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Tome 1, Chapitre 13 « La Valeur d'un équipage (1) » Tome 1, Chapitre 13
Chapitre V – Où la valeur d’un équipage est pleinement testée - 1

    
    
    Je n’avais jamais été habitué à l’inaction. Même s’il m’arrivait d’être indolent, c’était de mon propre choix, aux moments qui me semblaient opportuns. Je n’avais certes jamais été un partisan zélé de l’effort, mais je n’appréciais pas pour autant de me trouver réduit à une totale immobilité. Surtout une immobilité qui me laissait bien trop de temps pour penser, en particulier à une jolie jeune femme brune aux grands yeux lumineux, principale cause de mon affliction. Je ne cessais de considérer les faits sous tous les angles possibles. À certains moments, je la voyais comme une coupable, un serpent femelle qui n’avait pas hésité à mordre celui qui l’avait accueillie en son sein ; à d’autres moments, je plaignais l’innocente que sa famille avait obligée à servir d’appât pour me piéger. Sans oublier toute l’étendue des nuances intermédiaires…
    
    Mais il ne s’agissait que de pensées stériles… Pire encore, elles éveillaient en moi une souffrance profonde qui, par moment, me submergeait au point de m’empêcher de respirer. Les choses auraient peut-être été plus supportables si j’avais pu laisser couler mes larmes, hurler, frapper… Mais je m’efforçais de préserver le peu de dignité qui me restait, et l’état de mon corps ne me permettait pas de laisser libre cours à ma colère ni à mon désespoir.
    
    À cette blessure du cœur s’ajoutait mon inquiétude pour mon équipage, qui aurait sans doute dû prévaloir dans mon esprit. Rasvick avait-il réussi à s’emparer de la solde ? Mes hommes avaient-ils bien reçu le message envoyé par l’intermédiaire de Klehon, qui les sommait de s’envoler dès que possible pour mettre le Paskiran en sécurité, en attendant que je pusse les rejoindre ?
    
    Et si c’était le cas, prendraient-ils la peine de me rechercher ?
    
    Mes craintes profondes me rendaient si anxieux que je ne trouvais aucun repos. Par moment, ma nervosité devenait si extrême que mes hôtes commencèrent à s’en inquiéter.
    
    « Capitaine, je vais retourner voir mon oncle, proposa Klehon. Sans doute aura-t-il quelques décoctions calmantes…
    
    — Ça ne sera pas la peine. »
    
    Les yeux de mon valet demeuraient emplis d’inquiétude. Au bout d’un moment, il se leva, souffla quelque chose à l’oreille de sa sœur, puis attrapa son chapeau et sortit de la maisonnette.
    
    « Où est-il allé ? demandai-je à Ejulia, inquiet de son comportement furtif.
    
    — Je n’en ai aucune idée, répondit doucement la jeune femme. Vous devriez essayer de dormir un peu. À vous agiter autant, vous allez finir par attraper la fièvre…
    
    — Ça n’a rien à voir », rétorquai-je.
    
    Profitant que la jeune femme était occupée dans l’autre bout de la pièce, je repliai ma jambe intacte et tapait légèrement du pied, saisi par un besoin presque obsessif de me lever de cette paillasse et de filer vers l’arsenal, pour vérifier la situation de mon engin. Je tentai même discrètement de me soulever sur mon bras indemne, afin de voir s’il serait possible de traîner cette attelle derrière moi. Elle était bien sûr bien trop longue et lourde pour me permettre de marcher, mais mon esprit préoccupé me soufflait le contraire. Peut-être qu’en la déplaçant avec ma main valide…
    « Capitaine ! Qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »
    
    Ejulia se précipita à mon chevet et m’attrapa par les épaules pour m’obliger à me rallonger.
    
    « Je vous croyais bien plus raisonnable ! »
    
    Une lueur inquiète passa dans ses yeux. Elle posa brièvement une main sur mon front :
    
    « C’est bien ce que je pensais. Vous avez la fièvre, Capitaine. Essayez de vous détendre, je vais vous apporter à boire. »
    
    Je tentai de protester, mais ma bouche me parut soudain sèche comme un vieil os ; mon visage me brûlait comme s’il avait exposé à un soleil trop intense. L’accès demeurait – du moins pour l’instant – moins violent que le mal dont j’avais souffert un an plus tôt, mais je me doutais que mon état ne s’améliorerait pas aussi vite que je l’avais espéré.
    Ejulia avait rapporté une compresse humide pour me rafraîchir. Elle arrangea mes oreillers afin de me redresser un peu, puis m’aida à porter à mes lèvres le gobelet – ma main gauche tremblait trop pour j’y parvinsse seul, ce qui n’était pas bon signe.
    
