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tome 1, Chapitre 4 « Chapitre 4 » tome 1, Chapitre 4

La nuit était tombée depuis une heure quand Wil rejoignit à nouveau la caverne. Un panier de victuailles subtilisées en cuisine à la main, il soupira et s’y engagea, un peu angoissé vis-à-vis de ce qu’il allait découvrir. Argan se montrerait-il aussi virulent qu’au moment de le quitter ? Parviendrait-il à lui prouver la gentillesse de Brindille ? Rien n’était moins sûr vu son obstination ! Il n’était déjà pas arrivé à le convaincre qu’il ne voulait pas sa mort…

Wil soupira derechef et s’annonça :

— Je suis de retour.

Avant de s’avancer davantage dans la cavité, il souleva la torche imbibée d’huile qu’il avait emportée avec lui, puis chercha dans la poche de son manteau les allumettes qu’il y avait glissées. Il en gratta une contre la roche et éclaira son chemin.

Brindille accueillit sa venue avec un son rauque. Quant à Argan, il se contenta de le dévisager à son exact opposé, la corde tendue à son maximum – sa survie n’avait visiblement pas chassé sa panique.

— Tu es revenu, souffla-t-il.

Sa voix trahissait son épuisement et son désarroi. Aussitôt, la rancœur que Wil avait accumulée suite à ses propos du matin s’envola.

— Oui, confirma-t-il. J’ai de la nourriture et tu es en vie, comme convenu.

Argan hocha la tête et ne protesta pas lorsqu’il l’approcha. L’espoir naquit au fond de son être. Peut-être discuteraient-ils enfin de manière raisonnable ? Wil se promit de tenter l’impossible afin d’atteindre son objectif. En preuve de sa bonne foi, après avoir vérifié que Brindille bloquait l’issue, il lui détacha les mains.

— Il sera plus simple de manger ainsi, déclara-t-il en attrapant la nourriture dans son panier.

Argan l’accepta avec gratitude. Son attitude humble força le fils du tavernier à s’exprimer.

— Je suis désolé de t’enfermer ici, avec une créature que tu appréhendes. Il s’agit de la seule solution que j’ai trouvée.

— Je suppose que je te dois également des excuses. Même si je n’approuve pas tes méthodes, je suis sain et sauf. Tu as tenu tes engagements.

Il opina puis, mal à l’aise, ils mangèrent en silence. Wil n’osa parler de l’effroi des villageois quant à la fuite du jeune homme ni des battues organisées par son maître angoissé. Il avait conscience que personne n’autoriserait Baldur à approcher de la grotte, mais il s’inquiétait. Argan ne pourrait pas rester là très longtemps. Tôt ou tard, il serait contraint d’imaginer une solution ou accepter l’inévitable : il ne sauverait pas tout le monde.

Il se mordit la langue, puis se morigéna. Non, il ne céderait pas au fatalisme.

— Veux-tu m’écouter ? interrogea-t-il l’adolescent.

Celui-ci acquiesça.

— D’abord, j’aimerais que tu autorises Brindille à t’approcher.

— Non.

Le ton fut sec, claquant ; il n’admettait aucune protestation.

— Je te promets que tu ne risques rien, insista Wil. Jusqu’ici, je ne t’ai pas menti. J’ai besoin que tu m’accordes ta confiance. Je souhaite juste que tu la contemples, s’il te plaît.

Argan eut l’air étonné qu’il le supplie, mais à sa grande surprise, il considéra sa demande.

— Un dragon a tué ma famille, déclara-t-il ensuite.

Wil pâlit, aussi hébété que gêné par l’aveu. Voilà qui compliquait les choses…

— Je suis désolé, souffla-t-il, sincère. Je… je ne suis pas naïf au point de croire que les dragons sont tous innocents. Certains sont monstrueux, d’autres agissent dans le but de se préserver. Je n’essaie pas de les défendre ni de minimiser le tort que l’un d’entre eux t’a causé. Simplement… Brindille n’est pas ainsi. Je t’en conjure, donne-lui une chance.

