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Tome 1, Chapitre 7 « Prince et Princesse » Tome 1, Chapitre 7
Muette, l’ombre contemplait la scène qui se jouait. Elle repoussa d’une main le livre posé sur le guéridon puis se leva. Elle s’avança de quelques pas en direction d’un buffet en bois laqué. Du bout des doigts, elle en explora un instant la surface, puis ouvrit sans un bruit une porte qui dévoila un placard garni. À l’intérieur, rangé avec un soin presque maniaque, une théorie de liqueur aux couleurs chaudes et apaisantes. Sans la moindre hésitation, elle se servit un verre d’un liquide ambré aux senteurs de lavande et retourna s’asseoir dans le fauteuil à côté de la cheminée. Elle n’avait point à cœur de poursuivre son ouvrage et c’était une manière pour elle de se donner du courage, quand bien même elle se savait coupable.
    – Où sommes-nous ? demanda soudain la princesse, dont l’attention se perdait dans la contemplation de l’immensité des lieux.
    – Mais dans la forêt qui s’étale à quelques encablures du château, voyons ! s’exclama la corneille.
    – Vraiment ! s’étonna la princesse. J’aurai cru cependant avoir marché des heures.
    – Ce n’est qu’une illusion petite Sváfa. Suis-moi jusqu’à ce tertre. De là, tu pourras observer les tours du palais.
    La jeune fille acquiesça et marcha en direction de la butte, la corneille perchée sur son épaule. Arrivé en haut, en sueur, mais le sourire aux lèvres, elle découvrit en effet les hautes murailles et le donjon ce château où elle demeurait encore quelques heures auparavant. Elle apercevrait de minuscules silhouettes courbées dans les champs, tandis que d’autres se déplaçaient à pied ou en carriole. Des larmes coulaient le long de ses yeux, mais elle était heureuse. Elle ne comprenait pas pourquoi ses parents l’avaient privée de ces choses merveilleuses. N’était-elle pour eux qu’une chose si fragile qu’il faille la garder auprès de soi dans un écrin doré ?
    – Pourquoi ont-ils fait ça ? murmura soudain la princesse, à l’adresse de la vallée qui s’étendait sous ses pieds.
    – De quoi parles-tu, princesse ? s’enquit la corneille, comme elle battait des ailes.
    La jeune fille poussa un long soupir.
    – Je me demandais : pourquoi m’ont-ils enfermé dans ce château merveilleux, autre nom d’une prison doré ? Toute ma jeunesse, ils m’ont parlé de monstres qui dévoraient les petites, puis les jeunes filles. Cependant, jamais les paysans et les marchands n’y faisaient la moindre allusion. Pourquoi m’ont-ils menti tout ce temps ?
    L’oiseau plongea ses grands yeux aux reflets d’or et d’argent dans ceux de la princesse.
    – Hélas à cela, je n’ai nulle réponse, pas même le roi des oiseaux. Qui peut savoir ? Mais l’important n’est-il pas que tu sois là, loin de cette cage aux allures de mirages ?
    – Oh si ! s’écria la princesse. Mais c’est qu’il fait chaud et j’ai grand-soif.
    Une lueur fugitive éclaira les yeux merveilleux de l’oiseau qui s’empressa de lui indiquer la mare et ses eaux cristallines aux reflets bleus de toute beauté.
    – Prends garde à ne point trop te pencher en avant, princesse. Ses eaux sont profondes et traîtresses, lui cria la corneille, comme elle dévalait le tertre pour s’en aller étancher sa soif.
    Mais la princesse n’écoutait pas et quelques instants plus tard elle se trouvait face à la surface miroitante dont elle ne pouvait se détacher, attirer le reflet qui y était né. Derrière elle, la corneille avait repris forme humaine. Quiconque l’aurait aperçu n’aurait pu distinguer l’homme de la femme. L’un de ses yeux brillait de la couleur de l’or, quand l’autre était d’argent.
    – Connais-tu la légende de Narcisse, jeune fille, ronronnait la silhouette, dont les pas la conduisaient vers la mare. L’on dit qu’il était le fils d’une nymphe, violé par un dieu fleuve. On prédit à sa naissance qu’il vivra aussi longtemps qu’il ne se connaîtra pas. Or il advint qu’il était d’une immense beauté, mais aussi très fier et il repoussait sans cesse prétendants et prétendantes. Parmi elles, il y eut une nymphe, Écho qui en appela aux dieux pour le châtier. Une déesse répondit à son appel et un jour qu’il s’abreuva à une source, il aperçut son image à la surface de l’eau.
