Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 18 « L'Heure des adieux (3) » Tome 1, Chapitre 18
Chapitre VI – Où Herlhand voit venir l’heure des adieux… et un nouvel avenir (3)

    
    
    Après avoir établi la façon dont nous circulerions, il nous restait le grave sujet du trajet. Je décidai de prendre l’avis de mon valet, qui connaissait la région mieux que nous :
    
    « Eh bien, Klehon, quelle route me proposes-tu finalement ? »
    
    Mon serviteur se pencha pensivement sur la carte, suivant du doigt la route qui partait du village :
    
    « Nous pouvons avancer jusqu’à cet embranchement. Ici, commence une route forestière où une charrette peut circuler, même si nous serons peut-être obligés de forcer un peu le passage. Le chemin passe la frontière à peu près ici…
    
    — Et les gardes ne s’aventurent jamais dans le coin ?
    
    — Même s’ils le faisaient, ils ne verraient probablement que des frondaisons et ils penseraient qu’il s’agit d’un cul-de-sac. Mais les branches qui bloquent le passage peuvent être dégagées en les tirant avec des cordes, afin de laisser assez d’espace pour la charrette…
    
    — Hum… »
    
    Je me caressai pensivement le menton, avant de lancer un regard suspicieux autant qu’amusé vers Klehon :
    « En bref, il s’agit d’un chemin de contrebande… ? »
    
    Mon valet prit la figure la plus innocente qui fût :
    
    « Il n’y a pas grand mal à permettre de temps à autre quelques échanges sans être assommé par les taxes… »
    
    J’éclatai de rire. Comment avais-je pu croire que ce paysan roublard ne serait pas à sa place sur le Paskiran ?
    
    « Bien, admettons que tu dises vrai, et que nous puissions effectivement passer sans encombre à Brundisau et faire décoller le Paskiran. Pour la suite, cela nous laisse trois choix, me semble-t-il : offrir nos services à Brundisau, dont l’armée sera sans doute soulagée de recueillir une nef, ou passer au nord à Lasdryk, dont les vastes plaines inoccupées qui ouvrent le chemin vers le Ponant, et les états plus favorables à Tramonde. C’est là que nous serions les plus en sécurité, à condition malgré tout que personne ne se souvienne que je descends en droite ligne des aur'Kelsere… »
    
    Arzechiel leva les yeux au ciel :
    
    « C’est de la vieille histoire, tout ça ! Vous pensez vraiment que cela pourrait avoir une incidence ?
    
    — Plus que tu ne le croies. J’aimerais moi aussi que cette histoire soit rejetée dans les brumes du passé, mais le royaume de Tramonde vit sur ses traditions, plus que n’importe quel royaume. Je vais venir au troisième choix… »
    
    Je montrai la frontière au mitant de Brundisau :
    
    « Regusa… Je n’ai aucune idée de sa position… Ses habitants sont plutôt farouches et interviennent peu dans les affaires des autres. C’est un pays de montagnes escarpées qui constitueraient un vrai cauchemar pour une armée, mais où une nef trouverait aisément à se dissimuler. Ce serait la meilleure solution de repli en attendant de décider où nous rendre. Sans oublier un léger détail ! »
    
    Je désignai un passage qui louvoyait entre les montagnes :
    
    « Le relief de cette région est si élevé que les convois de nefs marchandes lourdement chargées ne peuvent passer que par cette route… C’est l’endroit rêvé pour une embuscade ! »
    
    Mon second me dévisagea comme s’il m’avait poussé une corne au milieu du front :
    
    « Vous ne proposez tout de même pas…
    
    — De jouer les pirates ? »
    
    Je levai les yeux au ciel d’un air vertueux :
    
    « Oh, bien sûr que non… Je pensais plutôt à louer nos services en tant qu’escorte. Mais encore faut-il que les convois en voient l’utilité. Nous pouvons nous renseigner sur place… et s’il se trouve que le secteur est un peu trop sûr, nous pouvons faire en sorte… qu’il le soit un peu moins, avant de proposer notre aide. »
    
    Brunman passa une main sur son large front comme pour en effacer une sueur imaginaire :
    
    « Capitaine… Dites-moi que vous plaisantez. »
    
    Arzechiel me dévisagea avant de déclarer :
    
    « Oh, non, il ne plaisante pas, je peux te le dire. Sauf votre respect, capitaine… Si nous agissons ainsi, nos… clients nous reconnaîtront immédiatement comme leurs agresseurs !
    