— Je… Si je te demande de lui ordonner de reculer, t’exécuteras-tu ?

Il s’empressa d’agréer :

— Bien sûr.

Le traqueur grimaça.

— Soit. Appelle-la, mais je ne te promets rien.

Wil lui sourit, incapable de lui dire à quel point il appréciait ses efforts. Puis il pivota vers son amie et l’interpella. Il la pria d’approcher avec lenteur et comprit à sa démarche qu’elle n’aurait pas été apte à se déplacer plus vite. Son état empirait… Avec tristesse, il constata que la couleur noire s’était encore étendue sur ses écailles depuis la dernière fois qu’il l’avait admirée à la lumière du jour. Sa patte blanche ne l’était plus que d’un quart. Brindille ne lui survivrait pas, il en était sûr, désormais. Une telle pensée le déprima. Néanmoins, il s’échina à ne rien laisser paraître sur son visage et la caressa.

À ses côtés, Argan se tenait droit, figé dans sa crainte.

— Ça va ? le questionna Wil.

— J’ai connu mieux.

— Elle ne bougera pas. N’est-ce pas, ma belle ?

Deux fines paupières s’abaissèrent sur les grands yeux dorés qui leur faisaient face.

— Détaille-la, Argan. Vois-tu toujours un monstre ?

Au prix d’un immense effort, son prisonnier affronta le regard reptilien. Ses membres tremblaient, sa respiration était extatique. Cependant, il prit sur lui et ne cilla pas. Il sonda Brindille, observa son attitude. Au bout d’un moment, son souffle devint plus régulier, sa position assurée et il osa s’avancer à son tour.

— Je n’avais jamais considéré un dragon de si près…

— Première mission ? demanda le fils du tavernier.

— Première sortie en dehors de la Guilde. Jusqu’à présent, je n’ai eu qu’un enseignement théorique.

Voilà qui expliquait son manque de muscle et la facilité avec laquelle il avait été mis en déroute la veille. Wil s’enthousiasma de sa confidence – un net progrès de leur situation.

— Est-ce… qu’elle a déjà attaqué quelqu’un ?

— Pas en 150 ans, affirma-t-il.

— Tu en es sûr ?

— Nous avons passé un pacte avec elle à cette date. Enfin, le village, plus exactement. Nous veillons sur elle et elle sur nous. En outre, elle ne chasse pas notre bétail et se nourrit plus loin, avec discrétion. J’ignore la façon dont elle vivait avant. Je sais juste qu’elle est très âgée et qu’elle en a eu marre de fuir les chasseurs, de voyager sans cesse. L’accord conclu l’a été à son initiative.

— Les locaux ont accepté d’écouter un dragon ?

— Je ne connais pas tous les détails. De nos jours, on se contente d’expliquer la nature du pacte aux enfants et l’importance de garder le secret.

Argan hocha la tête, hagard.

— J’ai du mal à y croire, avoua-t-il.

— C’est difficile lorsqu’on a été élevé dans la peur de ces créatures. Nous-même avons par instants du mal à y croire, mais Brindille… elle est différente.

Comme pour le remercier, la concernée ronronna.

— Il y a davantage, n’est-ce pas ?

La perspicacité de l’apprenti impressionna Wil, qui resta plusieurs secondes interdit.

— Qu’est-ce qui te permet d’affirmer cela ? finit-il par demander.

— Ta famille était prête à me tuer alors qu’ils n’étaient pas nés lorsque le pacte a eu lieu. Un tel dévouement est énorme. J’ai le sentiment qu’il me manque une information et ton attitude me le confirme.

— Touché.

Un silence s’installa, qu’Argan brisa.

— Est-ce que… est-ce que tu accepterais de m’en dire plus ? interrogea-t-il.

Wil hésita. En le sauvant, il avait pris un risque important, mais vendre la mèche sur l’existence de l’accord passé avec son amie en était un autre. Commettrait-il la folie de trahir les siens une fois de plus et de lui apprendre la nature de leur protégée ? Il inspira, puis se décida. S’il désirait convaincre Argan, il se devait d’être honnête envers lui. Il se soucierait des conséquences plus tard.

