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Tome 1, Chapitre 2 « Une liberté inattendue (2) - V2 » Tome 1, Chapitre 2

Chapitre 1 – Où Herlhand vor'Deiter retrouve – malgré lui – sa liberté et doit décider quoi en faire (2)

Un capitaine n’est rien sans sa nef.

Et je désirais plus que tout rester capitaine.

L’engin qu’on m’avait attribué portait le nom de Paskiran, qui désignait un vague d’oiseau des montagnes qui construisait des nids de boue. Ce n’était pas la plus noble des références, mais la nef elle-même n’avait rien de noble, après tout ; elle ressemblait plus à un baquet volant qu’à n’importe quoi d’autre, même si le cœur restait bon.

Ses qualités résidaient principalement dans son équipage. Au cours des deux ans durant lesquels je l’avais commandé, j’avais fait le tri parmi les hommes et engagé des personnalités compatibles avec la mienne. Le résultat aurait fait trembler tout officier normalement constitué. Il fallait croire que ce n’était pas mon cas.

Tout ce que les principautés voisines – même l’Empire, voire le royaume de Tramonde – recelaient de joueurs, bagarreurs, fortes têtes, trafiquants et autres déviants, bref, tous ceux que les armées classiques refusaient en dépit de leur talent semblaient s’être échoué à bord de mon baquet vermoulu. En les engageant, j’avais malgré tout donné mes conditions : je ne voulais rien savoir de leur passé et je me moquais éperdument de leur vie en dehors de la nef.

J’avais retranché tout ce que je trouvais inutile dans le règlement militaire, pour ne garder que ce que je jugeais primordial au bon fonctionnement du Paskiran. Je n’irais pas vérifier leur tenue ou s’ils se rasaient correctement le matin ou s’ils jouaient aux dés en dehors de leur tour de service. Mais chacun d’entre eux devait suivre les règles qui subsistaient et se soumettre à mes ordres sans broncher, même si je n’étais qu’un « blanc-bec ». Je savais que je devais mériter le respect de tels hommes, et cela me stimulait bien plus que s’ils m’avaient obéi par simple principe.

Après quelques campagnes contre les pillards endémiques dans cette région compliquée du continent, la plupart semblaient convaincus par ma façon de commander. Les éléments plus « ordinaires » – un ramassis de médiocres et de routiniers – n’avaient pas supporté la cohabitation avec ces ruffians et réclamé leur transfert sur l’engin du capitaine Sirkis. Au départ, mon rival s’en était frotté les mains. Avec une nef en bien meilleure condition et un équipage propre sur lui et parfaitement discipliné, il pensait en tout point me surpasser.

Mais cette conviction n’avait pas fait long feu. D’où la concurrence qui progressivement s’était établie entre lui, un homme mûr issu d’un milieu marchand qui tenait sa position des généreux subsides distribués aux notables du coin, et moi, jeune descendant d’une vieille noblesse déchue et désargentée. Au départ, Hurwald d’Ingarya semblait satisfait de cet équilibre qui servait avantageusement sa renommée. Mais quand mes succès avaient commencé à mettre en exergue les compétences discutables de Sirkis, la situation avait changé et guère à mon bénéfice. J’avais été accusé de garder les meilleurs éléments, même si personne à part moi n’en voulait… De me vanter à son détriment, même si mes victoires parlaient pour moi ! J’avais commis une seule erreur, celle de ne rien avoir vu venir.

Je m’étais montré naïf et arrogant. Et c’était sans doute ce qui me blessait le plus.

En sortant du palais, ou du moins, du grand manoir massif comme un ours obèse qui en tenait lieu, j’aurais pu directement me diriger vers mes appartements, situés dans le quartier militaire juste à côté, mais mon instinct me guida vers l’aire d’atterrissage des nefs. Dans un état aussi minuscule, on pouvait aller n’importe où à pied dans un délai raisonnable ; de plus, j’avais besoin de m’éclaircir les idées, et l’air frais m’y aidait.

Qu’avais-je à regretter ici ?

Ni la nourriture ni la paye, pour rester franc. Ni le climat, souvent couvert et pluvieux… Même si une petite voix me soufflait qu’une rente modeste valait mieux que pas de rente du tout. Le prestige ? C’était un trop grand mot pour Ingarya. Je lançai vers les maisons râblées de pierre maronnasse, avec leurs étages branlants de torchis, un regard moqueur. Ce que ce prince de pacotille osait appeler une capitale n’était qu’une bourgade de province pour la plupart des royaumes. Je rêvais d’aller visiter le sud du continent ; autant saisir l’occasion !

Durant la demi-heure de marche qui me mena vers la vaste aire d’herbe rase où étaient posées les deux nefs de la principauté – sans compter une carcasse inutile, privée de ses deux mâts et d’un stabilisateur, qui pourrissait lentement sous les éléments –, j’avais largement eu le temps de me persuader que je n’avais rien à regretter. Surtout si je mettais mon plan à exécution.

