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Tome 1, Chapitre 6 « Afávs Ednihtsrüf » Tome 1, Chapitre 6
Sváfa Fürsthinde murmura l’ombre, le regard fixé sur son portrait. Elle l’avait peint un jour de pluie alors qu’elle scrutait le grand miroir à la recherche d’un être avec qui elle pourrait parler.
    – Et si nous faisions ton portrait ma petite ? lui avait-elle proposé et la princesse s’était enthousiasmée. Pour passer le temps pendant la pause, elle lui avait raconté une histoire, son histoire, bien qu’elle l’ignorât.
    Une fois l’oiseau parti, Sváfa se garda bien de laisser éclater sa joie, car on aurait soupçonné quelques diableries et elle aurait été alors surveillée encore plus que de raison. Fort heureusement, son anniversaire était dans trois jours et tous étaient bien trop préoccupés par les préparatifs de la fête pour s’apercevoir de son changement d’humeur. Elle avait profité de ce temps libéré pour s’en aller explorer les recoins les plus secrets du château. Hélas, elle en conçut une grande déception, car elle ne découvrit rien qui s’apparentât à quelques passages oubliés ou escaliers escamotés. Elle vint alors à s’interroger sur la véracité des paroles de l’oiseau. Il n’existait aucune sortie à laquelle personne n’eut pensé et toutes les issues étaient soigneusement gardées. Néanmoins, le roi des oiseaux ne lui avait-il point promis d’exaucer son souhait le plus cher ? Si bien sûr, et aucune majesté ne peut renier sa parole qu’il soit humain ou non. Les jours passèrent et enfin arriva le jour de son anniversaire. Tout le palais était en liesse et dès qu’elle eut rejoint ses amies, elle s’empressa, ainsi que le lui avait recommandé le sombre oiseau, une partie de cache-cache. Toutes approuvèrent, puis se dispersèrent telle une nuée de moineaux dans les couloirs du château. Sváfa, alors qu’elle se dirigeait vers l’une des ailes les plus reculées, surprit, perché sur le rebord d’une fenêtre, la corneille messagère.
    – Bonjour Sváfa ! As-tu suivi mes instructions à la lettre ? s’enquit l’oiseau.
    – Oh, oui ! se rengorgea la princesse. J’ai bien pris soin de faire semblant de rien.
    – Fort bien ! À présent, suis-moi, lui ordonna la corneille qui s’envola à tire-d’aile dans le corridor.
    L’oiseau volait vite et la jeune fille marquait de temps en temps le pas pour reprendre son souffle. Elle pensait connaître les moindres recoins du château – n’avait-elle pas eu toute sa jeunesse pour l’explorer – pourtant il lui semblait qu'elle s’aventurerait dans des lieux qu’elle ne reconnaissait point. Parfois, lorsqu’elle s’arrêtait à cause de ses pieds qui la faisaient souffrir, elle jetait, à la dérobée, une œillade sur les portraits suspendus, homme-femme, hommes, femmes, jeunes ou âges ; tous lui étaient inconnus. Mais, il en était fort étrange parmi tous les autres : le portrait d’un jeune garçon, d’environ son âge, vu de dos. Il était assis sur une plage de galets et derrière lui se tenait deux hommes, dont l’un était un peu plus en retrait par rapport à l’autre. Hélas, elle n’eut pu s’attarder dessus, car l’oiseau volait vite et la pressait sans cesse.
    – Sommes-nous encore loin, s’enquit-elle, comme il lui paraissait avoir trotté pendant des heures.
    – Que non, gente demoiselle ! lui répondit la corneille. Sitôt franchie cette porte que tu aperçois dans le fond, nous serons dans ces contrées dans lesquelles tu rêves de t’aventurer.
    En effet, au bout du corridor, éclaire par quelques maigres torches, luisaient les montants en métal d’une minuscule porte en bois.
    – Nous y voici, princesse. Ouvre donc cette porte! Je te précède, lui enjoignit l’oiseau qui frappa du bec le lourd verrou.
    Sans hésitation, Sváfa tira à elle la porte massive ; il lui tardait tant de découvrir enfin ce monde qui lui avait si longtemps été interdit. À l’extrémité du boyau, elle devinait une vive lumière, qu’elle identifia comme le soleil. Elle progressait lentement dans l’étroit corridor. Même à quatre pattes, il lui arrivait de se cogner la tête dans le plafond ; l’oiseau marchait devant elle à un pas tout aussi mesuré.
    – Nous sommes presque arrivés, princesse. Prends garde, car le chemin devient abrupt.
    En effet, alors que le sentier ne possédait aucune déclivité, celui-ci se relevait soudain, en même temps qu’il était encombré de cailloux et de racines de toutes sortes. L’oiseau, grâce à ses ailes, sautait de paroi en paroi. Hélas, la princesse, elle, n’avait que ses mains et ses pieds, sans compter que sa robe n’était pas l’habit le plus adapté pour semblable aventure. Mais elle était résolue à aller jusqu’au bout et à explorer ce royaume dont on lui avait dit tant de mal. Elle n’avait jamais cru la chose possible, car jamais les gens du dehors ne rapportaient d’histoires de monstres mangeurs d’hommes ou d’enfants. Enfin, après plusieurs minutes d’une escalade laborieuse, elle découvrit le fruit de ses pérégrinations : une vaste clairière au milieu de laquelle trônait un lac d’eau cristalline qui renvoyait les rayons dorés d’un soleil haut dans le soleil. Cependant, qu’elle fut encore plus surprise lorsqu’elle s’aperçut qu’en fait de couloir sombre et accidenté, elle avait rampé tout ce temps au travers du tronc d’un chêne gigantesque.
