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Tome 1, Chapitre 20 « Un Voyage périlleux (2) » Tome 1, Chapitre 20
7 – Où Herlhand effectue un voyage périlleux dans une position délicate (2)

    
    La cabane du charbonnier se situait à l’orée d’une petite clairière, si près de la frontière que le propriétaire des lieux la traversait chaque fois qu’il allait puiser de l’eau à la source toute proche. C’était une simple construction de rondins, avec de la mousse dans les interstices pour garantir des courants d’air. Au fil du temps, le lierre avait envahi tout un côté. Dans l’espace dégagé autour de la bâtisse s’élevaient les meules de branchages employées pour lentement carboniser le bois. L’odeur de brûlé semblait tout imprégner ; le vent, les feuilles, les arbres, même la lumière du soleil.
    
    Par son isolement, il s’agissait sans doute de l’endroit idéal pour faire transiter de la marchandise de contrebande ; l’appentis qui jouxtait la cabane ne servait probablement pas à stocker que des fagots ou des sacs de charbon.
    
    Le propriétaire des lieux se révéla un autre digne représentant de la famille étendue de mon valet, même si les taches de suie qui décoraient sa trogne atténuaient légèrement la ressemblance. Il nous salua avec la plus grande sympathie, et tira de sa réserve une bouteille d’eau de vie parfumée aux herbes sauvages que mes deux zélés gardiens, attentifs à ma santé, m’interdirent de goûter. La sentence aurait sans doute été moins cuisante s’ils s’étaient eux-mêmes abstenus, mais puisqu’aucun de mes compagnons n’avait connu le malheur de s’être fait fendre le cuir ou briser les os, ils ne voyaient aucune raison de se priver des joies de ce monde.
    
    En contrepartie, je pus quand même profiter d’un peu d’hydromel léger ainsi que de l’eau de la source – celle qui se trouvait de l’autre côté de la frontière –, d’une portion de viande de sanglier et de pain grossier, mais agrémenté de graines et de noix de différentes sortes qui lui conféraient une saveur fort agréable. Ce repas revigorant m’entraîna dans une nouvelle phase de somnolence, pendant que mes hommes confectionnaient et fixaient les travois avec l’aide du charbonnier. Fort heureusement, d’ailleurs, car la vision de ces traîneaux de fortune, quand j’ouvris un œil, n’eut rien pour me rassurer.
    
    « Vous êtes certains que je ne vais pas me casser en plus de morceaux que je ne le suis déjà ?
    
    — N’ayez crainte… répondit l’homme des bois. C’est même plus souple qu’une charrette aux roues ferrées, et nous irons assez doucement pour que vous ne ressentiez pas trop les chaos… »
    
    Il fut décidé que mon carrosse serait fixé à la jument du charbonnier, une bête plus douce que le hongre qui avait tiré la carriole.
    
    Enfin, tout fut prêt ; on me prépara une sorte de nacelles de branches tressées, doublée d’une couverture épaisse, avant de m’y allonger et de me sangler jusqu’en dessous des aisselles, de sorte que je ne pusse ni tomber ni bouger intempestivement. Le charbonnier me sourit, ses dents blanches brillant dans son visage noirâtre :
    
    « T’inquiète pas, mon gars on te livrera en bon état ! »
    
    Cette affirmation ne me rassurait pas totalement, mais j’appréciais tout au moins qu’il s’en souciât. Sa gentillesse bourrue me réconfortait dans cette situation où je me raccrochais au moindre élément positif.
    
    Enfin, en seconde moitié de matinée, notre petit convoi s’ébranla. La sensation d’être traîné sur le sol de la forêt me semblait pour le moins étrange ; je pouvais voir quelques crins de la queue de la jument voleter au-dessus de moi. Je lançai une prière muette au Haut Régnant pour qu’elle ne prît pas peur au point de bondir et ruer…
    
    Le chemin, maintes fois parcouru par l’animal et son chargement de bois, traçait un sentier très praticable, débarrassé des plus gros branchages et d’éventuels rochers échoués dans le passage.
    
    Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’agissait d’un voyage confortable, mais tout au moins se révéla-t-il moins déplaisant que je m’y étais attendu. Klehon marchait aux côtés du hongre, qui traînait les bagages, tandis que le charbonnier menait sa jument, se repérant dans ce dédale vert avec une habileté qui ne manquait pas de me surprendre. Brunman prenait grand soin de me garantir des épines et des buissons, quitte à les abattre si besoin, une hachette à la main.
    
    Au bout d'un moment, les arbres se clairsemèrent et apparut devant nous un sentier qui servait sans doute au halage des troncs coupés par les bûcherons dans les hautes futaies. Si nous avions croisé ces hommes, nous n’en aurions subi aucun préjudice ; ils se mêlaient généralement de leurs affaires sans interférer avec celles des autres.
    
    Soudain, une voix tonitruante nous figea sur place…
    
    « Halte là ! »
    
    Dans ma position, je ne pouvais distinguer ceux qui nous interpellaient, mais comme nous étions sans doute déjà passés à Brundisau, il devait logiquement s’agir des patrouilles de cette principauté.
    
    « Capitaine ! »
    
    Le ton plein d’urgence de Brunman ne laissait planer aucun doute sur ce fait. Mon maître artilleur se pencha vers moi et glissa dans ma main valide la crosse dure d’un pistolet à cristaux, chargé de deux carreaux, que je dissimulais aussitôt sous la couverture.
    
    « Ne l’employez qu’en dernier ressort. Fermez les yeux… Prétendez l’inconscience et laissez-nous faire pour l’instant. »
    Ce n’était pas comme si j’étais capable d’agir de façon efficace ! Je ne pouvais que rester immobile et attendre que les choses se passent, en plaçant ma confiance dans mes camarades.
    
    « Qui va là ? »
    
    J’entendis les pas du charbonnier se porter vers la patrouille. Je sentais mon sang bouillir littéralement. Pourquoi fallait-il que je fusse réduit à l’impuissance ? En temps normal, ma faconde aurait suffi à les persuader que nous n’avions pas de mauvaises intentions…
    
    Mais à la réflexion, ce don ne m’avait pas particulièrement servi lors de ma visite chez Serafia.
    
    « Je m’appelle Lurcas Korlow, déclara l’homme des bois. Je raccompagne mes compagnons vers le village le plus proche… L’un d’entre eux a été gravement accidenté et il serait préférable pour lui de recevoir les soins d’un véritable médecin.
    
    J’entendis des pas – sans doute ceux des bottes épaisses – faire le tour de notre petit convoi et s'avancer vers moi.
    
    « En effet, celui-ci à l’air mal en point. Mais pourquoi passer à travers la forêt et pas par les routes officielles ? Pourquoi employer des travois ?
    
    — Je n’ai hélas pas de charrette… et un travois n’est pas adaptée à une route, surtout empierrée. »
    
    Un des hommes s’accroupit à côté de moi – je l’entendis à sa respiration qui se rapprocha de moi.
    
    « Qu’est-ce qu’il a eu, exactement ?
    
    — Il a chuté dans un contrebas, au milieu de la pierraille. Il s’est blessé en plusieurs endroits et l’une de ses jambes est brisée. Il n’a pas repris connaissance…
    
    — Son visage ne semble pas marqué…
    
    — Il portait un capuchon qui l’a protégé. Mais il a dû subir un choc au crâne… »
    
    Je serrai si fort mes doigts sur la crosse du pistolet que ma main commençait à me faire mal… J’espérais qu’il n’écarterait pas la couverture, pour vérifier la nature de mes blessures. Mes attelles étaient sans doute discernables à travers la laine épaisse, de même que mon bras en écharpe.
    
    Mais les lésions liées à une chute et celles dues à un combat différaient quelque peu. Je ne portais aucune des meurtrissures multiples que pouvait entraîner ce genre d’accident. Je devais lutter pour conserver mon immobilité, tandis que l’inconnu continuait de m’examiner sous toutes les coutures, comme en témoignait son souffle persistant. Je m’étais rarement senti aussi mal à l’aise – d’autant plus que j’étais quasiment impuissant, sanglé dans le hamac du travois.
    
    Finalement, dans un bruissement de feuilles, l’homme se releva et s’éloigna.
    