— Ma mère me tuera de ses propres mains si elle découvre que je t’en ai parlé… soupira-t-il. Tu es d’accord, Brindille ?

Un ronronnement lui chatouilla derechef les oreilles – au moins, il avait son accord à elle.

— Examine ses pattes, ordonna Wil. Que remarques-tu ?

Argan répliqua dans la seconde.

— Le bout de l’une d’entre elles est blanc.

— Il s’agit de sa véritable couleur.

— Par quel miracle est-ce possible ?

Il sourit tristement.

— Je l’ai toujours connue avec des écailles noires. Déjà lorsque j’étais enfant, elles dominaient les blanches. Pourtant, au début de son existence, Brindille était semblable à la neige. Elle est différente aujourd’hui parce que la maladie la ronge.

— Que… qu’a-t-elle ? Est-elle venue chercher votre protection à cause de son mal ?

— Ce n’est pas le sien.

Les yeux d’Argan s’écarquillèrent et l’implorèrent de lui apporter des explications.

— Elle possède un don, murmura Wil. Son souffle est particulier, il lui permet d’aspirer la souffrance et de la prendre en elle. Elle n’en ressent pas les effets, mais l’effort diminue son espérance de vie et, quand ses écailles seront toutes sombres, elle s’éteindra…

— Donc cela signifie qu’elle…

— Est mourante, oui, confirma-t-il.

Son interlocuteur observa le reptile du coin de l’œil. Il paraissait partagé entre la peine de sa découverte et les certitudes ancrées en lui. Au bout d’un moment, il demanda :

— Chaque dragon possède-t-il un don ?

Wil haussa les épaules.

— Je l’ignore. Je suppute que Brindille a « vendu » le sien dans le but d’obtenir la protection des villageois. Elle nous soigne ; elle absorbe nos douleurs, guérit nos enfants, sauve nos bébés, soulage nos vieillards, résorbe nos blessures physiques. Depuis 150 ans, dès qu’un résident souffre d’un mal quelconque, elle répond présente. Elle se tue à petit feu pour nous et ne nous demande rien en échange, si ce n’est de taire son existence. Comment pourrions-nous donc la trahir ? Comment pourrions-nous ne pas tenter l’inenvisageable afin de prolonger sa fin ? Je ne m’attends pas à ce que tu nous pardonnes. Je reconnais que nous sommes allés trop loin en t’entravant, puis en projetant de t’éliminer et je n’ai jamais escompté ta mort. J’espère juste que, au fond de toi, une parcelle de ton être arrivera à saisir, maintenant que la vérité t’a été révélée. J’aimerais que Brindille soit en mesure de terminer son existence en paix…

Incertain, Wil n’en raconta pas plus. Tout expliquer au jeune homme lui procurait une sensation de justice, comme si c’était bien la chose à faire. Néanmoins, il craignait sa réaction. S’il refusait de taire la présence de Brindille…

La gorge nouée, il s’interdit d’y songer.

— Oui, souffla Argan.

Surpris, il bafouilla :

— Que… quoi ?

— Je pense que je comprends. Je ne parviens pas à décider si j’approuve les tiens ou non, une grande part de moi affirme que c’est de la folie et qu’il est inacceptable d’accorder sa confiance à un dragon, mais si ce que tu m’as relaté est vrai, alors je comprends votre position et l’acharnement des tiens à protéger le… Brindille.

Wil sourit, presque plus touché par l’emploi du surnom de son amie que par les propos qu’il venait d’entendre.

— Vu l’affection que tu as envers elle, poursuivit le chasseur, je crois même que je vais te remercier une nouvelle fois de m’avoir sauvé. Rien ne t’obligeait à agir de la sorte. Débarrassé de moi, l’intégralité de tes problèmes se serait envolée.

