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Tome 1, Chapitre 12 « Un nouvel allié (3) - V2 » Tome 1, Chapitre 12
4 – Où Herlhand découvre un nouvel allié dans l’adversité (3)

    
    « Jeune homme ? »
    
    Je soulevai une paupière ensablée ; tout mon corps était engourdi, ce qui n’était pas une mauvaise chose, du moins dans un premier temps. Mais, rapidement, mes nerfs se réveillèrent et mes différentes douleurs réapparurent. Je refermai les yeux, espérant replonger dans le néant feutré du sommeil, mais l’homme ne semblait pas décidé à me laisser en paix.
    
    « Jeune homme, je suis Ciderik, l’oncle de Klehon et d’Ejulia. Je vais devoir m’occuper de vos blessures, et je préfère que vous soyez conscient. Croyez-moi, c’est encore plus désagréable de se réveiller en sursaut à cause de la douleur des soins. »
    
    Je détaillai sombrement l’auteur de ces charmantes paroles. Une vieille cicatrice lui barrait le front. Ses cheveux courts et grisonnants et son visage buriné achevaient d’établir son état de vétéran. Son regard brun, franc et honnête, me plut assez. Malgré son manque de tact, il émanait de lui quelque chose de rassurant qui suscitait la confiance… d’autant que ces dernières heures, j’avais pu découvrir que l’intelligence et la compétence constituaient des qualités innées dans cette famille.
    
    « Je vais commencer par examiner votre jambe, et je verrai ensuite pour les blessures ouvertes. Il ne semble plus y avoir de saignements propres à susciter l’inquiétude. Mieux vaut immobiliser cette blessure au plus vite, ce qui me permettra de vous bouger pour panser plus aisément vos plaies, sans crainte d’aggraver l’état de votre genou. »
    
    Le raisonnement se tenait et je n’avais pas grand-chose à y redire. Tandis qu’il se penchait sur ma jambe, soulevant la compresse d’eau froide qu’Ejulia avait plusieurs fois changée, l’appréhension du verdict me saisit de nouveau. Je sentis ma gorge se serrer si fort que je ne parvenais même plus à déglutir. Une main fine prit la mienne ; mon regard rencontra le sourire rassurant d’Ejulia.
    
    « Comment cela est-ce arrivé ? » demanda Ciderik.
    
    Je décrivis les circonstances le plus précisément possible : le violent coup de pied du spadassin, la fuite titubante sur le balcon puis à travers les écuries... Il opina en silence, avant de doucement palper le membre blessé. En dépit de la délicatesse dont il faisait preuve, l’opération ne fut pas une partie de plaisir. Je craignais de meurtrir Ejulia en serrant trop fort sa main, ce qui m’obligeait à me contrôler… mais quelque chose à mordre aurait été le bienvenu. Je soupçonnais le guérisseur d’observer mes réactions afin de déceler les points les plus douloureux.
    
    Enfin, la torture cessa. L’angoisse revint, tandis que je scrutais le visage de l’homme, cherchant à déterminer, d’après son expression, si les nouvelles étaient bonnes ou mauvaises. Mais ses traits pensifs ne laissaient rien paraître.
    
    « Eh bien ? demandais-je d’une voix tremblante.
    
    — L’articulation est enflée, ce qui rend difficile de déterminer si votre genou est cassé ou gravement froissé. Malgré tout, le déroulement de l’accident et la souffrance que vous éprouvez me font penser que le coup a dû vous briser la rotule... »
    
    Je sentis mon estomac remonter dans ma gorge, mais il m’adresse un petit sourire encourageant :
    
    « Pour autant que je puisse voir, il ne semble pas y avoir d’écart important entre les fragments. Malgré le choc, ils doivent être peu déplacés, ce qui augure d’un bon pronostic, surtout chez quelqu’un de jeune et vigoureux tel que vous ! Vous pouvez espérer une parfaite guérison. »
    
    Je me laissai aller sur l’oreiller, en soupirant de soulagement. Je tremblais toujours sous l’effet de l’émotion ; il faudrait un peu de temps pour que la tension retombe. Même si ma crainte de demeurer infirme était un peu calmée, je possédais bien d’autres sujets d’anxiété.
    
    « Mais pour cela, poursuivit-il, la blessure doit être correctement soignée ! J’ai développé mon art sur les champs de bataille, et je ne pourrai vous installer qu’un appareil de fortune. Il vous faudra voir aussi vite que possible un véritable médecin, de préférence compétent ! »
    
    Ce ne serait pas une tâche facile pour un homme en fuite, mais ma vie tenait à ma capacité à me battre et je comptais bien faire tout ce qui était en mon pouvoir pour retrouver toute ma mobilité dans les meilleurs délais.
    