    « Pensez-vous que Klehon reviendra bientôt ? demandai-je pour me changer les idées.
    
    
    — Bien sûr ! Et il vous rapportera de bonnes nouvelles ! Je vais vous préparer l’un des remèdes prescrits par mon oncle. Cela devrait vous faire du bien. »
    
    J’acquiesçai avant de me laisser retomber sur l’oreiller. Malgré mes blessures, j’avais réussi à me battre et éliminer mes attaquants et voilà qu’à présent, je me retrouvais aussi affaibli qu’un chaton nouveau né. Certes, cela n’avait rien d’inattendu après avoir perdu autant de sang, mais je détestais cette sensation et tout ce qui s’y rapportait. Vaincu par l’agacement, j’ôtais la compresse de son front et la jetai au sol. Je regrettai aussitôt ce geste enfantin, mais je peinais à garder le contrôle de mes actes. Ejulia se précipita vers moi et saisit ma main valide entre les siennes :
    « Capitaine, tout ira bien ! Je comprends votre angoisse, je sais que vous vous sentez mal et que la fièvre commence à altérer votre jugement, mais vous devez vous calmer, je vous en prie. Fermez les yeux et essayez de dormir, je vais rester auprès de vous le temps que vous trouviez le sommeil ! »
    
    Le son de cette douce voix féminine me calma un peu. Je m’obligeai à obtempérer, mais l’angoisse demeurait la plus forte. Cette fois, je ne pus réprimer mes émotions. Je sentis mes yeux s’embuer de larmes, qui débordèrent bientôt pour se répandre sur mes joues.
    
    « Misérable, n’est-ce pas ? soufflai-je.
    
    — Non, capitaine, vous avez encore à faire le deuil de cet amour. Tant que vous vous trouverez seul avec moi, vous pourrez laisser vos larmes couler sans vous en inquiéter. Je n’en dirai rien à personne, je vous le promets. »
    J’opinai en reniflant comme un enfant.
    
    « Ejulia… Pouvez-vous… me parler ? De tout ce que vous voudrez ? »
    
    Elle sourit :
    
    « Bien sûr. Je ne sais pas trop ce que je pourrais vous raconter, je suis une simple fille de la campagne… Peut-être vous présenter ma famille ? Elle est si nombreuse que cela me prendra des heures avant d’en faire le tour !
    
    — Voilà une bonne idée… Peut-être pouvez-vous me confier toutes les situations embarrassantes dans lesquelles Klehon a pu se mettre quand il était enfant ? Cela devrait m'être utile tôt ou tard ! »
    
    Ejulia éclata de rire.
    
    « Ah non, Capitaine, je ne trahirai pas mon frère, même si je suis rassurée de vous d’humeur plus légère. »
    
    Elle retourna chercher un linge propre pour rafraîchir de nouveau mon front, et commença à me parler de ses défunts parents, de ses onze frères et sœur – qui avaient été treize avant que deux d’entre eux ne fussent ôtés de ce monde. Elle était l’une des dernières de cette tribu, qui comptait aussi un nombre respectable d’oncles, de tantes et de cousins. C’était à croire que la moitié du petit peuple d’Ingarya se composait de Paskaly, le nom de sa famille, que j’avais oublié depuis longtemps. Puis elle aborda son époux, un brave paysan du coin avec qui elle avait convolé à l’âge de dix-sept ans, et qui s’était trouvé enrôlé peu après dans l’une de ces guerres stupides que le princelet d’Ingarya se plaisait à mener, persuadé que des épées qui s’entrechoquaient jouaient une musique à sa gloire. Ejulia ne l’avait revu que trois fois en deux ans, lors de trop brèves permissions. Elle avait fini par apprendre qu’il était mort de l’autre côté de la frontière Sud d’Ingarya, où des escarmouches opposaient régulièrement la principauté à un voisin aussi minuscule et belliqueux, Kalerdjani.
    
    Je me sentais désolé pour elle, mais je me gardais de la plaindre ouvertement, pour ménager sa dignité. Elle débordait d’une énergie lumineuse qui atténuait mes tourments. Tandis qu’elle décrivait la façon dont tout son clan avait veillé sur elle, je songeais que j’aurais préféré naître dans cette joyeuse populace que dans une lignée sur le déclin.
    
    Bercé par le son de sa voix, je commençai à lâcher prise. Mes paupières se fermèrent et je fus enfin emporté dans un sommeil réparateur. La dernière chose dont j’eus conscience avant de sombrer fut le contact d’une main qui repoussait avec douceur les mèches éparses de mon visage.
    
    
    

Texte publié par Beatrix, 6 février 2019 à 20h29
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