Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 7 « Les blessures du coeur (1) - V2 » Tome 1, Chapitre 7
3 – Où Herlhand réalise que rien n’est plus douloureux que les blessures du cœur… ou presque ! (1)

    
    
    Certes, le dédommagement offert par vor'Klehm faisait figure de misérable obole, mais c’était déjà mieux que rien. Quant à la recommandation, je comptais bien la mettre sous cadre. Quand j’aurais réussi mon coup d’éclat, elle ne pourrait plus servir à autre chose qu’à décorer les murs.
    
    Finalement, la chose la plus intéressante que j’avais tirée de l’entrevue restait le flacon de liqueur de coquelicot. Je m’efforcerais de le faire durer autant que possible ; je n’en retrouverais pas de sitôt !
    
    Serafia vivait dans une demeure bien plus élégante que les autres édifices d’Ingarya. L’hôtel particulier avait été élevé en pierre blonde de Sastrapis, ce qui témoignait de la richesse de sa famille. Bien entendu, partout ailleurs, les vor'Trellheim ne pouvaient prétendre à autre chose qu’à un statut de hobereaux crottés. Si l’on y réfléchissait, le fait qu’un descendant d’une ancienne lignée royale de Tramonde daignât poser les yeux sur une de leurs filles aurait dû représenter pour eux un honneur sans nom. D’autant plus, d’ailleurs, que les mœurs plutôt libres de Serafia ne faciliteraient pas son mariage. Mais visiblement, leur fortune toute relative leur était montée à la tête.
    
    En résumé, je n’étais pas particulièrement apprécié dans la maisonnée. Son père visait plus haut pour son enfant chérie qu’un militaire dont le futur était aussi étriqué que cette province. Il tournait le regard vers les terres ellégiennes, avec une naïveté presque rafraîchissante. Mais je m’étais promis d’arracher Serafia à un destin funeste, que ce fût une union insupportable ou un avenir de solitude, si le chef de famille ne trouvait pas de parti au niveau de ses exigences.
    
    Les rues étaient particulièrement calmes ; les quelques passants que je croisai, craignant la pluie imminente, filaient à grands pas, sans se préoccuper de ce qui les entourait. Adellis, la fidèle femme de chambre de Serafia, guettait visiblement mon arrivée. Avant même que je parvinsse jusqu’au porche, elle entrouvrit la porte de service et me fit signe d’entrer.
    
    Sans poser de question, je me faufilai à sa suite dans la pénombre du couloir austère. Parfois, je me disais que le vieux vor'Trellheim aurait dû présenter la bonne comme sa fille et la marier à sa place. Elle possédait le genre de beauté appréciée dans la région : grande, charpentée, avec un visage frais et régulier, des yeux bruns aux paupières un peu lourdes et des cheveux blonds. Malgré tout, elle n’exerçait sur moi aucune espèce d’attrait. J’avais toujours manifesté un goût prononcé pour ce qui sortait des sentiers battus.
    
    « Hâtez-vous, me souffla-t-elle comme si elle prenait part à une conspiration bien plus grave qu’une rencontre d’amoureux. Personne ne doit vous voir… »
    
    Elle m’entraîna dans un dédale de couloirs ancillaires qui permettaient de parcourir toute la demeure sans mettre une fois le pied dans les parties nobles. Pour ma part, j’aurais été un peu inquiet de savoir que toute une population œuvrait hors de ma vue, mais sans doute avais-je été mal habitué pour quelqu’un de mon rang, puisque mon père entretenait aussi peu de domesticité que possible.
    
    Tandis que je suivais le corselet blanc d’Adellis, je songeais qu’elle semblait plus tendue qu’à l’accoutumée ; elle marchait à pas rapides et m’épargnait son bavardage habituel. Pourtant, la situation n’avait jamais été si parfaite, avec le maître des lieux et son épouse loin de chez eux !
    
    La méfiance ralentit mon allure. N’entendant plus mon pas derrière le sien, la servante se retourna :
    
    « Tout va bien, capitaine ? »
    
    Je faillis lui rétorquer que ce titre n’avait plus lieu d’être, mais après tout, quand je quitterai l’endroit sur mon baquet, je resterai le seul maître à bord après le Haut Régnant !
    
