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Tome 1, Chapitre 4 « 33 Quai des Brumes » Tome 1, Chapitre 4
Ils ont peur alors ils veulent nous contrôler, nous réduire à l’état d’esclaves. Nous détruire pour détruire la menace.
    

    La nuit était bien avancée et le couvre-feu depuis longtemps dépassé lorsqu’enfin les lumières du Croco Deal s’éteignirent. Il ne restait alors que Jethro et Harley. Tiago était parti à peine quelques instants plus tôt, ramenant – ou plutôt escortant – chez lui le jeune Kieran. Le silence était presque pesant pour une fois entre les deux Chimères. Les échos de la conversation flottaient encore dans l’air, et l’aîné des deux paraissait toujours autant au bord de l’explosion. La discussion l’avait énervé au moins autant que l’inaction qui régnait autour de ce genre d’évènements. Le gouvernement avait beau prétendre le contraire, les Chimères étaient bel et bien considérées comme des citoyens de seconde zone, que l’on pouvait se permettre d’ignorer. De mépriser. Rien ne pouvait plus le faire sortir de ses gonds que ce genre d’attitude. Jethro ne s’était pas gêné pour balancer sa réflexion au visage de Tiago, simplement parce qu’il était là, parce qu’il faisait partie des flics et donc, par extension, de ceux qui s’en foutaient. Le fait que le jeune homme ne réagisse pas à l’attaque verbale n’avait pas arrangé les choses. C’était seulement un besoin impérieux de se défouler et tant pis pour l’exemple qu’il donnait à Kieran.
    Maintenant qu’il était seul avec Harley, la pression retombait lentement, il n’irait pas jusqu’à prétendre qu’il s’en voulait de ses réactions, mais il était un peu ennuyé d’être passé à deux doigts de perdre le contrôle. Il n’aimait pas cet aveu de faiblesse, même si Harley faisait comme si rien ne s’était passé. Parfois, il se disait qu’elle le connaissait un peu trop bien.
    Harley avait promis de mener l’enquête à Kieran. Le gosse était tellement flippé pour son petit frère qu’il avait presque insisté pour la payer. Même si c’était son métier, elle n’avait aucune intention d’accepter l’argent qui était sensé permettre à Kieran de ne pas passer sa vie à faire un job qu’il détestait. Tiago lui avait donné sa parole de l’aider dans la mesure du possible. Ce n’était malheureusement pas un gage de leur réussite, mais la jeune femme refusait de baisser les bras avant même d’avoir essayé. A eux trois, ils arriveraient bien à trouver quelque chose.
    
    Le lendemain, quand Harley se réveilla, elle était seule. Elle n’avait même pas entendu Jethro se lever. Elle se prépara rapidement, attrapa une pomme dans la corbeille à fruits et s’en alla en claquant la porte derrière elle. A l’extérieur, la journée avait commencé comme si aucun gosse n’avait disparu la veille. Quelques jeunes se dirigeaient vers le lycée en se chahutant joyeusement. Kieran aurait dû être parmi eux, insouciant, inquiet pour le prochain devoir de littérature ou parce qu’il n’aurait pas pu embrasser la fille sur laquelle il avait flashé et à qui il aurait demandé de sortir avec lui. Bref, il aurait été en train de vivre sa vie d’ado. La jeune femme envoya quelques messages pour essayer de voir si quelqu’un parmi ses contacts avait vu ou entendu quelque chose, ne serait-ce qu’une rumeur. Bon sang, elle avait presque envie de s’allumer une cigarette. Au lieu de ça, elle engloutit sa pomme en quatre bouchées et jeta le trognon dans une poubelle. Il était encore trop tôt pour demander à Tiago s’il avait trouvé quoi que ce soit, même si elle n’avait pas l’ombre d’un doute quand au fait que le jeune policier avait passé au moins une bonne partie de sa nuit à essayer de débusquer des informations. Elle ne savait pas par où commencer ses recherches. Elle décida de rentrer chez elle, pour essayer de faire le lien avec d’autres disparitions dont elle avait entendu parler. Pour une fois, c’était une chance qu’elle n’ait pas de rendez-vous de programmés ce jour-là.
    Son bureau était en fait son appartement, avec pour principal défaut le fait qu’il faillait toujours que tout soit impeccablement rangé pour les fois où elle recevait un client dans ses locaux. Depuis quelques semaines, elle avait converti la chambre d’ami en bureau d’appoint dont elle gardait la porte fermée à clef la plupart du temps. L’un des murs était recouvert d’une carte de la vielle, avec des épingles vertes pour noter les lieux de disparitions des Chimère et oranges pour les rares disparitions de civils qui étaient parvenues jusqu’à elle, sans qu’elle ne puisse être certaines qu’elles aient leur place sur cet affichage. Il y en avait bien trop d’accrochées à son goût, qu’importe leur couleur. Elle n’avait pas été en mesure de trouver une logique à ces disparitions, si ce n’était le fait que la police s’en moquait visiblement éperdument. Les âges, le sexe, les lieux d’habitations, les occupations, tout différait. Harley n’en connaissait personnellement que deux, trois désormais si on comptait le petit frère de Kieran. Elle fixa la carte en soupirant, sans aide extérieure et sans réels moyens, elle n’arriverait à rien, malgré l’aide de Jethro et Santiago. Ce n’était pas du défaitisme mais une vision pertinente de la réalité. Même avec un policier dans l’équipe – officiellement ou non – personne ne ferait confiance à des Chimères, personne ne prendrait de risques. Ils étaient donc seuls. Elle songeait à cela lorsque son téléphone vibra. C’était un message de Tiago.
    [J’ai peut-être trouvé quelqu’un pour nous aider. A 16h53 au 33 quai des Brumes. Demandes Skippy.]
    Le message était pour le moins énigmatique. La jeune femme n’avait aucune idée de qui pouvait bien être ce Skippy, probablement une personne de confiance pour Tiago. L’heure et le lieu de rendez-vous étaient tout aussi intrigants. Harley se fiait à Santiago. Si ce dernier jugeait qu’un type surnommé Skippy pouvait les aider alors elle irait le voir. Mais elle ne s’y rendrait pas les mains dans les poches et la bouche en cœur. Elle ne comptait pas se faire mener en bateau, ni risquer de mettre en danger ses proches. Être une Chimère revenait assez vite à devenir légèrement paranoïaque.
    