    Elle n’était à présent plus qu’à quelques pas de la jeune toujours fascinée par les visions qui surgissait de l’onde.
    – À ta naissance, une mauvaise fée prédit à tes parents qu’à l’âge de tes quinze ans tu apercevrais ton image dans une rivière et que t’y noierais, susurrait celle qui avait été corneille.
    – Or une autre fée marraine s’est interposée ! ragea-t-elle.
    – Elle n’a pu défaire le sort. À la place, elle prédit que ce serait ton reflet qui prendrait ta place et mourrait, poursuivit-elle d’un ton plus calme. Tandis que tu traverserais l’envers du miroir et y demeurerais jusqu’à ce qu’un prince vint te délivrer.
    Penchée sur son reflet, la jeune fille n’entendait rien de l’étrange monologue.
    – Un prince qui n’aurait été autre qu’elle-même, siffla la silhouette.
    Au même instant, la princesse bascula la tête la première dans l’onde glaciale, entraînant avec elle tout le paysage, à l’exception de l’androgyne dont une main se tendait en direction de la silhouette qui venait de surgir des flots, en même temps qu’un rictus de colère déformait ses traits.
    Après une marche dans un corridor qui lui avait paru interminable, le majordome s’arrêtait pour la première fois. Devant ses yeux s’élevait une porte en bois d’acajou finement ouvragé et rehaussé de fines dorures.
    – Si vous vous voulez bien vous donner la peine d’entrer. Monsieur va vous recevoir. Cependant, je tiens à vous mettre en garde. Mon maître est quelqu’un de très taciturne, à la limite de la misanthropie. Ne lui soyez en aucune manière gré de ses remarques ou de ses manières. Demeurez seulement poli, répondez à ses questions le plus simplement du monde et tout se passera le mieux du monde. Je reviendrai vous chercher lorsque votre entretien sera achevé.
    Comme il se retirait, il ajouta soudain :
    – Oh ! Pardonnez-moi, mais j’ai omis de vous avertir d’une chose importante. Monsieur a parfois ses excentricités. Obéissez-lui en tout, surtout. Il a horreur des gens qui renâclent à l’exercice.
    Chafouin, le jeune homme le regarda disparaître au milieu des ténèbres. Derrière lui se dressait une porte qui, tout à coup, ressemblait à celle des enfers. Qui se tiendrait à l’intérieur, Charon, Cerbère ou bien encore le seigneur Hadès ? Aleister se retourna, une main tendue vers la poignée en métal dorée. Mais à peine l’eut-il effleuré que le battant s’entrebâilla et une voix sépulcrale s’éleva.
    – Donnez-vous donc la peine d’entrer, monsieur Stormwater, et laissez-moi goûter un peu de la joie que vous y apportez.
    Dans le corridor, il lui sembla que les flammes s’étouffaient, comme asphyxier par les ombres qui s’échappaient de la pièce, alors qu’avait surgi devant lui un homme de haute taille et aux yeux caves. Le teint pâle, il s’appuyait sur une canne en bois de chêne à la poignée courbée et se finissant par une tête-de-loup en argent.
    – N’y voyez là que l’une des excentricités de mon maître, monsieur Stormwater. Avancez-vous ou il prendra votre refus pour de l’impolitesse.
    Aleister sursauta et jeta un brusque coup d’œil en arrière. Le couloir était désert ; la seule présence humaine, hormis lui-même, n’était autre que cet inquiétant personnage qui se tenait dans l’embrasure de la porte.
    – Auriez-vous perdu quelque chose, jeune homme ?
    La voix de l’homme était devenue soudain plus cassante, plus menaçante. Aleister réprima le frisson qui naissait à la base de son échine ; il ne désirait pas ajouter encore le malaise à la confusion.
    – Certainement non, monsieur ! s’excusa-t-il.
    – Alors qu’attendez-vous pour entrer ? Ma compagnie vous déplaît-elle à ce point ?
    Aleister sentait se resserrer autour de sa gorge le nœud coulant que lui avait passé cet homme dès qu’il lui avait adressé la parole. Qu’il fasse demi-tour et, plus jamais, il ne reverrait le jour, ou du moins lui semblait-il, tant tous les hôtes de la maison paraissaient manier l’art la polysémie et du double sens avec une subtilité rare.
    – Je ne me permettrai pas, monsieur ! s’excuse Aleister comme il avançait le pied en direction du seuil.
    L’homme se retira. De lui, il n’apercevait plus que la canne dont le pommeau luisait dans les ténèbres ; un feu ronflait dans l’âtre. Derrière lui, quelqu’un refermait la porte sans un bruit.

Texte publié par Diogene, 15 avril 2018 à 21h45
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