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Tome 1, Chapitre 19 « Un voyage périlleux (1) » Tome 1, Chapitre 19
7 – Où Herlhand effectue un voyage périlleux dans une position délicate (1)

    
    Tandis que mon étrange équipage poursuivait sa route, je tentais de tourner mon esprit vers des souvenirs agréables – qui n’impliquaient surtout pas une certaine brune dont la seule mention me déchirait le cœur. Mon enfance aux côtés de ma mère, avant que mon père ne fît briser leur mariage… Elle s’était toujours montrée un peu distante, car l’on n’attendait pas des dames de la bonne société qu’elles perdissent leur temps auprès de leur progéniture, ordinairement confiée à des gouvernantes. Je les avais d’ailleurs épuisées au même rythme que les précepteurs, sans doute pour que ma mère n’eût d’autre choix que de prendre soin de moi. Elle était considérée comme de médiocre beauté et d’une disposition peu agréable : trop grande, trop maigre, avec une vision souvent cynique du monde.
    
    Peut-être était-ce la raison pour laquelle sa famille de nobles impériaux avait décidé de lui faire épouser mon père, bien content de trouver un parti pour cette fille épineuse. Mais même ses manières distantes et sa maladresse me laissaient une impression singulièrement touchante, bien plus que le comportement affectueux à l’outrance de mon père, quand il se rappelait mon existence. Cela m’indisposait de le penser, mais c’était de lui que je tenais ce charme facile sur lequel j'avais tendance à trop me reposer – comme je l’avais très récemment constaté à mes dépens.
    « Elle n’a rien de bien séduisant… Mais c’est le genre de femme qui peut engendrer de beaux fils, à défaut de belles filles… » aimait-il à vociférer, y compris devant son épouse.
    
    Sans doute était-ce parce que je la considérais comme une victime que je cherchais sa compagnie. Elle ne savait comment se comporter en présence d’un enfant, même si c’était le sien. Après ma naissance, elle n’en avait pas conçu d’autres – au grand dam de mon père. On murmurait qu’elle n’appréciait guère ses étreintes.
    
    J’avais par la suite découvert qu’elle entretenait une « affaire » avec sa femme de chambre, une créature aussi ronde et brune que sa maîtresse était mince et pâle. Mon père avait invoqué, entre autres choses, cet argument pour faire casser leur union et les renvoyer toutes deux à Harroldhem.
    
    À ma connaissance, ma mère était toujours en vie, mais elle n’avait jamais cherché à demeurer en contact avec moi, comme si elle m’avait rayé de son existence en même temps que son époux. Je me demandais parfois si c’était sa propre volonté, ou une interdiction issue de sa famille, de toute évidence profondément embarrassée par cette histoire.
    
    Je dissipais ces pensées sombres pour revenir aux bons moments en sa compagnie. Ma mère entretenait une passion étrange – et déplacée selon mon père – pour les romans d’aventures. Le genre avait pris de l’essor avec la généralisation des nefs dans les armées du continent, et l’idée de ces engins voguant dans le ciel exerçait sur elle autant que sur moi une grande fascination. C'‛était peu de choses à partager entre une mère et son fils, mais j’en avais tiré une sorte de réconfort. Mon père, quant à lui, n’avait que mépris pour ces « engins de lâches » et avait plusieurs fois menacé de se séparer de la toile au-dessus de la cheminée du grand salon, qui représentait la nef vendue par son grand-père pour renflouer les finances de la lignée. La fameuse Nef Blanche…
    
    La bibliothèque familiale conservait un énorme ouvrage contenant tous les plans et éléments de conception de cet engin fabuleux. J’étais bien trop jeune alors pour réaliser à quel point elle avait été bien pensée. Plus effilée et bien mieux équilibrée que la plupart des vaisseaux aériens de cette époque, elle aurait pu rivaliser avec les nefs tramondiennes. Même si je ne l’avais jamais connu, j’éprouvais le plus grand mépris pour mon grand-père, pour avoir ainsi rejeté un héritage aussi magnifique.
    
    Mon père détestait cette obsession, mais ma mère m’avait toujours soutenu, en déclarant que j’avais passé la matinée ou l’après-midi avec elle alors que j’avais en fait occupé ce temps à étudier la nef mythique. Je lui en avais gardé une profonde reconnaissance ; malgré son incapacité à montrer ouvertement son affection, cet appui m’avait incroyablement touché et aujourd’hui encore, je souriais en y repensant.
    
    Des heures durant, j'avais contemplé les plans et les gravures, souhaitant de toutes mes forces la voir apparaître devant moi. Mais c’était un voeu bien trop fou : depuis sa disparition de Trazzetia, elle avait changé plusieurs fois de propriétaire, au point qu’il était à présent impossible de savoir ce qu’elle avait bien pu devenir. Mais je ne désespérais pas de la redécouvrir un jour…
    
    Et ensuite ? Je n’avais certainement pas les moyens d’acheter une nef. Même en vendant le baquet… Je souris dans la pénombre : malgré tous les bâtons que la vie s’amusait à glisser dans mes roues, je n’avais aucune intention d’abandonner ce rêve !
    