    Son regard se perdit dans le vague, ses yeux fixant sans vraiment les voir les ombres mouvantes projetées au plafond. Elle ne se rappelait que par bribes de l’avant. Avant qu’elle ne doive porter sur sa peau la marque qui faisait d’elle presque un paria. Ses parents s’étaient entre-déchirés à cause de ça. Ils étaient tous les deux normaux et s’étaient rejeté la faute l’un sur l’autre, si bien que leur couple n’avait pas tenu. Cela faisait presque dix ans que Harley n’avait pas parlé à sa famille. Elle avait cessé d’essayer de leur faire comprendre que ce n’était pas plus une tare que ses tâches de rousseur. C’était peine perdue, alors de guerre lasse et épuisée de devoir se battre contre les siens, à peine majeure, elle avait claqué la porte du domicile familial. Elle avait poursuivi tant bien que mal ses études et tracé sa route. Elle s’en était plutôt bien sorti, grâce à quelques amis, qu’ils soient aussi des Chimères ou non. Avec ironie, elle se disait que l’apparition des Chimères avait gommé d’anciennes discriminations. Les doués étaient les nouvelles bêtes de foire, les nouveaux monstres à pointer du doigt. Même quand il s’agissait d’un gamin aussi inoffensif que Riagan et sa capacité à animer des origamis. Car non, tous les pouvoirs n’étaient pas forcément dangereux, mais même avec une classification, les raccourcis hâtifs étaient pris et tout le monde était traité de la même façon : comme des pestiférés. Tout le monde connaissait pourtant les catégories : deux bandes vertes signifiait que le don était inoffensif voire même « inutile », une seule verte pour inoffensif mais utile, une bleue pour les dons utiles à la communauté comme la guérison, une bande rouge pour les dangereux et deux cramoisies pour les inclassables. Sauf que ce système classait Jethro parmi ceux ayant un don inoffensif, comme s’il s’agissait d’un simple tour de magicien de rue. Harley était quant à elle affublée de la double bande cramoisie. Le barème de Truxton était d’une absurdité sans fondement. Un don comme celui de Jeth entre de mauvaises mains pouvait faire des ravages. Celui de Riagan pouvait être utile. Un guérisseur pouvait ne pas être une bonne personne… Les exemples pouvaient ainsi se dérouler sans fin. Les humains et leur manie de vouloir faire entrer les choses dans des cases. Il n’y avait qu’eux pour accorder de l’importance à ce barème, car entre eux les Chimères ne faisaient pas de distinctions d’utilité. Il y avait ceux qui tentaient de s’intégrer tant bien que mal et ceux qui avaient cessé tout effort et qui en général s’étaient aussi éloignés de la ville. A Paradise, ils s’étaient installés à la sortie de la ville, à l’opposé du camping principal, dans une ancienne zone industrielle laissée à l’abandon malgré l’activité portuaire. Une communauté avait éclos, exclusivement composée de Chimères de tous âges, horizon et genre. Personne d’autre ne s’en approchait, mais la police de Paradise les avait à l’œil, de ce que Tiago avait dit à Harley. Elle n’y avait pas souvent mis les pieds, uniquement quand elle devait rendre visite à des connaissances. L’endroit la mettait mal à l’aise mais aussi en colère. Les lieux avaient beau avoir été aménagés, cela ne restait ni plus ni moins qu’un squat, un bidonville, rempli de gens aux traits émaciés par la rancœur et au regard dur.
    
    Le quai des Brumes était non loin de là, marquant la frontière entre le « no man’s land » des Chimères et les quartiers à mauvaise réputation de la ville. Dans le fond et au vu du contexte, ce n’était guère étrange que ce soit le lieu de rendez-vous. Il n’était pas dur de deviner que Skippy résidait probablement dans l’un ou l’autre des entrepôts que les réfractaires s’étaient accaparés. Ce qui était surprenant en revanche, c’est qu’il ait été en contact avec Santiago et qu’il veuille se mêler à ce qui se passait en ville, dans une communauté qui l’avait exclu. Plus elle y réfléchissait, plus elle se posait de questions, d’autant plus que le message de Tiago était assez lapidaire. Elle hésitait presque à prendre une arme avec elle. La plupart des Chimères n’avaient pas le droit d’en posséder. Son don n’était pas vraiment offensif, il était même plus utile pour la défense de son propre aveu. Mais surtout il dépendait de la luminosité. A quoi bon jouer avec les ombres s’il n’y a pas assez de lumière pour en produire ? Finalement, il ne lui resta plus assez de temps pour continuer à tergiverser. Si elle ne voulait pas rater le rendez-vous et peut-être la seule occasion de trouver une piste pour son enquête, il était temps de se bouger. Par précaution elle envoya un message à Jethro. Mieux valait prévenir que guérir.
    

Texte publié par Capitaine Désastre, 21 mai 2018 à 19h54
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