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Tome 1, Chapitre 22 « Retour aux affaires (1) » Tome 1, Chapitre 22

8 – Où Herlhand retrouve son poste et se livre à quelques réflexions politiques (1)

Mon maître artilleur m’accompagna jusqu’à la porte de ma cabine, où je trouvai Klehon qui avait tout préparé pour moi : le feu brûlait dans le petit poêle qui chauffait la pièce et ma couchette avait été garnie de draps propres et d’épaisses couvertures.

« La journée n’a pas été de tout repos. Vous devriez commencer par vous reposer, pendant que je m’occupe de votre déjeuner.

— Ce n’est pas Retlock qui s’occupe de la pitance ?

— Pardonnez-moi, capitaine, je n’ai rien contre cet homme, mais oserez-vous comparer le rata que l’on sert sur cette nef à ce que je vous prépare ? »

Même si les compétences culinaires de Klehon manquaient d’une touche de génie, elles demeuraient néanmoins honorables. Je baissai la tête, songeur :

« À vrai dire, nous ne partions que pour des opérations brèves, et consommer ce genre de ragougnasse pendant un jour ou deux, on peut s’y faire. Surtout quand la perspective des combats donne autre chose à penser. Tu ne comptes quand même pas le remplacer ? demandais-je avec perplexité, relevant les yeux vers mon valet.

— Oh non, capitaine. Mais disons que je vais lui proposer mon aide. Il faut bien que je me rende utile sur la nef. »

Je l’observai avec curiosité, tandis qu’il s’affairait çà et là comme en terrain familier. Cet homme n’avait pas fini de me surprendre. Pendant qu’il m’aidait à me déshabiller, je ne pus m’empêcher de lui poser la question qui me brûlait la langue :

« Dis-moi… Pourquoi as-tu passé un an et demi à jouer les imbéciles à mon service ? Si tu avais montré plus tôt tes compétences, je les aurais peut-être mieux employées ! »

Klehon éclata de rire :

« Capitaine, je n’ai jamais caché mes compétences, c’est vous qui n’y prêtiez pas attention. Je me suis toujours arrangé pour gérer sagement l’argent que vous me donniez pour les dépenses diverses du ménage et pour que tout soit bien entretenu. Avec vos horaires erratiques et vos habitudes un peu… dissipées, il fallait que je me montre d’autant plus prévoyant. Ce n’est que dans l’adversité que vous l’avez remarqué !

— Je me demande toujours pourquoi tu as choisi de me suivre… Ce prétexte de voir du pays, il ne tient pas vraiment debout, non ? »

Le valet s’immobilisa, levant les yeux vers le plafond de bois avant d’expliquer :

« Comme vous l’avez vu, j’appartiens à une très nombreuse famille. Nous avons pris très tôt l’habitude de nous entraider, quels que soient l’effort à fournir et le prix à payer. Nous sommes certes liés par le sang, mais ça ne fait pas de nous un clan fermé. Si nous rencontrons des gens qui nous plaisent et qui pourraient bénéficier de notre soutien, nous ne rechignons pas à leur offrir notre aide, dans la mesure du possible. »

Il glissa un oreiller sous ma jambe pour la surélever avant de remonter soigneusement les draps et les couvertures sur moi :

« Vous possédez un bon fond, capitaine, en dépit… de tout le reste. Mais vous n’êtes pas le genre de personne qui se laisse approcher si facilement, en dépit de votre tempérament sociable.

— Un bon fond… grommelai-je, comment peux-tu toujours dire ça alors que je m’apprête à devenir un mercenaire… Peut-être même un pirate ?

— Quelle est la différence entre un militaire, un pirate et un mercenaire ? Dans les faits, si l’on écarte d’obscures questions d’honneur, ce n’est pas bien différent. Vous ne me faites pas l’effet d’un homme sanguinaire. Une chose est sûre, vous possédez un certain charisme que vous devriez vous employer à cultiver. Des gens comme moi ont plus intérêt à n’en avoir aucun. C’est bien plus utile de rester insignifiant dans la conduite de notre vie. Mais en ce qui vous concerne, même en essayant de toutes vos forces, vous ne parviendriez pas à rester dans l’ombre ! Il y a chez vous quelque chose d’énergique qui attire les autres, pour le meilleur et pour le pire… Et bien souvent le pire, je le crains.