    Un cahot plus rude que les autres me ramena à la réalité, réveillant la douleur de mes blessures. Je serrai les dents, en me préparant à subir encore pire. La carriole avait dû s’engager dans le chemin forestier ; elle plongeait dans les ornières puis se soulevait comme une baleine hors de l’eau, tressautait sur des branches et des pierres en travers du passage. J’entendais les rameaux et les buissons crisser sur les flancs.
    
    Je ne pouvais m’accrocher nulle part. Certes, les demi-tonneaux autour de moi avaient été soigneusement calés, et je reposais sur une couche de foin assez épaisse pour m’y enfoncer comme dans un matelas confortable. Malgré tout, ainsi ballotté comme un sac de blé, je me sentais aussi impuissant que vulnérable.
    
    Du côté positif des choses, personne n’avait encore cherché à nous intercepter, même s’il était bien trop tôt pour crier victoire. Il faudrait attendre pour cela d’avoir passé la frontière…
    
    L’espace me semblait de plus en plus confiné. Juste au moment où je m’apprêtais à frapper pour attirer l’attention de mon « escorte », la charrette s’arrêta. J’entendis le bruissement du foin qu’on repoussait et de la bâche qu’on repliait, puis le jour filtra par l’ouverture au-dessus de ma tête.
    
    « Capitaine ! tonna la voix puissante de Brunman qui essayait comiquement de chuchoter, ça va là-dedans ? »
    J’inspirai profondément une goulée d’air pur et boisé, avant de répondre :
    
    « Je serai heureux de voir de nouveau la lumière du jour !
    
    — Pas trop chahuté ? Vos blessures… ?
    
    — Pas de soucis.
    
    — Bien… »
    
    Je l’entendis échanger quelques mots avec Klehon. La lueur qui me parvenait possédait cette légère teinte verte des rayons filtrés par le feuillage ; les ramures bruissaient doucement et des oiseaux chantaient tout autour de nous.
    « Nous avons franchi la muraille de verdure, poursuivit mon maître artilleur. Nous devrions être à l’abri. Pas contre, il n’est pas certain que nous puissions faire passer la carriole jusqu’au Paskiran.
    
    — Nous n’avons donc pas encore traversé la frontière ?
    
    — Non, mais nous approchons de la cabane. La frontière se situe un peu plus loin, mais nous pouvons vous libérer sans trop de risques. Le charbonnier va nous accompagner avec son propre cheval. Nous pourrons utiliser deux travois, un pour vous, l’autre pour vos affaires. La distance est assez brève pour vous ne souffriez pas trop de l’inconfort de la situation… »
    
    J’acquiesçais, même si la perspective d’être attaché sur un traîneau n’avait rien de bien tentant. Mais je n’étais pas en état de marcher plus de quelques mètres – et je n’avais pas essayé encore de le faire.
    
    Brunman ôta les demi-tonneaux, me libérant enfin de la cache. Je soupirai bruyamment, en me laissant sombrer dans le foin odorant. Klehon vérifia mes attelles avec précaution :
    
    « Le bandage a bien durci et rien ne semble avoir bougé. Est-ce que vous avez mal ?
    
    — Pas particulièrement.
    
    — Essayez de dormir un peu, vous avez été tiré du lit très tôt. Tout le monde sait que vous n’êtes pas du matin…
    
    — Je suis un militaire, je fais des efforts !
    
    — Mais les jours où vous n’êtes pas en service, vous ne vous levez jamais avant midi ! »
    
    Il marqua une pause avant d’ajouter :
    
    « Il faut dire, aussi, que quand vous n’avez pas à vous lever le lendemain, vous ne vous couchez pas avant l’aube ! Si nous faisons profil bas dans un coin isolé, vous devrez perdre l’habitude de faire la tournée des tavernes ! »
    
    C’était déjà le cas, mais j’avais remplacé la « tournée des tavernes » par des nuits passionnées auprès de Serafia. Je savais que Klehon n’avait pas voulu me blesser, mais un rien suffisait pour malmener mon cœur meurtri.
    
    « Eh bien, nous dirons qu’à toute chose malheur est bon… »
    
    Je fermai les yeux, peu disposé à poursuivre l'échange. L’excuse du sommeil était un peu lâche, mais particulièrement efficace. Je sentis Klehon étendre une couverture sur moi et je lui pardonnai aussitôt son impair. L’épuisement eut raison de moi ; je n’eus pas besoin de feindre de m’endormir, bercé par les conversations tranquilles de mes compagnons et les bruits apaisants de la forêt. Quand la charrette se remit en mouvement, je m’en aperçus à peine.

Texte publié par Beatrix, 23 mars 2019 à 23h52
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