— Je ne souhaite pas ta mort. Surtout que… c’est de ma faute si on en est là. Si je m’étais montré plus prudent lorsque je suis allé prévenir Brindille, tu ne m’aurais pas suivi. Ton maître et toi seriez restés le temps de mener une enquête de routine, puis vous seriez reparti et personne n’aurait été en danger.

Argan ne confirma ni n’infirma ses propos. Il se contenta de le scruter avec attention, le regard voilé de doutes et d’incertitudes.

— Puis-je te poser une question ? finit-il par lui demander.

Wil opina.

— Si je n’accepte pas tes conditions et affirme vouloir prévenir Baldur, que se passera-t-il ?

— Honnêtement ? Je n’en ai pas la moindre idée. J’ai conscience qu’il ne sera pas possible de te garder ici des jours. Je suppose que je me creuserai la tête pour inventer un plan B.

Argan le dévisagea. Puis, les doigts tremblants, il avança sa main jusqu’au museau du majestueux reptile et l’effleura. Un léger sourire prit place sur ses lèvres.

— Tu es donc incapable de décider qui mourra entre elle et moi ?

— Je ne vois pas pourquoi l’un de vous serait obligé de mourir. Il existe forcément un autre moyen.

Wil fut gratifié d’une œillade indéchiffrable.

— Le pacte… stipule-t-il que votre « invitée » n’a pas le droit de s’en prendre aux gens qui ne sont pas du village ?

Il se mordit la langue. Voilà qui n’allait pas arranger ses affaires.

— Non, avoua-t-il. Mais tu es restée avec elle et tu es toujours vivant.

— Récapitulons, reprit Argan, tu me garantis qu’elle est innocente et mourante, je te promets de ne rien souffler à mon mentor ou à la Guilde, et je retrouve par miracle mon chemin après m’être perdu, c’est bien l’idée ?

Un nœud serré dans l’estomac, le fils du tavernier agréa. Si les mots prononcés auraient dû lui donner de l’espoir, leur ton l’angoissait. Il sentait qu’il n’avait pas gagné la partie, pas encore : l’apprenti hésitait.

— Une dernière question, enchaîna celui-ci. Admettons que je jure de me taire et que tu me laisses quitter la grotte. De quelle façon t’assureras-tu que je ne te tends pas un piège, que je n’irai pas avertir mon mentor ?

Les lèvres de Wil s’étirèrent. Il s’était attendu à cette question dès le départ et supputait qu’elle surviendrait tôt ou tard. L’heure de prendre son plus gros risque était advenue.

— Je n’aurais aucun moyen de savoir si tu comptes ou non me trahir et vendre Brindille. Mon unique choix serait de t’accorder ma confiance, de m’en remettre à toi, comme tu l’as fait lorsque je suis venu te détacher à l’auberge.

— Tu serais prêt à parier autant ?

— S’il y a une chance que cela vous sauve tous les deux ? Oui.

— Et s’il ne paie pas ? insista Argan.

De plus en plus inquiet, Wil souffla :

— Alors je regretterai ma vie entière de ne pas avoir réussi à protéger mon amie et je prierai pour que l’un de ses congénères abrège ton existence de menteur.

Contre toute attente, un rire lui répondit.

— Voilà qui a le mérite d’être honnête ! Je n’en attendais pas moins de toi.

La main de son interlocuteur s’appuya sur les écailles noires avec plus de fermeté et les caressa. La créature ferma les yeux, en confiance.

— Rassure-toi, Wil. Tu n’aurais pas besoin de prier. M’égarer dans ces contrées a été une épreuve pénible et humiliante. Baldur ne me pardonnera pas de si tôt ma bêtise, surtout qu’il aura gaspillé son temps par ma faute. Notre enquête n’aura rien donné. Je ne peux décemment pas lui imposer la honte de perdre son élève sous les crocs d’un dragon en plus, tu n’es pas d’accord ?

Pour la première fois depuis que Wil avait aperçu le chasseur arriver au hameau, leurs deux sourires se rencontrèrent.


Texte publié par Rose P. Katell, 7 février 2018 à 09h54
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