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Tome 1, Chapitre 21 « Un voyage périlleux (3) » Tome 1, Chapitre 21
7 – Où Herlhand effectue un voyage périlleux dans une position délicate (3)

    
    
    Quand le petit groupe armé s’approcha de nouveau, je retins mon souffle ; je devais lutter pour ne pas ouvrir les yeux et vérifier par moi-même la situation. Finalement, au bout d’un long conciliabule, l’un des gardes – le chef, probablement – retourna vers nous :
    
    « Notre travail à la frontière consiste à traquer les contrebandiers qui font perdre des revenus importants à notre prince. Nous n’avons rien trouvé dans vos affaires qui puissent nous faire penser que vous êtes autre chose que de simples voyageurs. Même si vous empruntez des routes pour le moins inhabituelles, mais peu importe… Il est de mon devoir de vous informer que vous n’êtes pas censés éviter les postes-frontière. Le paiement d’une amende raisonnable devrait résoudre la situation… Pour le reste, nous nous moquons pas mal des déboires d’Ingarya et de ses conspirations. C’est un loisir local que notre prince ne partage pas. Que votre ami soit ou non le capitaine vor’Deiter, cela nous importe peu. »
    
    Je retins à grand-peine un profond soupir de soulagement. Mais une autre crainte me saisit aussitôt : aurions-nous assez de liquidité pour payer cette amende ? J’avais laissé le contenu de ma bourse à l’intention d’Ejulia, mais l'essentiel de mon pécule était resté en mes appartements, où j’avais prévu de repasser après avoir vu Serafia. J’espérai que Klehon avait pensé à l’emporter, même si cela ne représentait pas grand-chose. Ma richesse personnelle demeurait pour le moins limitée…
    
    « Est-ce que des sols impériaux vous conviendront ? demanda mon maître-gabier.
    
    — Fort bien… »
    
    J’entendis le tintement de pièces, sans savoir d’où elles ne venaient ni quelle était leur quantité… Mais en tout cas, l’offrande sembla recueillir satisfaction. Peu importait le côté de la frontière, les hommes étaient tous les mêmes quand il s’agissait d’empocher la monnaie !
    
    « Pour le médecin, je vous conseille d’éviter la capitale. Les escrocs y pullulent et vous risquez de vous faire remarquer. Préférez la bourgade de Dramin, à l’embranchement des deux fleuves. C’est un coin calme où des négociants aisés se sont établis. Vous devriez trouver un homme de l’art capable de soigner votre ami. Un conseil cependant : quittez le territoire dès que vous serez en mesure de le faire. Ici, à Ragusau, nous n’aimons pas trop les ennuis, et si nos « chers » voisins venaient à apprendre votre présence, ils seraient capables de nous envoyer ses armées, même s’il ne doit pas en rester grand-chose.
    
    — C’est compris, nous ferons le nécessaire… »
    
    Sans plus de cérémonie, la petite troupe s’éloigna. Nous savions tous que l’amende ne prendrait pas le chemin de caisses de la Ragusau.
    
    « Eh bien, soupira Klehon, nous l’avons échappé belle…
    
    — Une chance que les rapports entre les deux états soient si dégradés, répondit Brunman. Capitaine, vous pouvez rouvrir les yeux… »
    
    Après avoir gardé si longtemps les paupières fermées, j’éprouvai quelques peines à les relever. Mon maître-artilleur récupéra l’arme que je tenais toujours serrée dans ma main, avant de demander :
    
    « Capitaine… Je pense que ça ne serait pas une si mauvaise idée de vous montrer à un médecin. Cederik m’a fait l’effet d’un homme compétent, mais deux avis valent mieux qu’un…
    
    — Cela ne fera que nous retarder, rétorquai-je sur un ton définitif. Nous devons au plus vite retrouver le Paskiran et nous envoler loin d’ici.
    
    — En êtes-vous bien sûr ? »
    
    J’hésitai un instant. Mes plaies guériraient sans problème, mais ma jambe ? Cederik ne m’avait-il pas lui-même conseillé d’aller consulter un médecin au plus vite ? Mais chaque heure passée augmentait le risque que le Paskiran fût repéré… Si je faisais un détour par Dramin, comme l’avaient évoqué les gardes, la principauté aurait le temps de mobiliser ses alliés impériaux, et leurs nefs comme leurs officiers n’avaient rien à voir avec la flotte pitoyable d’Ingarya.
    
    « Oui. Nous décollerons dès que nous serons à bord du Paskiran.
    
    — Bien, capitaine. »
    
    Le travois s’ébranla de nouveau ; je regardai au-dessus de ma tête la lumière filtrer à travers les frondaisons. Ce n’était pas si inconfortable finalement, peut-être même moins que la charrette que nous avions empruntée pour la première moitié du trajet. Je me laissai aller à somnoler un peu. Une odeur fraîche et humide montait du sol égratigné par le traîneau.
    
    « Nous y voilà ! » lança enfin Brunman.
    
    Je me redressai un peu, autant que me le permettaient les sangles qui me retenaient sur le travois. Avant que je pusse observer les alentours, Rasvick et Arzechiel apparurent de part et d’autre du hamac. Mon maître-gabier commença à me détacher et me dégager du nid de couvertures.
    
    « Aidez-moi à me mettre debout ! ordonnais-je, toujours appuyé sur mon coude.
    
    — Capitaine, intervint Brunman, le hamac peut servir de civière… il n’est peut-être pas prudent de vous lever si tôt. Au pire, je peux vous porter.
    