    « Je vais commencer par immobiliser provisoirement votre jambe, et je réfléchirai à la meilleure façon de créer un appareil qui vous permettra une certaine mobilité, dès que vous serez en état de vous lever. Est-ce que cela vous va ? »
    
    J’acquiesçai sans hésitation. Je me trouvais déjà redevable envers cet homme comme envers le reste de sa famille ; il eût été malvenu de ma part de me montrer difficile. Klehon apparut derrière l’épaule de son oncle :
    
    « De quoi as-tu besoin ?
    
    — Une planche suffisamment large et longue, de l’étoupe ou de la laine brute, de longues bandes d’étoffes – j’en ai déjà dans ma sacoche, mais elles ne suffiront peut-être pas. Il faudrait aussi faire bouillir de l’eau et si tu peux trouver de l'alcool fort, cela pourrait servir. »
    
    Mon valet acquiesça et disparut aussitôt. Ciderik tira un tabouret pour s’asseoir à mon chevet et posa une main sur mon épaule :
    
    « Avant toute chose, essayez de rester calme. Mon neveu m’a alerté sur votre situation… disons, périlleuse ! Même si ce sera sans doute compliqué, vous ne devez pas faire passer votre guérison au second plan. Cela ne vous servira en aucune manière. Vous souffrirez probablement d'un peu de fièvre dans les jours qui suivront. Il faut que vous restiez ici le temps de retrouver vos forces... Je ne vous laisserai pas partir tant qu'il y aura des risques d’infection pour vos plaies, et de complications pour votre jambe. »
    
    J’esquissai un petit rictus.
    
    « Hélas, les choses ne sont pas toutes entre mes mains…
    
    — N’êtes-vous pas le capitaine ? demanda-t-il avec un petit sourire. Le seul maître après le Haut Régnant ?
    
    — Je doute qu’après cette aventure, on me voie encore comme cela, remarquai-je lugubrement.
    
    — C’est uniquement à vous d’en décider, mon garçon. Vous avez eu assez de courage et de persistance pour échapper à trois assassins entraînés, alors que vous étiez sérieusement blessé et piégé comme un rat. Vous êtes un survivant né, et vous avez de la ressource. C’est pour cela que vos hommes vous suivent, vous, et non un grade ou un uniforme… Et il n’y a aucune raison pour que cela change à cause d’une infortune ! »
    
    Je n’avais pas vu les choses de cette façon. Le visage de mes hommes flotta un moment devant mes yeux : Arzechiel, Brunman, Rasvick, Castein, tous les autres… Ces brigands à qui je confierais mon salut sans hésitation ! Un an plus tôt, j’avais souffert des fièvres qui passaient régulièrement sur ce coin du monde. Rien de bien dramatique, ma vie n’avait jamais été menacée, mais j'étais resté plus d’une semaine cloué au lit, incapable de me lever sans être saisi de violents vertiges.
    
    Il ne s’était pas écoulé un jour sans que l’un d’eux vînt me visiter, sous une multitude de prétextes aussi peu crédibles les uns que les autres… Et Klehon s’était occupé de moi comme une mère poule d’un poussin trop fragile. Comment avais-je pu l’oublier ? Ces bandits semblaient vraiment m’apprécier, en dépit de mon inexpérience et de mes initiatives malheureuses...
    
    Soudain, j’éprouvai une terrible envie de me retrouver parmi eux, même si c’était pour me faire tancer, affronter les reproches de mon second et les moqueries des sous-officiers, mais surtout subir leur inquiétude et leur solitude.
    
    Je détournais les yeux, pour dissimuler l’émotion qui jouait dans mon regard. Le guérisseur avait déjà commencé à travailler. Après avoir rembourré l’attelle avec de vieux chiffons et de la laine brute, il installa soigneusement ma jambe dessus, depuis le haut de la cuisse jusqu’au-delà du pied, avant de la fixer par de longues bandes qui ne laissaient que le genou à découvert. Puis il glissa sous l’extrémité un tronçon de bois, de sorte à garder le membre en position surélevée. Cette parfaite immobilisation me rassurait étrangement, sans doute parce que je ne risquais plus d’aggraver la blessure ni de réveiller la douleur par un mouvement malheureux.
    