    – Oh ! s’écria-t-elle comme elle s'accrochait avec précaution la ramure noueuse.
    – Fais bien attention ! Ne va point te rompre le coup alors que tu goûtes enfin les fruits de la liberté, la mit en garde l’oiseau.
    Lentement, elle descendit pas à pas le gros de l’arbre. Quand elle fut à une hauteur qu’elle jugea raisonnable, elle sauta. Stupéfaite par tant de merveilles, elle ne disait plus un mot et s’abîmait dans la contemplation des alentours.
    – Oh ! Je vois vos yeux s’attacher à mademoiselle. Prenez garde à ce qu’elle ne vous les vole point… On ne sait jamais.
    Surpris, le jeune homme s’arracha à la contemplation du tableau. Le majordome était là, à quelques pas de lui, droit et silencieux, le regard toujours aussi fixe et indéchiffrable. S’il n’avait reconnu sa voix, il aurait juré que cet homme n’aurait jamais parlé et qu’il aurait entendu un fantôme.
    – Pourquoi me mettre ainsi en garde ? le questionna-t-il, tandis qu’il reportait son attention sur le troublant portrait.
    – Toutes mes excuses, monsieur. Cependant, sauf erreur de ma part, je n’ai rien dit de tel. Je faisais seulement remarquer qu’il s’agissait là d’un portrait fort peu flatteur de la véritable beauté de mademoiselle.
    – Ah, mais il me semblait que…
    Mais le jeune homme n’acheva pas sa phrase, désarçonné par le désarroi sincère qu’il lisait dans les yeux de son interlocuteur.
    – Non véritablement! Ce tableau est à mille lieues de la vérité. Croyez-moi ! Ah ! Si seulement je pouvais… mais non ! Ce serait bien indigne de ma part. Non ! Ah ! Pardon, monsieur, je m’égare et ma raison chavire chaque fois que je parle de mademoiselle. Que voulez-vous ! Une enfant de son âge et de sa beauté, encore seule ! Quel malheur ! Quelle tristesse ! Enfin, les choses sont ainsi. Mademoiselle est si difficile dans ses choix et si délicate concernant ses goûts. Mais enfin, me direz-vous, les femmes sont ainsi et mademoiselle ne fait exception.
    En face de lui, Aleister n’osait pas ouvrir la bouche, trop stupéfait par le spectacle et les envolées lyriques du majordome qui n’avait plus assez de superlatifs à la bouche pour vanter les mérites et la perfection de la princesse Afávs Ednihtsrüf. Était-il fou ou sincère, ou bien les deux à la fois? Il n’aurait su dire.
    – Allons donc ! Je parle, je parle et nous n’avançons point. Cependant, nous avons encore quelque temps devant nous, avant que je ne vous présente à mademoiselle. Vous trouverez celapeut-être audacieux, ce n’est peut-être qu’un caprice de sa part. Qui peut savoir ce qui peut passer par la tête des jeunes gens de son âge? Il serait faux d’affirmer que je fus sage et obéissant, mais sans doute le fus-je plus que mademoiselle. Ah, que voulez-vous, nous lui pardonnons malgré tout! Il faut bien que jeunesse se passe, comme l’on dit. Néanmoins, voici que mademoiselle m’a fait savoir qu’elle accepterait de vous recevoir seulement après le repas de ce soir. Naturellement, elle ne vous privera pas de sa présence. Rassurez-vous !
    – Ah bien ! Comme mademoiselle voudra. Je ne désire en rien imposer une présence qui aurait pu lui être désagréable, bafouilla le jeune homme, peu à l’aise et noyé par la logorrhée de son intarissable interlocuteur.
    – Désagréable ! s’exclama Svartrmaðr. Gardez-vous de prononcer de pareils mots. Au contraire, vous êtes le bienvenu ici. Si vous êtes parmi nous en ce jour, c’est par la grâce de mademoiselle, elle est si sollicitée. La pauvre enfant ! Elle ne sait plus où donner de la tête tant les prétendants se bousculent à ses pieds. Alors, elle a décidé de ne choisir que les plus patients, les plus acharnés, les plus courageux, ceux qui ne reculent pas à la première effronterie de sa part, à la première moquerie. Non, non ! Voyez-vous comme votre compagnie nous est si agréable, car nous n'ignorons pas que vous brillerez par votre esprit et votre intelligence.
    Ainsi flatté, le jeune homme se rengorgea et un peu de rouge lui monta aux joues.
    – Tss ! Tss ! Point de triomphalisme, mon ami ! Mademoiselle est très difficile, je vous l’ai dit. Mais rassurez-vous, même si elle ne vous choisit pas, vous ferez toujours un excellent repas.
    Un frisson courut soudain le long de l’échine d’Aleister qui se figea.
    – Que vous arrive-t-il, mon ami ? Vous êtes tout pâle d’un coup !
    – Oh ! Euh… je… j’ai sûrement mal compris votre propos. J’ai cru un instant que je serai le dîner de mademoiselle Fürsthinde.
    À ces mots, Svartrmaðr éclata d’un rire tonitruant.
    – Vous ! Le repas de mademoiselle ! Ma parole, mais nous ne sommes point des sauvages, encore moins des cannibales. Ah ! je disais, même si mademoiselle vous repousse, vous aurez toujours fait un excellent dîner.
    – Comme vous le dites, s’esclaffa à son tour Aleister, pourtant peu rassuré par les paroles ambiguës du majordome.

Texte publié par Diogene, 15 avril 2018 à 21h41
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