    — Non. Je tiens à monter debout sur ma nef. Seul maître après le Haut Régnant, t’en souviens-tu ? »
    
    Avec un soupir, il me hissa sur ma jambe valide, pendant que Kléhon allait chercher ma béquille sur l’autre travois. J’avais perdu des forces pendant ma maladie et les attelles pesaient autant qu’un cheval mort. Ejulia avait conservé le pied de ma botte massacrée pour me confectionner une chaussure rudimentaire. Elle avait également adapté une de mes culottes en l’ouvrant du côté de ma jambe blessée et en la refermant par un laçage, de sorte que je pouvais la porter malgré la boîte de bois et de bandages rigides qui empêchait mon genou de se mouvoir.
    
    Même avec l’aide de la béquille, ma jambe saine tremblait sous l'effort, et mon bras en écharpe excluait l’emploi d’un second soutien. Brunman me saisit par la taille, supportant de sa forte musculature une grande partie de mon poids. Avec précaution, je posai mon second pied sur le sol ; aucune douleur particulière – autre que celle qui y résidait en permanence – ne vint fuser dans mon genou. Je n’y fis malgré tout pas peser plus de poids que nécessaire. Cahin-caha, Brunman me mena vers la passerelle tandis que Rasvick et Arzechiel ouvraient la route.
    
    « Attends une seconde », murmurai-je à mon maître-artilleur.
    
    Je levai la tête pour examiner mon baquet : sa coque cabossée et maltraitée par les éléments, sa figure de proue grossière en forme d’oiseau aux ailes étendues, sa forme trapue… Ce n’était pas la plus belle des nefs, mais elle deviendrait tout notre monde à partir de maintenant. Les hommes de l’équipage, qui s’étaient réunis le long du bastingage, me firent depuis le pont supérieur. Je ne m’attendais pas à me voir si bien accueilli ; je plissai les yeux, scrutant autant que je le pouvais les visages penchés vers moi. Mais partout, ce n’était que sourires voire acclamations.
    
    « Ils sont heureux de vous voir en vie, me glissa Brunman. Alors, montrez-leur votre reconnaissance ! »
    
    J’acquiesçai en silence. J’avais déjà décidé de mon premier geste une fois à bord : je m’adresserai à eux, pour leur faire part de ma fierté et ma confiance.
    
    Mon retour sur le Paskiran manqua singulièrement de panache. Même avec l’assistance de Brunmann, ma progression restait lente et chaotique, et l’effort pour montrer la coupée témoigna cruellement de la faiblesse qui m’affectait encore. Le maniement de la béquille tirait sur mes blessures et j’offrais sans nul doute un portrait pitoyable. Je constatai avec soulagement que la seule personne à m’attendre au niveau du bout inférieur était Castein, dont la nature réservée rendait supportable la présence.
    
    Toujours avec l’aide de mes sous-officiers, je parvins à me hisser sur l’escalier qui menait au pont supérieur, heureusement moins raide que sur la plupart des autres nefs. Malgré tout, au fil de ce parcours laborieux et douloureux, je regrettais presque de ne pas avoir accepté la civière. Enfin, j’émergeai à l’air libre, en face de la porte qui donnait à ma cabine. Les hommes convergèrent vers moi, exprimant leur inquiétude ou leur plaisir de me revoir ; visiblement, certains m’avaient cru mourant. J’entendis bien quelques quolibets dénués de malice que je pris de bonne grâce.
    
    Finalement, je fis signe à Brunman de me lâcher, faisant confiance à la béquille pour me maintenir debout tant que je ne bougeais pas trop, avant de lancer un regard sur les visages couturés autour de moi. Pour une nef de ce type, une frégate légère qui avait connu des jours meilleurs, un équipage d’un peu moins de trente membres pouvait sembler tout juste suffisant à la faire voler et à peu près combattre. Mais tous étaient des hommes expérimentés qui avaient roulé leur bosse un peu partout. Quasiment tous plus âgé que moi, il ne pouvait s’enorgueillir, pour la plupart, d’une conscience ni d’une réputation immaculée. Mais j’avais établi dès mon arrivée que cela ne me concernait guère tant qu’ils s’acquittaient de leurs tâches.
    
    « Je suis soulagé d’être de retour parmi vous, déclarai-je d’emblée, en leur offrant mon meilleur sourire. Je dois avouer que ces derniers jours n’ont pas été une partie de plaisir, mais c’est de l’histoire ancienne. Le ciel s’ouvre devant nous, et nous n’allons pas attendre qu’il se referme ! »
    
    L’acclamation qui suivit mes paroles indiquait que mes mots avaient touché juste.
    
    « Nous avons été trahis et chassés par un prince que nous servions loyalement. Dorénavant, nous n’aurons plus de maître. Nous offrirons nos services au plus offrant… Ou nous ferons notre propre fortune. Mais nous ne serons plus attachés par les liens d’une fidélité qui n’est jamais réciproque. Nous allons prendre les airs et gagner Ragusau. Cet état est neutre, autant vis-à-vis de l’Empire que de tout autre royaume. Nous aurons une chance de nous refaire et de décider notre prochain mouvement. De plus, nous pourrons nous y dissimuler plus efficacement qu’ici !
    
    » Je ne vous cacherai pas que les temps qui viennent risquent d’être difficiles. Grâce à l’habileté de Rasvick, nous avons de quoi nous ravitailler pendant deux ou trois mois. Il va falloir nous serrer la ceinture jusqu’à ce que nous puissions de nouveau trouver des subsides. Restons confiants : la chance finira par nous sourire ! »
    
    Je clôturai mon discours par un large sourire, avant de glisser discrètement à l’oreille de Brunman qu’il était temps pour moi de me retirer. Une fois encore, la douleur et l’épuisement avaient raison de moi, mais je ne pouvais me permettre de le montrer aussi ouvertement.

Texte publié par Beatrix, 6 avril 2019 à 19h36
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