempérer.
    
    « Allez, regagnez votre couche avant de vous effondrer au sol. Même si vous n’avez pas envie de dormir, vous y serez mieux installé. Nous viendrons vous chercher si nécessaire. »
    
    Je n’avais pas la moindre envie de me laisser faire, mais je ne pouvais que m’incliner devant le bon sens de mon second. Malgré tout, je n’avais l'intention de céder si facilement : j’avais ma fierté !
    
    « Quelle heure est-il, Arzechiel ?
    
    — Nous sommes à la cinquième heure, environ…
    
    — Bien. À la sixième heure, nous ferons le point dans la salle des cartes, avec les participants habituels, plus Klehon.
    
    — Bien, capitaine. »
    
    Sans doute répondait-il aussi docilement pour obtenir mon accord. Je n’étais pas dupe, mais encore une fois, tout restait une question de fierté, et je ne pouvais que remercier mon second d’ainsi ménager la mienne.
    
    « Promettez-moi de vous reposer, capitaine !
    
    — C’est à se demander qui est le capitaine ici, bougonnai-je.
    
    — Ne vous inquiétez pas, jamais je ne voudrais d’un tel fardeau. Venez, je vais vous aider à regagner votre lit. »
    
    Quand il se pencha pour me prendre le bras, j’esquissai un mouvement de recul instinctif. Face à sa surprise, je baissai les yeux, vaguement honteux… Avant de relever la tête avec un sourire un peu hésitant :
    
    « Tout va bien, Arzechiel. Je suis prêt. »
    
    Je me laissai guider, en songeant que je devais me reprendre, si je ne voulais pas que mon second se vît obligé d’assumer lui-même, comme il le disait si bien, ce « fardeau »…

Texte publié par Beatrix, 29 avril 2019 à 00h45
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