    — De toute façon, il va nous falloir changer l’aspect et le nom du Paskiran, tôt ou tard. Je suppose que Darsgau peut nous arranger quelques modifications mineures qui peuvent faire illusion ? Appliquer un enduit plus sombre sur la coque, changer la figure de proue et quelques bastingages, ainsi que les toiles des voiles… Le Paskiran sera peut-être coupable de ces forfaits ! Mais la nouvelle nef née de ses cendres deviendra un escorteur tout à fait honnête. »
    
    Klehon leva les yeux au ciel, avant de se tourner vers les deux hommes d’équipage :
    
    « Mais comment avez-vous donc élevé ce garçon ? »
    
    Mon exclamation de protestation n’avait rien de très digne, il faut bien l’avouer, mais elle eut au moins l’avantage de faire rire le petit groupe réuni autour de mon lit.
    
    « Plus sérieusement, cela ne semble pas une mauvaise solution de faire profil bas et modifier la nef, reprit Arzechiel, et nous pourrons toujours envisager de servir d’escorte plus tard, sans forcément provoquer les choses… »
    
    Le regard sévère qu’il me lança ne laissait aucun doute sur le fait qu’il m’avait pris parfaitement au sérieux.
    « Je suis d’avis, poursuivit-il, que nous ne recourrions à la piraterie qu’en tout dernier ressort… »
    
    Je leur offris un sourire d’excuse :
    
    « Eh bien, c’est donc entendu. Nous procéderons de la sorte. Nous mettrons le cap vers Regusa et nous y cacherons la nef, le temps de savoir si nous pouvons effectivement trouver à nous employer sur place.
    
    — Parfait. Nous partirons demain aux aurores. Je conduirai la charrette…
    
    — Je viendrai avec vous, déclara Brunman. Si nous nous retrouvons menacés, je pourrai au moins vous protéger. Klehon, vous savez vous servir d’une arme ?
    
    — Hélas, non, cela ne fait pas partie de mes nombreux talents. À moins que vous considériez un bâton long comme une arme ! À»
    
    Mon artilleur ouvrait de grands yeux : un bâton pouvait se révéler redoutable entre les mains de quelqu’un qui savait le tenir. Je finissais par être blasé quand il s’agissait de Klehon. Il m’avait tant surpris durant ces derniers jours que je n’éprouvais plus le moindre étonnement en découvrant un autre de ses talents.
    
    « Fort bien. Sans doute vaut-il mieux que je reste ici cette nuit. Une simple couverture et un coin dégagé me suffiront bien, et je serai prêt dès que nous prendrons la route. Je pourrai vous aider à installer le capitaine, et je serai paré en cas de problème. Zech, tu devrais rentrer avant la nuit et prévenir tout le monde à bord de se tenir prêt à prendre les airs.
    
    — C’est ce que je vais faire… »
    
    Mon second se leva et s’étira longuement, avant de tapoter gentiment mon bras valide :
    
    « Reposez-vous, capitaine, le trajet de demain ne sera pas une partie de plaisir.
    
    — Merci de me le rappeler…
    
    — D'autant que nous risquons d'avoir de la compagnie ! », rappela Klehon en brandissant mon avis de recherche avec un petit sourire.
    
    Je levais les yeux au ciel :
    
    « Comment voulez-vous que je ne sois pas tenté par une existence de pirate, quand on me traite déjà comme tel ! »
    

    ***

    
    Tout le monde se sépara dans la bonne humeur, mais conscient du danger auquel nous serions exposés le lendemain. Brunman alla s’occuper de ma cache avec l’aide de Klehon, tandis que Cederik venait me rendre visite pour la dernière fois. Il changea mes bandages, vérifiant à l’occasion l’évolution de mes blessures ainsi que l’appareil qui maintenait ma jambe.
    
    « Tout va pour le mieux, étant donné les circonstances. Les attelles ne semblent pas gêner la circulation ni causer d’inconfort majeur. Si la douleur devient insupportable ou que vous constatez un quelconque effet indésirable, n’hésitez pas à ôter le bandage rigide pour repositionner les attelles. Mais si tout va bien, il est préférable d'attendre qu’un médecin s’en occupe. J’ai préparé une béquille à votre intention : elle devrait être à votre taille. Mais encore une fois, il est préférable que vous limitiez vos déplacements et gardiez votre jambe surélevée autant que possible, au moins une dizaine de jours. »
    
    J’écoutais avec grand soin ses recommandations avant de répondre enfin :
    
    « Je sais tout cela, vous me l’avez déjà dit, et je ne compte pas l’oublier si facilement. Je vous suis profondément reconnaissant des soins que vous m’avez portés. »
    
    Je saisis à mon chevet la bourse dans laquelle se trouvait l’aumône de l’amiral vor'Klehm :
    
    « J’espère que cela sera suffisant en paiement de vos honoraires… »
    
    Cederik la prit avec un peu de gêne et en examina le contenu :
    
    « C’est trop, capitaine…
    
    — Eh bien, gardez le surplus… Vous n’aurez qu’à vous en servir pour venir en aide à votre nièce. Elle n’acceptera rien de moi… Mais si cet argent est employé par la famille pour alléger son fardeau, ce sera différent! »
    
    Le guérisseur resta un moment songeur, avant de soigneusement fermer les cordons :
    
    « Eh bien, cet argent sera employé au mieux, selon vos désirs, vous en avez ma parole. Je vous souhaite bonne chance pour la suite. »
    
    Il serra brièvement ma main valide avant de quitter la petite maison.
    
