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Tome 1, Chapitre 17 « L'Heure des adieux (2) » Tome 1, Chapitre 17
Chapitre VI – Où Herlhand voit venir l’heure des adieux… et un nouvel avenir (2)
    

    Quand je demandai à Ejulia de m’assister pour déplier les précieux documents, elle écarquilla les yeux de surprise en découvrant la surface minutieusement dessinée :
    
    « Vous n’avez jamais vu de cartes ? m’enquis-je non sans amusement.
    
    — Parfois, un colporteur vient nous voir avec un vague plan tracé à la main, pour demander des indications, mais je ne pensais pas que ce genre de chose pouvait exister ! »
    
    Elle se pencha, examinant avec attention le large rectangle de papier étendu sur le lit.
    
    « C’est incroyable ! Tous ces détails ! On peut voir les rivières et les arbres, les montagnes et même les villes avec leurs maisons !
    
    — Hum, ce n’est pas totalement exact, c’est plutôt… symbolique. Celle-ci est un peu trop artistique à mon goût, mais elle est plus récente que les autres. J’espère qu’elle est fiable…
    
    — Si vous le dites ! Où est le village ? »
    
    Je souris en lui montrant une petite maison à l’orée d’un bois, avec quelques champs représentés autour.
    
    « Pourquoi il n’y a qu’une seule maison ? Et je n’en connais aucune dans le village qui ressemble à ça ! »
    
    J’éclatai de rire :
    
    « C’est justement ce que je disais ! Ce sont des conventions ! Une seule maison représente un petit village. S’il y a en a deux ou trois, c’est une petite ville. Les cités les plus importantes sont représentées avec leurs murailles et leurs monuments les plus prestigieux, comme les temples ou les palais princiers.
    
    — Il y a des bateaux sur la rivière !
    
    — Et même des nefs, ici ! »
    
    Je lui montrai un cartouche en haut de la carte, qui figurait des nuages avec quelques engins volants. Ejulia éclata de rire :
    
    « Est-ce qu’elles ressemblent au Paskiran ?
    
    — Non, pas vraiment… À vrai dire, elles ne pourraient même pas voler droit ! »
    
    Elle hocha la tête, reprenant son examen silencieux. Son enthousiasme enfantin m’amusait et me réchauffait le cœur. Elle releva les yeux ; ses prunelles bleues rencontrèrent les miennes.
    
    « C’est drôle, souffla-t-elle. Dans cette lumière, vos yeux semblent presque rouges, comme dans l’avis de recherche.
    
    — Je sais… Une bizarrerie de famille… Du moins, je suppose.
    
    — Mais ce n’est pas vilain, bien au contraire. C’est une couleur sombre et profonde, et… »
    
    Une légère rougeur envahit ses joues. Elle s’écarta, remettant nerveusement une mèche blonde en place :
    
    « Il faut que je m’occupe de mon potager et de mes poules. Je les ai un peu trop délaissés ces derniers temps, et j’ai aussi des ouvrages en cours.
    
    — Des ouvrages ?
    
    — Je fais un peu de broderie pour améliorer le quotidien… »
    
    Je réalisai que je ne m’étais jamais demandé comment la jeune veuve gagnait sa vie. Je me sentis soudain coupable de cette indifférence. J’avais déboulé dans son existence et envahi sa maison, occupé plus de quatre de ses journées. Je l’avais inquiétée et troublée, j’avais pleuré sur son épaule comme un adolescent au cœur brisé, et j’allais repartir en la laissant derrière moi, sans un regard. J’emmènerai son frère loin d’elle, dans une vie de danger auquel il n’était pas préparé. Je me doutais que si je lui proposais de la dédommager pour sa peine, elle refuserait.
    Je baissai de nouveau les yeux vers la carte. Il fallait que je me concentre sur la tâche en cours, pas sur Ejulia ! Quand bien même elle le méritait…
    « Capitaine ? »
    Kléhon était venu s’asseoir à côté de moi, scrutant intensément mon visage :
    « Comment vous sentez-vous ? Êtes-vous prêt à partir demain ? »
    Je fermai brièvement les yeux, réfléchissant à ma réponse. Ma fièvre s’était totalement dissipée et même si mes blessures restaient douloureuses et que les points me tiraillaient, c’était bien plus supportable que les premiers jours. Ma jambe ne me causait plus qu’une souffrance modérée, imputable autant à la position contrainte dans laquelle la forçaient les attelles qu’à la fracture elle-même.
    « Je pense que oui. »
    Il hocha gravement la tête, une expression indéchiffrable sur son visage rond. Malgré tout, je devinais l’origine de cette question. Vérifiant que sa sœur se trouvait à l’autre bout de la pièce, je repliais maladroitement la carte de ma main valide, avant de me tourner vers lui :
    « Klehon, je… Je n’ai aucune intention malhonnête envers ta sœur. Je l’apprécie énormément, mais pas de cette manière. Comme une amie, comme une sœur. Mais je devine qu’il risque d’en être autrement pour elle, et que ce ne serait pas une bonne chose en quoi que ce soit… La différence de nos conditions, la précarité de mon existence, sa réputation, mon tempérament… quelque peu dissolu… »
    Je serrai brièvement les lèvres, sentant l’amertume remonter du fond de ma gorge :
    
    « Klehon, je sais qu’il vaut mieux partir au plus vite avant qu’elle ne s’attache trop à moi. Je sais que j’exerce cette sorte d’attirance sur les femmes. »
    
    Mes paroles ma parurent plutôt prétentieuses, compte tenu des circonstances.
    