    Au bout d’un long moment à parcourir le dédale de murs en pierre et de parquets grinçants, je finis par attraper le bras d’Adellis, la faisant sursauter :
    
    « Ça… Capitaine, qu’est-ce qui vous prend ?
    
    — Rien de grave. Je veux savoir où tu me conduis ! »
    
    Elle se retourna lentement ; à la lumière rare des fenêtres étriquées, je vis se découper son profil pâle et tremblant. Je la lâchai brusquement et posai la main sur la garde de mon épée :
    
    « Tu vas immédiatement me reconduire vers la sortie… »
    
    La servante recula de quelques pas. Une indécision mêlée de peur se peignit sur son visage.
    
    « Herlhand ? »
    
    Serafia…
    
    Par-dessus l’épaule d’Adellis, je vis apparaître la forme gracile de mon amante, vêtue d’une robe rouge sombre, ses boucles noires en désordre. J’éprouvai aussitôt un profond soulagement. Adellis s’écarta pour la laisser passer.
    
    « Te voilà enfin ! »
    
    Elle vola dans mes bras, puis se dégagea vivement de mon étreinte pour m’attirer hors du couloir. Je la dépassais d’une tête, mais je n’avais pas le sentiment d’être le plus fort ni le plus décidé. Elle leva vers moi un visage en forme de cœur, mangé par d’immenses yeux sombres, un peu en amande. Avec ses lèvres minces et ses traits un peu anguleux, elle ne figurait pas parmi les beautés les plus célébrées de la province, mais je n’en avais cure. Elle troublait mon âme comme aucune autre. L’odeur de son parfum épicé suffisait à m’envahir d’un désir que je peinais à brider. En sa présence, je baissai ma garde…
    
    « J’ai cru que tu n’arriverais jamais… me souffla-t-elle.
    
    — Femme de peu de foi ! »
    
    Je l’aurais volontiers suivie dans sa chambre – et dans son lit –, mais je me devais de réfréner mes ardeurs ; l’important était de la convaincre. Je passai un bras autour de ses épaules pour l’arrêter et la tourner vers moi :
    
    « Je dois te parler, Sera. C’est très sérieux… »
    
    Elle esquissa un sourire ironique :
    
    « Tu ne vas quand même pas me demander en mariage ! »
    
    Même si ce n’était pas mon intention, je me sentis étrangement blessé par sa remarque.
    
    « Te trouverais-tu si indisposée, si tel était le cas ? »
    
    Elle fronça légèrement les sourcils, soudain pensive. Je n’eus pas le cœur à poursuivre cette mascarade.
    
    « Non, ce n’est pas ça, Sera. Mais je préférerais que nous nous trouvions dans un endroit plus confortable que ce couloir, en évitant ta chambre, où je ne parviendrai pas à me concentrer sur… les choses sérieuses… »
    
    Elle pinça légèrement les lèvres, mais finit par acquiescer et saisit ma main pour me tirer vers une porte indiscernable des autres, au moins pour moi. Je la suivis vers un petit salon aux murs couverts de motifs floraux d’un bleu pastel, avec un soupçon d’or pour faire plus cossu. Une porte-fenêtre donnait sur la terrasse qui longeait l’arrière de la maison, bordée par une gracieuse rambarde de fer forgé.
    
    Après avoir examiné le mobilier, je préférai éviter de m’asseoir sur l’une des trois chaises aux pieds délicatement arqués, de crainte qu’elles s’écroulent. Je n’étais certes pas si lourd : on me jugeait souvent trop mince pour ma haute taille, mais les os, les muscles et le reste pesaient suffisamment pour faire fléchir ces meubles de poupée. Je choisis donc le canapé qui longeait le mur de droite ; en outre, l’endroit offrait de place pour étendre mes jambes.
    
    Contrairement à mes attentes, Serafia ne vint pas se lover contre moi, mais se posa délicatement sur l’un des sièges. À la façon dont ses mains froissaient le tissu coûteux de sa jupe, la nervosité la rongeait autant que sa servante.
    
    J’entendis quelque part, au fin fond de mon esprit, une petite sonnerie d’alarme… Que se passait-il donc ici ?
    
    « Adellis ? Peux-tu débarrasser notre invité ? »
    
    Je m’aperçus seulement que la servante nous avait suivis ; elle se pencha vers moi, le regard attentif :
    
    « Puis-je prendre votre manteau et votre épée ? »
    
    L’alarme sonna plus fort :
    
    « Ce n’est pas la peine, répliquai-je. Et si vous disparaissiez ? » ajoutai-je avec un sourire mordant.
    
    Effarouchée, la jeune femme battit en retraite. Elle interrogea du regard sa maîtresse, qui lui adressa un petit signe de tête. Elle sortit alors, à mon grand soulagement.
    
    Je me tournai vers Serafia :
    
    « Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pour le simple plaisir d’une partie de jambes en l’air ou… autre chose ? »
    
    Serafia soupira, baissant les yeux vers ses mains jointes :
    
    « Herlhand, je devine que tu tiens à me parler. Je te laisse donc commencer. »
    
    Je redoutais un peu ce moment, mais j’étais décidée à me monter honnête envers elle – et envers moi-même.
    
    « Sera, je viens de perdre mon commandement. Une bête question de rivalité entre le capitaine Sirkis et moi… J’ai été sommé par le prince lui-même de quitter Ingarya. Mais je n’ai pas l’intention de me laisser abattre. Même si je dois partir, ce sera la tête haute et… je serais honoré que tu m’accompagnes sur ce chemin qui sera peut-être chargé d’embûches, mais nous offrira la liberté d’une vie d’aventure, sans liens, sans maître. Je t’en prie, Sera, accepte ! »
    
    Je m’étais levé de mon siège pour mettre un genou à terre devant elle. Un geste grandiloquent et excessif, mais qui seyait à la profondeur et la solennité du moment.
    
    Serafia détourna les yeux, la bouche légèrement ouverte, comme si elle cherchait une porte de sortie. Quand elle daigna enfin me regarder, elle portait une expression distante, voire embarrassée.
    
    « Herlhand… Je ne sais ce qui a pu te faire penser que je voudrais d’un avenir avec toi à n’importe quel prix. Je ne veux pas dire que je te trouve désagréable, en aucune façon, mais si je t’accompagne, je me condamne à une vie d’errance et de pauvreté. Je tiens à toi, d’une certaine manière… Mais au point de m’infliger cela ? Je ne le pense pas ! »
    
    Elle secoua la tête avec exaspération :
    
    « J’ai toujours su que tu n’étais pas fait pour la réussite. Tu es trop idéaliste. »
    
    Idéaliste ? Parlait-elle vraiment de moi ?
    
    « Herlhand, reprit Serafia, je n’ai jamais voulu te faire souffrir. Je pensais que tu considérais notre aventure de la même façon que moi : des moments de plaisirs partagés sans contrainte ni obligation. À aucun moment je n’ai cherché à te persuader du contraire ! »
    
    Bien sûr…
    
    C’était tellement évident. Comment avais-je pu penser qu’elle m’écouterait ? Je m’étais bêtement excité sur cette idée romanesque de fuite à deux. Je n’avais même pas le droit de m’offusquer de son refus, quand ma propre stupidité était seule en cause.
    
    Lentement, Serafia se leva, me tendant la main pour m’inciter à en faire de même. Son visage exprimait soudain d’une extrême tristesse ; elle plongea les yeux dans les miens et m’adressa un sourire qui me fendit le cœur, plus encore que son rejet.
    
    « Je tiens juste à ce que tu saches… Que ce moment avec toi, en dépit de ma réponse, figurera parmi mes plus précieux souvenirs. Ne m’en veux pas… je n’ai jamais voulu ce qui va arriver. J’avais espéré que tu ne te montrerais pas ici malgré mon billet, mais il faut croire que tu es bien trop prévisible. »
    
    J’aurais dû être anéanti par le désespoir, mais je me sentais comme engourdi. Si j’avais eu les pensées plus claires, peut-être aurais-je pu percevoir un danger imminent…
    
    

Texte publié par Beatrix, 25 mai 2018 à 00h36
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 7 « Les blessures du coeur (1) - V2 » Tome 1, Chapitre 7
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1378 histoires publiées
641 membres inscrits
Notre membre le plus récent est xMarshmalo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés