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Tome 1, Chapitre 3 « Une liberté inattendue (3) - V2 » Tome 1, Chapitre 3
1 – Où Herlhand vor'Deiter retrouve – malgré lui – sa liberté et doit décider quoi en faire (3)

    
    
    Quand je poussai la porte, mon second, mon maître-gabier, tout comme mon maître-artilleur et mon maître-cœur, se tenait déjà dans la pièce.
    
    Mon maître-artilleur, Brunman, possédait le physique pâle et puissant typique du nord de l'Empire ellegien. Il semblait emplir la salle tout entière de ses larges épaules ; sa tête frôlait quasiment le plafond. Il nouait sa longue chevelure blonde tirant sur le roux en queue de cheval et portait par n'importe quel temps le même justaucorps de cuir sans manches. Il avait déposé la couleuvrine qu'il employait au plus fort des combats et paraissait presque nu sans elle.
    
    Castein, le maître-cœur, était son opposé en tout. Mince et brun, le teint pâle, il arborait des yeux fendus, un nez délicatement arqué et une large bouche aux lèvres fines qui le faisait ressembler à quelque créature mythique. Il vivait pour ainsi dire dans la chambre du cœur où pulsait le grand cristal qui soutenait notre baquet dans les airs. Comme tous les hommes qui passaient l'essentiel dans leur vie au milieu des vibrations, il semblait exister dans un monde différent du nôtre. Les appareils complexes destinés à restreindre, régulariser ou diriger la poussée du cristal n'avaient aucun secret pour lui.
    
    J'avais parfois l'impression, en mettant le pied dans les profondeurs de la nef, de me retrouver dans l'antre d'un magicien, plongé dans la pénombre, empli de mécanismes incompréhensibles et illuminé par de furtifs éclats colorés. Pour ma part, je devais avouer que moins je m'y rendais, mieux je me portais. Si je trouvais la vibration régulière du cœur réconfortante, l'approcher d'aussi près me donnait la sensation de résonner en accord avec cet étrange dispositif.
    
    Je pris place à la tête de la table, sans prendre la peine de m'asseoir ; l'heure était grave, j'avais besoin de chaque miette d'autorité que je pouvais glaner, dans ma voix, mes paroles, ma posture. Je ne pouvais pas dire que je ne faisais pas confiance à mes subordonnés, mais ils bénéficiaient tous d'une expérience plus riche et plus longue que la mienne. Je ne pouvais exclure qu'ils trouvassent les projets insensés. Ma capacité à les persuader déciderait sans doute du reste de ma vie, et peut-être de la leur.
    
    « Arzechiel, Brunman, Rasvick, Castein... »
    
    Je les regardais tour à tour :
    
    « Quand nous nous sommes connus, je n'étais qu'un blanc-bec qui cherchait à faire ses preuves... et aucun d'entre vous n'était au point le plus reluisant de sa vie. Ensemble, nous avons réussi à faire du Paskiran une nef de combat digne de ce nom. Sans votre appui, jamais je n'aurais pu me glorifier de tant de victoires en seulement deux années ! »
    
    Je sentais leur regard peser sur moi, patient, interrogateur, agacé... ou tout cela à la fois. Mais aucun d'entre eux ne m'interrompit.
    
    « Mais à présent, tout est remis en cause... Nous n'avons pas pris la peine de surveiller la vipère qui faisait son nid auprès de ce qui sert de prince à ces territoires. Je n'ai pas été assez attentif aux machinations de cet individu... Nos succès ne lui ont visiblement pas plu et il a fait en sorte de nous le faire payer ! »
    
    Le silence perdura, mais cette fois, il se chargeait d'une tension presque palpable. Arzechiel se pencha en avant, le front soucieux :
    
    « Capitaine... Que voulez-vous dire par là ? Vous vous êtes encore attiré des ennuis ? »
    
    Je frémis légèrement : je devais admettre ma propension à tomber dans des situations... délicates, en raison de mon caractère parfois un peu impulsif et de mon goût pour les plaisirs de l'existence. Et en l'absence de famille ou d'amis dans ce coin perdu du monde, je ne pouvais me fier qu'à mon second pour me tirer d'affaire.
    
    Je me recomposais très vite une expression dégagée :
    
    « Rien de la sorte... Sirkis a réussi à persuader Sa Magnificence que je complotais contre Elle. »
    
    Je leur résumai la teneur de mon entrevue avec le prince d'Ingarya. J'avais peine à ne pas perdre mon sang froid en me remémorant la scène. La dignité n'était peut-être pas mon point fort, après tout... Je parvins malgré tout à garder de la fermeté dans ma voix, sans y laisser entrer plus qu'une légère touche de frustration. Le regard de mes subordonnés pesait lourdement sur moi.
    
    Quand les derniers mots quittèrent mes lèvres, j'eus l'impression de me trouver face à l'un de mes précepteurs – ou plutôt, face à une rangée entière de précepteurs, et cela n'avait franchement rien d'agréable. J'étais rarement conscient de ma jeunesse et de mon inexpérience, mais je me sentais soudain réduit à cette seule composante, ou presque.
    
    Arzechiel poussa un long soupir en frottant son crâne chauve :
    
    « Eh bien, si ce que vous rapportez est vrai et n'a pas été modifié ni enjolivé...
    