    Le soir arrive plus vite que je ne l’aurais souhaité. Ejulia venait à peine d’allumer les lanternes pour faire reculer la nuit que déjà, l’épuisement m’avait saisi, sans surprise : je relevais de plusieurs jours de fièvre, et le travail de planification dans lequel je m’étais lancé s’était révélé plus éreintant que je ne l’aurais cru. Il n’y avait donc rien de bien étonnant à ce que la fatigue me terrassât intégralement.
    
    Après avoir manqué de m’endormir sur le repas du soir, je me laissai border par les occupants de la maison, qui tous avaient d’égales raisons de veiller sur moi. Le nouvel appareil était moins inconfortable que le précédent, me permettant de bouger un peu et de mieux m’accommoder de cette position grabataire à laquelle je me trouvais toujours condamné.
    
    Le lendemain, je rouvris les paupières sans même avoir conscience de les avoir fermés, ni le vague souvenir d'éventuels rêves. Mon réveil fut brusque, même si Klehon s’était montré aussi doux que possible. Quelques oiseaux matinaux chantaient dans l’obscurité encore épaisse et le froid s’était installé dans la pièce, après que le feu fût mort, ne laissant que quelques braises. Ejulia se tenait derrière lui, enveloppée dans un   châle, me fixant de ses grands yeux ronds dont la pénombre ternissait le bleu. Je sentis mon cœur se serrer en songeant que je la voyais peut-être pour la dernière fois. Je n’avais pas de mots pour exprimer la gratitude que j’éprouvais à son égard, mais devant le sourire hésitant et le regard attristé qu’elle me présentait, je devinais qu’elle le savait parfaitement. Elle serra ma main valide entre les siennes, avant de se pencher vers moi et de murmurer à mon oreille :
    
    « Adieu, capitaine, je ne vous oublierai pas. »
    
    Je serrai ses doigts fins entre les miens :
    
    « Ejulia, merci pour tout… Je vous souhaite de retrouver le bonheur, autant que possible. Vous êtes une femme remarquable et je ne doute pas qu’un jour prochain, vous retrouviez une épaule sur laquelle vous appuyer. »
    
    Elle hocha la tête, pas plus dupe que moi de ces paroles formelles. La jeune femme intelligente qu’elle était savait qu’elle éprouvait plus que de la compassion pour moi, mais que je n’y répondais que par de la tendresse, et que de toutes les façons trop de choses nous séparaient. Aussi ne tentait-elle pas de s’accrocher, et je ne devais pas la contredire en ce sens. Elle se pencha pour déposer un rapide baiser sur mon front, avant de replacer doucement ma main à mon côté et de s’écarter, serrant son châle autour d’elle.
    
    Mon serviteur m’aida à passer une veste d’intérieur puis une chaude cape de laine. Après avoir enroulé mes jambes dans une couverture, Brunman me souleva comme un enfant pour me porter sur le lit de foin, veillant à ce que le matelas d’herbe sèche fût particulièrement épais sous mon attelle. Il utilisa trois demi-barriques pour me protéger du poids du chargement, avant d'enfouir le tout sous une bâche et d’accumuler le foin par-dessus, en couche dense pour éviter que le moindre mouvement ne révélât ma présence.
    
    Enfin, la charrette se mit en branle. L’arrangement n’avait rien de très plaisant pour moi… Reposer sur le dos à l’arrière d’une carriole bringuebalante n’avait déjà rien de très agréable, mais se retrouver dans ce réduit obscur, qui sentait la poussière, l’herbe sèche, le vin et le renfermé avait de quoi me donner la nausée. Je me trouvais réduit à l’état de bagage, sans la moindre idée de ce qui se passait au-dehors d’où ne me parvenaient que de vagues sons de voix et d’autres bruits étouffés par la couche de foin.
    
    Je fermai les yeux en espérant que je pourrais m’endormir, mais le claquement des roues ferrées sur le chemin de terre empierré ne m’aidait pas à me détendre. Je refusais de laisser mon esprit vagabonder de nouveau. Même si personne ne pourrait me voir m’effondrer dans cette cache obscure, j’avais besoin de me sentir fort pour affronter la suite des événements.

Texte publié par Beatrix, 18 mars 2019 à 00h59
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 18 « L'Heure des adieux (3) » Tome 1, Chapitre 18
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1507 histoires publiées
700 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Eyneli
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés