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Tome 1, Chapitre 4 « Un plan audacieux (1) - V2 » Tome 1, Chapitre 4
2 – Où Herlhand élabore un plan audacieux – et dangereux –
    pour fuir Ingarya par la voie des airs (1)

    
    
    
    Par la suite, je me lançai dans la partie la plus épineuse de mon plan : persuader mes sous-officiers de me suivre dans l’aventure.
    
    Comme de bien entendu, Arzechiel avait des brassées entières de commentaires sensés et sceptiques à opposer à mes projets. Mais il n’y avait pas un seul argument que je ne savais contrer. Même le plus difficile de tous…
    
    « Et notre solde, vous en faites quoi ? » demanda mon second avec une mine renfrognée.
    
    — Vous ne croyez quand même pas que nous allons vous suivre rien que pour vos beaux yeux ? » renchérit Rasvick.
    
    Je devais bien avouer que je n’avais pas pensé à ça ! Et je ne pouvais reprocher à mon équipage de se soucier de sa subsistance. Ma fortune personnelle était pour ainsi dire inexistante ; même si j’avais observé des habitudes un peu plus économes, mes deux années de traitement ne m’auraient pas permis d’entretenir un équipage complet, sans compter la nef elle-même, plus de trois jours…
    
    Il fallait trouver un expédient, et très vite ! Je consentis enfin à m’asseoir – le conseil de guerre durerait bien plus longtemps que je l’avais escompté. Joignant les mains devant moi, je laissai mon regard peser sur chacun d’entre eux :
    
    « Je suis tout à fait conscient de ce que je vous demande. Un véritable saut dans l’inconnu… »
    
    Je me raclai la gorge ; je devais me refréner de plonger dans un langage mélodramatique qui ne serait pas du goût de mes troupes.
    
    « … Mais nous devons penser avant toute chose à notre survie. Il est peu probable que Sirkis soit capable de nous arrêter, pas plus que les trois pauvres canons qui défendent l’arsenal. Tant qu’à fuir, autant que ce ne soit pas les mains vides. Nous sommes presque en fin de mois, et la solde des troupes est déjà arrivée dans les bureaux de l’amirauté… »
    
    Je me tournai vers Rasvick, haussant les sourcils en une interrogation muette. L’ancien tire-laine esquissa un sourire canaille :
    
    « Comment… Vous, un ancien élève de l’Académie impériale, un noble de prestigieuse lignée, vous seriez prêts à recourir au vol pur et simple ?
    
    — À partir du moment où Son Altesse m’a renvoyé comme un malpropre, je ne suis plus lié par la moindre loyauté envers lui ni envers cet état. Je ne vois pas cela comme un larcin… mais comme un butin. D’ailleurs, je suis un homme magnanime, puisque je ne compte pas recourir à des moyens sanglants. Tout se passera de la façon la plus pacifique qui soit ! Castein ? »
    
    Je me tournai vers notre mystérieux maître-cœur, qui me fixait d’un regard de vieux chat aguerri :
    
    « Est-ce que vous auriez une solution pour… rendre le Galvaliant… temporairement moins efficace, dirons-nous ?
    
    — Son maître-cœur est… modérément compétent et se repose souvent sur moi. Si je viens le voir avant qu’il apprenne votre disgrâce, je peux faire en sorte que le cœur soit, disons, un peu plus compliqué à contrôler. Ce sera difficilement détectable et seulement après le décollage. Personne ne sera blessé et rien ne sera endommagé de façon irrémédiable. »
    
    Décidément, cet homme se révélait d’une efficacité redoutable. Il valait mieux l’avoir pour allié que pour ennemi !
    
    « Bien. Tout doit être au point avant ce soir. Transférez – discrètement, cela s’entend – toutes vos possessions sur le Paskiran. Je vais faire de même.
    
    — Capitaine… intervint Arzechiel, devons-nous prévenir les hommes ?
    
    — Le plus tard possible, pour des questions de confidentialité. Réunissez-les et tenez-les sur le pied de guerre, que nous puissions décoller juste avant la tombée du jour. Une fois que nous serons sur le point de partir – et surtout, que nous aurons entre nos mains l’argent de la solde, je m’adresserai à eux et je leur donnerai le choix entre rester ou partir… S’ils ont la perspective d’être payés, plutôt que se retrouver à la rue, ils seront plus tentés de rester à bord ! »
    
    Rasvick éclata de rire :
    
    « Il faudra que vous nous expliquiez comment le fils du prince de Trazzetia a acquis à un aussi jeune âge la mentalité d’un forban accompli ?
    
    — Qui peut survivre longtemps dans cette partie du monde sans être un forban ? contrai-je avec un large sourire. Mais venant de vous, monsieur Rasvick, je vais prendre cela pour un compliment !
    
    — Vous êtes plus dangereux qu’une femme trompée », ajouta Brunman en secouant la tête, d’un ton presque affectueux.
    
    Une femme trompée…
    
    Il n’y avait aucune raison pour que cette expression me fît penser à Serafia. Contrairement à ce que l’on pouvait croire compte tenu de ma réputation, je ne m’étais jamais montré déloyal envers elle. Et j’eus soudain une envie folle de la garder à mes côtés… Une pulsion plus insensée encore que ce projet de fuite rocambolesque, qui n’avait des chances de réussir que dans ce minuscule état gouverné avec médiocrité. Après tout, seule la protection de l’Empire l’avait empêché de devenir la proie de ses voisins.
    
    Je ne pouvais taire les élans romanesques qui m’affectaient régulièrement. Il était impensable de proposer à une fille de la « haute noblesse » locale de partager ma disgrâce. Après ce coup d’éclat, je ne trouverai pas à me réemployer ailleurs… à part comme mercenaire. Une nef unique paraîtrait moins effrayante qu’une compagnie nombreuse qu’on pouvait percevoir comme un état mobile aussi puissant que bien des principautés de cette mosaïque – voir plus.
    
    Ce qui signifiait aussi que je devais définitivement abandonner l’idée de succéder à mon père. De toutes les façons, ma tante espérait secrètement voir sa progéniture accéder au pouvoir. Ce qui me convenait parfaitement. Mon géniteur et moi-même n’étions pas en meilleurs termes, depuis qu’il avait renvoyé ma mère pour convoler avec une Tolhonéenne de cinq ans plus âgée que moi. Ce qui lui avait valu l’hostilité de la moitié de la noblesse d’Harroldehm dont ma mère était originaire, et avait paradoxalement facilité mon entrée à l’académie.
    
    Mon très cher père excusait son amour pour les femmes plus jeunes et ses tendances dépensières, qui semblaient se transmettre de génération en génération, par le fait que nous étions « une lignée maudite ». Entendre ce refrain depuis son plus jeune âge ne portait pas à honorer son sang.
    
    Je m’étais promis de ne jamais céder à ce genre de facilité et de tracer mon chemin seul dans la vie, sans m’appuyer sur une généalogie embarrassante. J’appartenais à une branche cadette ; nous devions endurer la légende sans bénéficier de la gloire. Mon sang argylien ne valait rien à mes yeux : je n’avais jamais mis les pieds à Tramonde, même si j’en parlais la langue comme toute personne passablement éduquée. Et pour cause : ma présence sur ce territoire entraînerait au mieux une brouille inextricable entre l’Empire et le vaste royaume, au pire un incident diplomatique susceptible de déboucher sur une guerre ouverte… et, dans tous les cas, mon arrêt de mort.
    
    Si j’eus pu vendre ma très romanesque ascendance, je l’eusse déjà fait. Il devait bien y avoir preneur quelque part. Malgré tout, mes origines avaient contribué à faire de moi ce que j’étais, à nourrir le fond de rébellion qui avait toujours bouillonné en mon coeur. Pouvais-je décemment demander à Serafia d’abandonner son statut, son existence confortable, ses visions d’avenir pour suivre un bon à rien tel que moi ? C’était inimaginable, inconcevable. Pourtant, la quitter sans un mot reviendrait à la trahir.
    
    Je laissai un petit sourire étirer mes lèvres. Quand tout serait en place, mon dernier détour avant de rejoindre la nef serait pour elle. Elle resterait libre d’accepter ou de refuser, mais au moins, je n’aurais pas la sensation de l’avoir négligée.
    
    

Texte publié par Beatrix, 18 avril 2018 à 22h09
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