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Tome 1, Chapitre 23 « Retour aux affaires (2) » Tome 1, Chapitre 23
8 – Où Herlhand retrouve son poste et se livre à quelques réflexions politiques (2)

    
    Je savais que mes actes n’étaient pas si anodins : le Paskiran faisait figure de grain de sable, certes, mais un grain de sable qui pouvait modifier ce fragile équilibre. Déjà, je doutais que notre puissante et convenable branche aînée appréciât mon initiative. La répudiation de ma mère avait fait scandale, alors que les vor'Drachneim avaient œuvré avec diligence pour mettre en place cette union, pensant ainsi renforcer leurs alliances. Par chance, contrairement à mon père, je me situais du côté des victimes, non des coupables. Ce qui m’avait valu d’être reçu, durant mes années à l'Académie, dans l’hôtel particulier de mes prestigieux cousins. On ne m’avait pas laissé oublier ma condition, celle d’un vague collatéral d’une campagne crottée. À peine âgé de quatorze ans et impressionné par les ors, les dorures et les vêtements somptueux tout autour de moi, je n’avais pas osé outrepasser les bornes qu’on m’avait fixées.
    
    Le second fils de la famille – Elhoïs vor'Drachneim, de deux ans mon aîné, avait lui aussi embrassé la carrière militaire ; nous nous côtoyions à l’Académie, dont les cadres le considéraient comme l’élément le plus brillant de l’illustre institution. Cependant, il était vite apparu que s’il me devançait très largement pour toutes les disciplines académiques, je le surpassais dans les exercices stratégiques. J’ignorais si ce fait l’embarrassait ; il s’était toujours montré très neutre à cet égard, me félicitant chaque fois que mes résultats m’attiraient des compliments ou l’admiration de mes formateurs et mes camarades. Je me doutais que ma relative réussite éclipsait un peu la sienne – d’autant que ma personnalité n’engendrait pas l’indifférence. Il évoquait alors le talent inné de notre lignée pour le domaine, en garçon habile qu’il était… Mais je savais en mon for intérieur que notre relation n’était pas exempte de rivalité.
    
    Je n’avais jamais postulé pour l’armée ellegienne, certes par amour de la liberté , mais surtout parce que j’avais reçu, autant par Elhoïs que par le reste de sa famille, le message à peine larvé de demeurer à ma place. J’aurais pu, par goût de la contestation, éviter de suivre ce « conseil », mais j’avais compris au cours de mes quatre années de formation que l’univers bien cadré de l’armée ellegienne se passerait fort bien du genre de chaos que je pourrais y porter. Et surtout, si je faisais de l’ombre, même involontairement, aux élites de ce monde, je serais détruit sans état d’âme.
    
    Durant mon séjour dans la capitale impériale, j’avais tenté de revoir ma mère… Mais sa famille, bien trop mortifiée et peut-être honteuse aussi, avait refusé de me recevoir. J’avais espéré que le temps adoucirait cette résolution, en vain. À ma sortie de l’Académie, âgé de dix-huit ans, rien ne m’avait retenu à Harrodhem.
    
    J’avais rapidement trouvé à m’engager sur le vaisseau d’escorte d’une compagnie marchande, sous les ordres d’un capitaine qui me faisait payer une naissance plus prestigieuse que la sienne par de continuelles brimades. Je lui opposais une insolence indolente qui avait plus d’une fois menacé de lui provoquer une crise d’apoplexie. Mais le jour où deux engins pirates avaient attaqué le convoi, ses ordres avaient failli mener à la catastrophe les nefs de fret autant que la nôtre. En désespoir de cause, il avait fini par se rallier à mes avis et nous avions réussi à mettre en déroute ces pillards qui n’avaient rien de redoutable. Au bout de seulement dix mois, j’étais parti de mon plein gré avec des états de service brillant – au moins sur le papier, tant le capitaine craignait que je signalasse ses lacunes à ses employeurs.
    
    Mon second engagement avait été dans le duché de Tasselrink, sur l’une des quatre nefs de cette principauté  qui bénéficiait d'un relatif prestige. Réalisant ma qualité d’héritier de Trazzetia et de parent des vor'Drachneim, le duc me traitait comme un pair et sollicitait de moi une attitude de courtisan à laquelle je me trouvais peu rompu. À dix-neuf ans, mon cuir ne s’était pas encore assez épaissi pour m'éviter les dangers de cette société perfide. Je marchais à travers le palais comme sur le pont d’une nef, sans redouter le vide sous mes pieds.
    
    En conséquence, la noblesse locale avait commencé à me jalouser. Plutôt que de conspirer derrière mon dos, ses représentants avaient tenté de me prendre dans leur filet, en me proposant une alliance matrimoniale avec la nièce même du seigneur, une gamine de quinze ans qui en paraissait deux de moins, d’une timidité maladive.
    
    Je ne nourrissais pas de prévention particulière contre les mariages arrangés ; dans la classe nobiliaire et la bonne société en général, il s'agissait d'une coutume bien ancrée qui n’aboutissait que rarement à des désastres, du moment où les parents tenaient compte de l’avis de leur progéniture et respectaient un certain équilibre d’âge et de disposition. Mais ce cas-là me semblait tout bonnement détestable. Certes, moins de cinq années nous séparaient, je ne me voyais guère convoler avec une enfant. À vrai dire, je ne me voyais pas convoler du tout, même si elle avait eu dix-huit ans et un physique conforme à mes goûts. Si elle avait de surcroît manifesté de l’esprit, j’aurais pu peut-être, à l’envisager. Mais dans ces circonstances, c’était une mesure de salubrité essentielle et de bon sens absolu pour nous deux de refuser catégoriquement cette union.
    
    Le seigneur de Tasselrink s’en était indisposé et ma carrière dans cet état s’était brusquement interrompue. J’avais éprouvé une certaine contrition, mais je comprenais à présent que j’y aurais mené une vie des plus inconfortables, en tant que pion dans des jeux de pouvoir qui ne prenaient même pas la peine de se cacher.
    
    A posteriori, il me semblait évident que j’aurais dû considérer cette expérience comme un avertissement et me montrer plus méfiant… Mais quand j’étais arrivé à Ingarya, j’avais fait de mon mieux pour ne pas mettre en avant mes origines. De plus, me voir confier une commission de capitaine à l’âge tendre de vingt ans – même d’un engin aussi décati que le Paskiran – constituait un accomplissement déjà impressionnant. Je n’avais pas besoin pour me faire une place d’invoquer mes ancêtres – lesquels n’avaient pas mérité de louanges particulières pour leurs actions et la situation dans laquelle ils avaient conduit leurs descendants. Certes, je ne m’étais pas montré plus arrogant à Tasselrink : le seigneur avait déterré ces informations seul, mais ma passivité avait aggravé les choses. À Ingarya, je m’étais d’emblée présenté comme un militaire, une classe qui, dans l’absolu, transcendait le rang et les origines.
    Tout comme la piraterie, finalement.
    
    Je savais malgré tout que je trouverais toujours sur ma route des gens pour préjuger de mes dispositions sur la foi de mon nom.
    
    Je laissai échapper un soupir ; ces réflexions ne me menaient pas dans la bonne direction. Y compris parmi ceux que je considérais comme les miens, je ne pourrai jamais jeter à bas mes murailles. Juste les rendre plus agréables à la vue. Après tout, je me retrouvais seul avec une trentaine d’anciens forbans que je venais de restituer à une vie de méfaits… Et je n’étais pas exactement au mieux de mes capacités. Il me faudrait ménager mes ardeurs pour me donner le temps de guérir aussi rapidement et complètement que possible, même si cela me déplaisait.
    
    Ce qui signifiait également… dormir. En dépit des pensées qui se bousculaient dans ma tête, je me forçai à fermer les yeux et à faire le vide sous mon crâne. Bien sûr, c’était une tâche difficile pour quelqu’un doté d’un esprit actif comme le mien. Je m’obligeai à me concentrer sur des sujets anodins et reposants. La couleur du ciel au coucher du soleil, les landes et les chaînes de montagnes défilant sous la nef… Les villages paisibles, la petite maison d'Ejulia où nous l’avions laissée seule – et je l’espère, soigneusement veillée par sa famille pour que rien ne lui arrivât de néfaste.
    
    Je songeai à Trazzetia, en m’étonnant de mon absence de nostalgie. Si seulement j’avais eu une sœur, ou même un frère qui ne se serait pas posé en rival, peut-être qu’un doux sentiment m’aurait retenu sur les lieux de ma naissance. Mais je n’y avais abandonné qu’un père indifférent, une principauté ruinée et un palais d’une laideur à la fois massive et compliquée, érigé en pierre noire comme un sépulcre. Enfant, il m’avait donné des frissons, jusqu’au jour où j’avais décidé pour contrer mes frayeurs de combattre les fantômes qui la hantaient. Car telle avait toujours été ma façon d’agir : quand quelque chose me faisait peur, j’allais l’affronter, quel que fût le danger. Bien entendu, je n’avais jamais trouvé le moindre spectre, juste les témoignages sonores des amours ancillaires de mes deux parents.
    
    Je devais me départir de cette sale habitude, apprendre à rester dans les ombres quand cela se révélait nécessaire, à détourner les yeux avant de foncer tête baissée.
    
    Peut-être était-ce que l’on appelait « mûrir ».
    
    J’avais vingt-deux ans, un genou et un cœur brisés et une route difficile qui s’étendait devant moi. Je serrerais les dents pour en atteindre le bout, même si j’ignorais où elle me mènerait.

Texte publié par Beatrix, 28 avril 2019 à 22h41
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