    « Je vais devoir regarder les bagages.
    
    — Faites donc… répondit le charbonnier de sa voix bourrue. Vous ne trouverez ni soieries, ni tabac, ni cristaux, ni quoi que ce soit qui vaille la peine de farfouiller ainsi. Ah si, il y a quelques bouteilles d’alcool, mais c’est pour notre usage personnel…
    
    — Ce sera bien la première fois… N’est-ce pas, maître Korlow ? »
    
    Les gardes se mirent à rire, un son pour le moins énervant, qui brouillait d’autant leurs intentions.
    
    « Mais là, fit une autre voix, celle de leur chef d’après l’autorité qui se dégageait de lui, j’ai l’impression que c’est autre chose que vous avez ramené d’Ingarya. Cette affiche circule en ville… »
    
    Je perçus le bruit d’un papier que l’on dépliait. Pouvait-il s’agir de cet horrible avis de recherche ?
    
    « Votre ami blessé, il ressemble pas mal à la description…
    
    — La description de qui ?
    
    — Un capitaine de nef qui aurait trahi le prince d’Ingarya… »
    
    Un grand éclat de rire échappa à ses camarades :
    
    « Lui ? Un capitaine de nef ? Vous pensez sérieusement que cet imbécile…
    
    — Non, aucune chance ! »
    
    J’avais beau me dire qu’ils jouaient la comédie pour donner le change aux gardes-frontières, cette réaction avait tout de même quelque chose de vexant. Je leur revaudrais ça dès que j’aurais la possibilité d’ouvrir la bouche sans nous mettre tous en danger.
    
    Une voix plus lointaine déclara :
    
    « Ils disaient vrai, lieutenant, ils n’ont aucun produit de contrebande. Par contre, je ne sais pas à quoi leur blessé occupe son temps, mais ses habits ne sont pas ceux d’un paysan.
    
    — C’est un fils de famille. Ça n’a jamais empêché personne d’être un idiot. Il a été désavoué par son père après avoir un peu trop fréquenté les tavernes et il n’a pas eu d’autre choix que d’essayer de travailler honnêtement. Vous avez vu comment ça a tourné… Tout ce que j’espère, c’est qu’il s’en remettra et que cela lui mettra du plomb dans la tête ! »
    Décidément, Klehon aurait des comptes à me rendre !
    
    Les trois gardes s’écartèrent légèrement ; je pouvais les entendre se concerter à voix basse, sans distinguer ce qu’ils pouvaient dire. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine que je m’étonnais presque qu’ils ne pussent pas le percevoir, mais d’où ils se trouvaient.
    
    Au bout d’un long moment, des pas revinrent vers moi. Me souvenant de l’arme dans ma main, je m’obligeai à desserrer légèrement les doigts, laissant mon index sur la détente. Mais il y avait quelque chose de familier dans cette démarche un peu pesante. Brunman… ?
    
    Il se pencha vers moi, remonta soigneusement ma couverture et toucha brièvement mon front. Je n’aurais pas été étonné qu’il le trouvât de nouveau fiévreux, avec la sueur froide qui s’était emparée de moi.
    
    « Comment va-t-il ? demanda Klehon.
    
    — Pas très bien, je le crains. Il faudrait vraiment que nous puissions trouver un médecin compétent. Où se trouve la ville la plus proche ?
    
    — Je vais le leur demander… »
    
    Brunman se pencha sur moi, sous couvert de m’examiner ou de me réconforter. Il en profita pour murmurer à mon oreille :
    
    « Continuez à faire profil bas, capitaine, les choses ne se présentent pas si mal. »
    
    Je n’osais répondre, mais mon expression devait sembler éloquente, car le maître-artilleur posa une main sur mon épaule :
    
    « Tout ira bien, n’ayez crainte. Ils ne peuvent avoir que des présomptions et cette gravure ne vous rend pas du tout honneur… »
    
    Mon maître-artilleur venait de remonter sensiblement dans mon estime. Il se releva, mais sans toutefois s’éloigner, sans doute pour me protéger s’il y avait du grabuge.
    
    
    
    
    
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 31 mars 2019 à 12h44
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