    — Arzechiel ! »
    
    Face à ma protestation, il leva les deux mains en un geste d'excuse :
    
    « Désolé, capitaine... Si vous nous avez fidèlement rapporté ce qui s'est passé, je dois admettre que c'est un coup bas que même moi, je n'aurais pas attendu de ce parvenu de Sirkis. Le plus grave, c'est que sur la base d'une rumeur sans fondement, Son Altesse se prive du meilleur de ses deux capitaines. Une décision franchement suicidaire... même s'il faut bien admettre que la façon dont vous menez votre vie privée ne vous a sans doute pas laissé le bénéfice du doute ! Sirkis est – selon les apparences – un homme respectable, tandis que vous donnez l'image d'un jeune débauché... »
    
    Et j'avais vraiment cru que ces hommes étaient mes alliés ? Je pris appui sur la table, me penchant vers eux avec un regard que j'espérais meurtrier :
    
    « Je vous rappelle que vous êtes ceux qui ont choisi de suivre ce jeune débauché ! »
    
    Brunman éclata de son rire tonitruant :
    
    « Ne montez pas sur vos grands chevaux, capitaine ! Arzechiel n'a pas dit que vous étiez un jeune débauché, juste que vous en aviez la réputation ! C'est pas pareil ! »
    
    Castein joignit ses longs doigts et me lança un regard un peu trop sagace à mon goût :
    
    « Malgré tout, capitaine, on ne peut pas dire que vos habitudes sont... austères. Mais il faut bien que jeunesse se passe... »
    
    Je lançai un regard furieux vers mon maître-cœur : il faisait partie de ces gens qui n'avaient jamais dû être jeunes. Il était probablement né avec les habitudes d'un vieillard racorni !
    
    « Peu importe ! Le prince n'a pas du tout abordé cet aspect des choses. Il serait peut-être temps de revenir à l'essentiel : je vais perdre mon poste et il est peu probable que l'amiral vor'Klehm vous garde parmi les effectifs, étant donné que je suis le seul à avoir accepté de vous prendre, et que j'ai même dû parfois me battre pour vous conserver dans l'équipage du Paskiran. J'ignore qui Son Altesse choisira pour me succéder, mais je doute que vous puissiez attendre autant de largesse d'esprit de sa part ! »
    
    Ils savaient que j'avais raison. Si ma réputation n'était pas des plus brillantes, autant du fait de ma conduite personnelle que de mon sang maudit de traître, aucun d'entre eux ne pouvait se vanter d'une ardoise immaculée.
    
    Avant de servir sur une nef, Rasvick mettait son agilité à profit pour s'emparer du bien d'autrui. Il s'était engagé pour échapper à la geôle et aux travaux forcés. Je le soupçonnais de ne jamais avoir totalement abandonné sa carrière précédente, mais tant qu'il ne sévissait pas sur le Paskiran, ce n'était pas mon problème. J'étais prêt à lui confier la vie sans hésiter. Mon argent, c'était une tout autre histoire...
    
    Brunman avait été soldat de fortune au service de diverses principautés, un passé similaire à celui d'Arzechiel ; leur route s'était souvent croisée, parfois comme camarades, parfois comme adversaires, mais il n'y avait jamais eu de mauvais sang entre eux. Malgré un caractère décent, des hommes tels qu'eux étaient considérés comme la lie de la société, quand bien même leur existence bénéficiait à bien des intérêts « respectables ». Quand la dernière des grandes compagnies de mercenaires, la seule à posséder ses propres nefs, avait été démantelée, ils s'étaient retrouvés dans une posture difficile ; ils avaient perdu tout espoir d'emploi même dans les petits états qu'ils avaient bien souvent aidés à survivre, sous le prétexte qu'à un moment de leur carrière, ils avaient guerroyé contre eux.
    
    L'hypocrisie était probablement l'un des maux les plus répandus dans la région !
    
    Quant à Castein, il nous était arrivé auréolé de mystère. Je ne savais pour ainsi dire rien de lui – et je n'avais pas forcément envie d'y remédier. Il se montrait très compétent dans sa tâche complexe et nébuleuse, et c'était tout ce dont j'avais besoin.
    
    Je me redressai en soupirant :
    
    « Le propre frère du prince est ramassé tous les soirs inconscient dans les rues les plus mal famées de la ville. Je crois surtout que mon histoire familiale continue à marquer les esprits, quand bien même les os de mes ancêtres félons sont en train de pourrir sous terre depuis des siècles. Quoi que nous fassions, notre passé s'accroche à nous et nous tire vers l'abîme... »
    
    Arzechiel leva les yeux au ciel :
    
    « Capitaine, ça ne vous va pas d'être aussi dramatique. Vous êtes un homme d'action ! Alors, que nous proposez-vous ? »
    
    Je les regardai à tour de rôle :
    
    « Demain, je n'aurai sans doute plus accès au Paskiran. C'est pour cela qu'il faut établir notre plan dès aujourd'hui... Je ne quitterai pas Ingarya comme un malpropre, mais par la voie des airs ! »
    
    Brunmann se racla la gorge avant de demander, un peu hésitant :
    
    « Capitaine, ne me dites pas que vous voulez vraiment...
    
    — Emporter ce baquet avec moi ? Bien sûr que si ! Et vous viendrez avec moi ! »
    
    

Texte publié par Beatrix, 10 avril 2018 à 23h12
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