Alors que je me trouvais presque au but, je m’arrêtai net…

Serafia !

Comment avais-je pu l’oublier aussi totalement ?

Sérafia était la fille d’un des conseillers de la cour. Elle appartenait à l’une des seules familles nobles du royaume, à part celle du prince – sans doute parce qu’il s’agissait d’une de ses branches cadettes, détachée de la lignée principale deux siècles plus tôt. L’unique parti que je pouvais envisager sans déroger. Un an de moins que moi, petite et fine, avec des traits anguleux et spirituels qui me plaisaient bien plus que le genre de beautés fades en vogue dans ce coin du monde.

Même si nous n’avions jamais échangé de projets d’avenir, j’avais espéré tirer bénéfice de ma nouvelle renommée pour lui faire officiellement la cour. J’avais commencé par quelques approches subtiles, pour me trouver rapidement piégé par la donzelle qui n’avait rien d’une ingénue. Découvrant en moi des dispositions similaires, elle m’avait persuadé de profiter avec elle des plaisirs de la vie. Après tout, ni elle ni moi n’étions innocents.

J’avais reporté mes objectifs d’alliance pour me lancer dans une aventure passionnée. Son caractère ferme et entier, capable de tenir tête au mien, me fascinait autant que son charme enivrant.

Je regardai le ciel plombé au-dessus de moi. Quel poids accordais-je à notre relation ? M’était-elle si précieuse ? Que ressentait-elle pour moi ? Tout ceci ressemblait soudain à une énigme insondable.

Les premières gouttes de pluie, qui vinrent m’assaillir comme de minuscules couteaux glacés, me ramenèrent à la réalité : je devais me rendre sur le pont de mon baquet volant et parler avec les membres de mon équipage. Je les trouverais sans doute occupés à superviser la fin d’une petite opération qui se poursuivait depuis à présent quelques mois, à l’insu du soi-disant amiral de la flotte ingaryenne.

Progressivement, l’épave échouée non loin du Paskiran était dépouillée de tout ce qui semblait encore utilisable pour améliorer notre sabot. Si nous avions sollicité l’autorisation de le faire, la requête aurait fait l’objet de tergiversations sans fin. Et contrairement à Sirkis, je ne pouvais pas payer de ma poche pour remplacer les pièces défectueuses de ma nef. Certes, la masse cristalline dont les facultés permettaient aux bateaux volants de se maintenir dans les airs avait disparu, mais il restait dans son dispositif de cœur des éléments parfaitement utilisables, qui ne seraient pas perdus pour tout le monde… Sans compter le mobilier encore parfaitement fonctionnel !

Mais pour que notre oiseau boueux pût donner le meilleur de lui-même – même si c’était peu… –, il nous manquait encore un élément capital : un cristal de stabilisation pour remplacer la pierre bleue légèrement fêlée qui rendait le contrôle du baquet si complexe. Nous tentions depuis près de deux ans de le changer, ce que nous n’avions réussi à faire ni en pillant l’épave ni en multipliant les demandes officielles.

Si j’avais été parfaitement honnête, j’aurais laissé ce genre de préoccupation à mon successeur. Mais ma décision était prise… je lançai un coup d’œil vers le Galvalian, la nef prétentieuse de Sirkis. Comme notre Paskiran, ce n’était qu’un baquet, mais dissimulé sous des couches de peinture et de dorures badigeonnées en couche épaisse sur des sculptures d’une réalisation approximative. Je ne m’étais jamais passionné pour l’art, mais je pouvais malgré tout reconnaître un mauvais goût flagrant quand il s’étalait sous mon regard. Et pour le moment, aucune activité ne semblait se dérouler sur ce joyau du génie ingaryen ; la seule forme humaine en vue était sa figure de proue gironde en tenue vaguement antiquisante, censée représenter une allégorie de cette principauté si renommée.

J’enfouissais tout au fond de mon esprit Serafia, ses beaux yeux et sa langue pointue. Je saurais très bientôt à quel point elle tenait à moi… Et à quel point je tenais à elle, d’une certaine manière. Mais pour le moment, je devais mettre en ordre mon plan de bataille. Je m’avançai en contrebas de ma nef, ramenant mon manteau autour de moi pour me garantir de la pluie qui se faisait drue.