    « La suite risque d’être un peu plus douloureuse », je le crains, s’excusa-t-il à l’avance.
    
    Non sans appréhension, je le vis tirer de sa sacoche ce qui ressemblait à un nécessaire à couture.
    
    « Vous êtes certain que vous ne voulez pas m’assommer avant de commencer ? demandai-je avec une gouaille qui devait mal cacher mon appréhension.
    
    — Et vous infliger une fêlure du crâne en plus de tout le reste ? Je ne pense pas que votre santé mentale en bénéficiera... ou du moins ce qu’il en reste. Croyez-moi, vous êtes bien assez abîmé comme ça ! »
    
    Je lui lançai un mauvais regard, conscient du tableau pitoyable que je devais offrir dans ma position. Mon calvaire débuta d’emblée, quand il ôta les bandages qui avaient commencé à adhérer aux plaies, même s’il avait pris soin de les humecter avec de l’eau bouillie pour dissoudre le sang séché. Il nettoya les blessures, avant d’en entreprendre la suture avec une aiguille passée à la flamme et un fil préalablement trempé dans l’alcool. Mon épaule gauche ne portait qu’une estafilade, qui ne nécessitait que quelques points en son extrémité la plus profonde. Sentir l’aiguille piquer dans ma chair et le fil resserrer les lèvres de la plaie n’avait rien d’une partie de plaisir. Même si j’avais déjà dû le subir deux ou trois fois pour des coupures plus mineures, je ne pourrais jamais m’y habituer.
    
    Il passa ensuite à mon côté, bien plus sérieusement atteint même si la lame de mon adversaire n’avait touché aucun organe vital. L’opération se révéla malaisée, car l’immobilisation de ma jambe ne me permettait pas de me tourner sur le flanc, et diaboliquement longue.
    
    « Ma parole, crachai-je entre des dents serrées, avez-vous besoin de faire autant de points que sur l’uniforme d’un amiral ingaryen ?
    
    — Je n’en ai fait que dix pour le moment. Encore une douzaine, et ce sera terminé !
    
    — Une douzaine ? Tant que cela ?
    
    — C’est nécessaire si vous ne voulez pas vous promener les côtes à l’air. »
    
    Au frisson de douleur, s’ajouta un frémissement d’horreur à l’image que sa remarque évoquait dans mon esprit. Tordant le cou vers lui, je scrutai son visage pour voir s’il plaisantait ; mais à mon grand désarroi, il semblait parfaitement sérieux.
    
    Quand mon épaule et presque tout mon torse furent enveloppés d’épaisses couches de bandages, il examina mon bras. Il décréta que la plaie était trop profonde et pénétrante pour la suturer : mieux valait que les humeurs susceptibles de se former pussent s'écouler. Il se contenta de la panser avant de suspendre le membre abîmé dans une écharpe réalisée avec un carré d’étoffe. À ce stade, mon genou me laissait relativement en paix, mais toutes mes autres blessures, réveillées par ce traitement nécessaire, m’élançaient méchamment. J’en étais presque arrivé au point de souhaiter que Ciderik m’achevât ! Il termina ses soins en déposant un emplâtre d’une substance verte et odorante sur mon articulation enflée, qu’il banda lâchement pour le maintenir en place.
    
    Il lança un regard vers Ejulia, qui s’était tenue tout ce temps, pâle et tremblante, derrière son épaule, pour le seconder en cas de besoin.
    
    « C’est terminé, jeune homme, déclara-t-il enfin. Je dois avouer que vous m’avez impressionné par façon dont vous avez enduré ce traitement. Mais à présent, la façon dont vos blessures vont évoluer repose en grande partie sur vous. Vous semblez d’une constitution solide, mais la perte de sang vous a affaibli et une infection est toujours à redouter. Je vous interdis de bouger ne serait-ce que le petit doigt avant que je vous en donne l’autorisation. J’ai laissé à Ejulia de quoi refaire le cataplasme et des décoctions de plantes qui atténueront la douleur et stimuleront la guérison. Je repasserai demain pour vérifier que tout va bien. »
    
    Il m’adressa un sourire encourageant avant de placer son chapeau sur son crâne et de prendre congé. Ejulia arrangea l’oreiller sous ma tête et remonta les couvertures sur mon corps meurtri. Je fermai aussitôt les yeux, bien décidé à dormir en dépit de la souffrance, puisque c’était la seule chose que je pouvais faire pour améliorer ma situation.
    

Texte publié par Beatrix, 2 février 2019 à 19h15
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