    « Mais à la vérité… Je n'ai rien à leur offrir, Klehon. La seule femme qui pouvait me convenir était Serafia… Avec elle, je n’ai eu que ce que je méritais, je suppose. De quoi puis-je me plaindre ? »
    
    Je pensais avoir surmonté cette douleur, mais elle était encore bien vivace. Assez vivace pour planter des épines d’aciers dans ma poitrine et se cramponner comme un grappin d’abordage. J’entendis à peine ma voix vaciller. Je repoussais brusquement la carte, craignant qu’elle ne fût tachée par l’eau qui coulait soudain de mes yeux. Je n’avais même pas eu conscience de pleurer avant de sentir les larmes dégouliner le long de mes joues. Le sanglot qui passa mes lèvres ressemblait plus à un rire, désespéré et heurté comme quelque chose qui se brisait en dégringolant au sol.
    
    J’essuyai hâtivement mon visage, tandis que la honte paralysait mon esprit, ma respiration… Ou peut-être était-ce le chagrin. Ils étaient devenus indiscernables l’un de l’autre. Quelle sorte d’homme, quelle sorte d’officier étais-je pour ainsi verser des larmes sur un amour perdu ?
    
    « Klehon, repris-je quand je puis enfin utiliser ma voix, si tu me trouves trop pitoyable, tu es parfaitement libre de quitter mon service si cela te chante. Je le comprendrai parfaitement.
    
    Mon valet se mit à rire, d’une façon plus affectueuse que moqueuse. Il posa une main sur mon épaule :
    
    « Capitaine. Vous êtes pitoyable, là, maintenant. Mais vous ne l’être pas toujours, et le reste du temps, vous pouvez montrer d’admirables qualités, comme vous êtes capable de vous conduire de façon indigne ou méprisable. Comme tous les êtres humains. Vos blessures – toutes vos blessures – sont encore fraîches et même si vous faites de votre mieux pour surmonter tout cela, il est normal que vous ayez quelques rechutes. Vous ne me semblez pas disposés à vous murer dans votre chagrin et le laisser s’emparer de tous les aspects de votre vie. C’est l’essentiel. »
    
    Il m’adressa un dernier sourire avant de se lever :
    
    « Arzechiel et Brunmann vont repasser ce soir afin de finaliser avec vous le plan de vol – ou c’est ce que j’ai cru comprendre. Vous avez du travail et des questions graves sur lesquelles vous concentrer, alors je ne vous dérangerai pas d’avantages. »
    
    Il se leva et alla retrouver sa sœur qui nous observait avec inquiétude, lui parlant doucement à l’oreille avant de l’entraîner au-dehors.
    
    Je ne pus m’empêcher de sourire : comment avais-je pu rester si longtemps aveugle à la sagacité de cet homme ? Il savait dissimuler avec art son intelligence. Mais peut-être était-ce ce que les puissants, ici comme ailleurs, demandaient aux gens du peuple. De se montrer ternes et ordinaires, de ne surpasser en rien les qualités qu’ils étaient persuadés d’avoir reçues leur naissance. Mais depuis que ma position avait cessé d’être celle d’un notable, il avait laissé resurgir sa véritable personnalité. Même si cinq années nous séparaient, tout au plus, j’avais l’impression de n’être face à lui qu’un enfant, qui n’avait rien expérimenté ni du monde ni de l’existence. Il était grand temps de changer cela.
    
    ***
    
    « Étant donné que le Paskiran se trouve toujours près de Brundisau, nous sommes obligés de passer cette frontière, expliqua Arzechiel en suivant du doigt le fin tracé d’une piste indiqué sur la carte. Mais nous nous verrons obligés de prendre la route. Mais en choisissant ce chemin, nous rencontrerons probablement un ou plusieurs postes de garde…
    
    — Mon oncle fait passer sa carriole par des chemins de terre à travers bois, précisa Klehon. Nous pouvons très bien les emprunter. Cela n’écarte pas totalement le danger, mais nous pouvons tout au moins les éviter. Par contre, la route est semée de cahots qui ne seront pas des plus confortables pour un blessé.
    — Ne te préoccupe pas de cela, rétorquai-je fermement. Je survivrai !
    
    — Si vous le dites, capitaine… »
    
    Je haussai les épaules, pour le regretter immédiatement quand le mouvement tira sur mes blessures.
    
    « Après tout, je serai installé au milieu de ballots de foin, non ?
    
    — Il faudra sans doute vous dissimuler sous les balles elles-mêmes, expliqua mon valet. Du moins le temps que nous soyons sortis du territoire. Ça ne devrait pas durer plus d’une demi-heure, mais nous ne pouvons pas risquer que vous étouffiez, d’autant que vous ne pouvez rester couché que sur le dos.
    
    — Nous pouvons placer plusieurs demi-barriques au-dessus de vous pour vous permettre de respirer et protéger votre jambe de toute pression. Avec le foin par-dessus, personne ne les verra ! »
    
    Je soupirai : l’idée de voyager dans des circonstances aussi ridicules ne me plaisait qu’à moitié, mais je n’avais pas vraiment le choix. Ce qui ne voulait pas dire que j’étais rassuré…
    
    « Et s’ils choisissent de fouiller le foin ?
    
    — Dans ce cas, capitaine, déclara Brunman de sa voix profonde, nous filerons aussi vite que possible. Et s’ils nous rattrapent, nous nous battrons ! »
    
    Je gardai le silence, espérant de tout cœur que nous n’en arriverions pas à cette extrémité !
    

Texte publié par Beatrix, 9 mars 2019 à 18h16
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