« Hey ho ! De la nef ! Il y a quelqu’un à bord ? »

Une tête apparut par-dessus la rambarde, propre à effrayer tous ceux qui ne l’avaient jamais croisée. Une chevelure coulait en mèches éparses autour d’une face au teint sombre, marquée par une cicatrice qui partait du front, longeait le côté droit du nez pour atterrir au coin de la bouche qu’elle relevait en un rictus permanent. Le regard brûlant sous ses paupières plissées par la méfiance eût suffi à faire fuir en courant tout homme respectable. Il fallait croire que je n’en étais pas un. Rasvick servait sur le Paskiran en tant que maître-gabier ; c’était probablement l’un des tout meilleurs « singes » – comme on surnommait ceux qui dansaient dans la mature des nefs – qu’il était donné de rencontrer.

Un large sourire fendit le visage mat, le rendant – si possible – plus effrayant encore.

« Ah, capitaine ! Ça fait plaisir de vous voir ! Quelles sont les nouvelles ? »

Je retins un soupir ; d’une voix ferme malgré tout, je répondis :

« Justement, il y a des choses que nous devons voir d’urgence.

— Bien reçu, capitaine. Nous vous descendons la passerelle ! »

Je n’eus pas à patienter bien longtemps ; une portion de la paroi s’abaissa vers le sol, m’ouvrant un passage vers le pont intermédiaire de la nef. Bien que disgracieuse et peu maniable, au moins offrait-elle de l’espace. Le bois craquait sous mes bottes, mais ce son m’était devenu familier au cours des deux dernières années. L’intérieur du Paskiran sentait l’encaustique, la poussière et la résine humide. Mon équipage négligeait son apparence, mais pas ses devoirs et entretenait à la perfection notre baquet volant. Mais il ne pouvait non plus assurer de miracles.

Un sourire nostalgique joua sur mes lèvres : d’après la légende familiale, ma lignée avait un jour possédé la plus belle nef du continent, voire du monde entier. Ce qui avait contribué assez largement à la ruiner. Parfois, je rêvais de partir à la recherche de ce que je considérais depuis l’enfance comme un trésor mythique et le véritable héritage dont on m’avait spolié.

Mais l’heure n’était pas au rêve. Prévenu par mon maître-gabier, Arzechiel était venu à ma rencontre ; avec son visage buriné et son crâne dégarni, on ne pouvait pas dire qu’il ressemblait à un chérubin, mais à côté de Rasvick, sa physionomie paraissait angélique. L’homme me tenait lieu tout à la fois de second et de maître d’équipage, depuis que Sirkis avait débauché le très honorable Berteus Kaldous, perpétuellement horrifié de devoir servir sous un capitaine aussi jeune et d’encadrer un troupeau de sauvages et de repris de justice, selon ses propres termes. Je m’en étais débarrassé avec soulagement : je n’avais pas besoin d’un officier qui hurlait de terreur lors des manœuvres les plus audacieuses.

« Capitaine, que se passe-t-il ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette… »

On ne pouvait pas reprocher à Arzechiel de manquer de franchise. Autant pour ma capacité à cacher mes émotions…

« J’ai des nouvelles graves à vous transmettre. Je veux vous voir à la salle des cartes, dès que possible, Rasvick, Brunman, Castein et toi. »

Ses sourcils se froncèrent, plissant davantage son front bruni par le soleil d’altitude, mais il se garda de faire la moindre remarque. C’était assez inhabituel : mon second se conduisait la plupart du temps comme une véritable mère poule. Peut-être que je parvenais enfin à avoir l’air sérieux – ou bien, la nouvelle m’avait fait prendre dix ans !

Je n’attendis pas qu’il se lance dans un de ses sermons coutumiers ; je n’avais pas vraiment besoin de ça. Sans retard, je gravis la coupée vers ma cabine. Une fois dans cet espace clos et familier, où j’avais à peine la place de circuler entre le bureau, la couchette et le nécessaire de toilette, je jetai un coup d’œil dans le miroir qui surplombait la vasque de faïence : j’avais peut-être pris dix bonnes années, effectivement. Ce qui m’en faisait trente-deux, toujours douze de moins qu’Arzechiel.

J’accrochais mon manteau trempé et mon chapeau aux patères près de la porte, observant d’un œil critique la veste bleu roi chamarrée d’or que j’arborais comme symbole de ma fonction. Après tout, je ne faisais déjà plus partie de la fière armée d’Ingarya…

Sur un coup de sang, je m’en débarrassai pour la remplacer par une autre, plus longue et taillée dans du cuir noir, que je portais souvent en opération, car elle me garantissait bien mieux du vent. Je devais avouer qu’elle mettait bien en valeur ma silhouette longue et élancée, tout en me prêtant un air de canaille qui s’harmonisait parfaitement avec mon équipage.

Pour compléter le tout, je plaçai un tricorne de cuir sur mes cheveux mi-longs et traversai le pont supérieur pour gagner la plus grande salle de la nef, où nous tenions nos conseils de guerre – et c’était exactement ce que nous allions faire !


Texte publié par Beatrix, 3 avril 2018 à 16h28
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