— Pourquoi le pire ? » protestai-je en me redressant.

Mes blessures n’apprécièrent guère ce mouvement trop brusque. Je me laissai retomber sur mes oreillers, les sourcils froncés par la frustration.

« Restez tranquille, capitaine. Je vais répondre à votre question, mais je ne suis pas sûr que vous allez apprécier mes explications. »

Il tira le tabouret pour s’asseoir à mon chevet, les mains sur les genoux :

« Les gens comme vous, capitaine, sont comme des chandelles. Ils brûlent et rayonnent tout autour d’eux. Et bien sûr, cela attire des insectes. Mais ils ne sont pas tous bien intentionnés… »

Il tourna les yeux vers le hublot, où la lumière du jour ne rendait pas encore nécessaire d’allumer la moindre flamme :

« Ils n’auront aucun scrupule à exploiter vos talents, comme l’a fait le prince. Jusqu’au moment où ils n’auront plus besoin de vous – ou trop peur de vous – et qu’ils préféreront vous détruire. La majorité des gens ne vous comprennent pas, parce que dans le fonds, vous n’avez pas le moindre respect pour ce que vous considérez comme secondaire : la richesse, le pouvoir… ce que le reste du monde adule. »

Je laissai errer pensivement mon regard autour de moi. Ce que disait Klehon ne me paraissait pas inexact, même si je me demandais toujours ce que je pouvais bien avoir de si attractif. Je n’étais pas un vilain garçon, il fallait l’admettre, mais de là à attirer les foules…

« … sans oublier, poursuivit Klehon, les éventuels parasites qui seront prêts à vous sucer le sang, pour vous abandonner dès que vous vous trouverez en situation de faiblesse… »

L’image de Serafia s’imposa en moi. Était-ce ainsi qu’elle me voyait ? Comme une commodité, dont elle pouvait se débarrasser selon son bon vouloir ? C’était assez triste finalement…

« Ne faites pas cette tête-là. Comme je le disais, l’essentiel est que vous cessiez de vous montrer vulnérable à ce genre de chose, sans pour autant vous montrer dur ou inaccessible. De n’exposer aux autres que la surface, que vous pouvez garder aussi charmeuse que vous le souhaitez, tant que vous ne laissez aucune prise sur ce que vous gardez à l’intérieur de vous. »

Je haussai un sourcil :

« Tu voudrais que je ne sois plus qu’un acteur, qui joue sans cesse une comédie ? Je ne suis pas doué pour porter des masques, Klehon !

— C’est bien pour cela que vous devez l’apprendre, capitaine. Vous n’aurez pas forcément à le faire avec tout le monde ! Choisissez juste avec soin ceux en qui vous pouvez placer votre confiance. »

Et même la confiance, songeai-je pensivement, ne signifie pas forcément abandonner toute prudence… Certes, l’aide et l’amitié des hommes qui m’entouraient venaient de me sauver la vie – sans oublier Ejulia, qui l’avait fait d’une autre manière, plus subtile, mais non moins importante –, mais je n’avais aucune envie d’abaisser ma garde avec quiconque. À présent que ma santé s’améliorait et que j’allais devoir endosser de nouveau des responsabilités, je ne pouvais plus jouer les jouvenceaux au cœur brisé. Ce qui ne voulait pas dire que je m’étais remis de la trahison de Serafia… Mais que je devais en tirer un enseignement ; je revenais à la leçon que m’avait apprise malgré lui mon père et que j’avais imprudemment négligée : ne jamais prendre pour argent comptant, ni pour acquis, les compliments et les louanges, même des personnes qui vous étaient les plus proches. Les humains se révélaient changeants dans leurs affections, qui suivaient le plus souvent leurs intérêts. Garder conscience de cette vérité profonde constituait le meilleur moyen d’éviter d’être blessé quand on vous lâchait et que vous tombiez dans le vide.

Je fermai les yeux, espérant que Klehon comprendrait ma volonté de rester seul et de me reposer. Je me sentais soudain fourbu de ma journée. Autour de moins, la nef venait lentement à la vie. La douce vibration de son cœur avait quelque chose d’apaisant, peut-être un peu plus encore depuis que les ajouts de Castein l’avaient stabilisée.

J’avais parfois la sensation, faible, mais bien réelle, que ces vibrations résonnaient jusque dans mes os voire plus profondément. Régulières et bien calibrées, elles me procuraient une sérénité sans doute lié à la satisfaction… Mais quand le cœur se déphasait, je devenais nerveux et même un peu nauséeux.

À chaque fois que j’en parlais, je ne récoltais que de l’incrédulité et des moqueries… sauf de la part de Castein, qui affirmait que ce n’était pas un cas isolé ; plus encore, que le mien apparaissait comme plutôt bénin. J’ignorais d’où il tenait ces connaissances, mais bien souvent, cet homme m’interloquait. Il aurait pu être un personnage de conte, un de ces thaumaturges qui avait vécu plusieurs siècles et détenait des savoirs étranges dont il ne livrait que des fragments. Ou peut-être aimait-il simplement entretenir le mystère autour de lui.

Castein avait invoqué mon sang tramondien, voire les nombreuses alliances que ma famille avait jadis cultivées avec l’autre branche argylienne, celle des Marches océanes. Les fameux aur'Commara, qui avaient œuvré pour la chute des aur'Kelsere, en refusant de les suivre pour renverser un pouvoir faible et sans envergure… Cette famille qui, plus encore que la lignée royale de Tramonde, demeurait ennemie et rivale de la nôtre.

Non contents d’être les Premiers du Premier cercle, selon ce pacte complexe qui liait les grandes familles du royaume à la dynastie qu’ils avaient portée sur le trône, ses représentants souhaitaient exercer leur part de pouvoir au détriment du souverain qu’ils feignaient de servir. Dénoncer les aur'Kelsere avait été un pas considérable vers exercice officieux du pouvoir.

Même si mon père n’avait pas de mots assez durs envers nos lointains cousins, je ne nourrissais pas de griefs particuliers à leur encontre, du moins pas à celui de ses descendants, en rien responsables de notre exil. Mais je ne pensais pas plus mériter de partager le châtiment de mes ancêtres, et je me demandais pourquoi personne de notre famille n’avait remis en cause cette sentence idiote. Il était sans doute un peu tard pour en faire un enjeu valide. Notre branche aînée se trouvait en faveur auprès de la cour impériale, et les aur'Commara, de leur côté, avaient subi de lourds coups du destin ; certes pas dans leur fortune – leur province restait la plus riche du royaume de l’Est –, mais ils avaient enduré en peu de temps le décès de leur patriarche, puis de son fils aîné, enfin de son cadet, laissant pour unique héritier un enfant de dix ans.

J’avais passé assez de temps à Harroldehm pour comprendre que l’Empire regardait avidement Tramonde s’éroder, comme un rapace qui attendait le bon moment pour fondre sur une proie affaiblie. Et mes cousins vor'Drachneim se voyaient déjà de nouveau maîtres de leur ancienne province, voire de la nation tout entière, sous le protectorat de l’Empire.

Je n’étais pas aussi naïf que je pouvais le faire croire… Je gardais à l’esprit ces luttes de pouvoir. La mosaïque de petits états entre l’Empire et Tramonde constituait une masse instable, entre les principautés vassales ou alliées d’Ellegis, comme Ingarya ou Trazzetia, et les territoires neutres ou ceux qui tournaient leur regard vers le puissant royaume de l’Est. À l’intérieur même de l’Empire, sévissaient des conflits larvés entre les grandes familles qui se disputaient les places majeures à la cour impériale… ou se tenaient prêtes à s’emparer de l’Empire si la lignée qui occupait le trône de jais, les vor'Eskelheim, venait à disparaître… accidentellement ou pas.


Texte publié par Beatrix, 14 avril 2019 à 20h00
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