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Tome 1, Chapitre 5 « Terry » Tome 1, Chapitre 5
Son nom fut la première chose qu'elle lut : Terry. Le message commençait et finissait par ce simple mot...
    
    Terry,
    
    Retrouvez-moi demain, à 22 heures, derrière les Grandes Serres : nous avons des choses à nous dire.
    Brûlez la lettre quand vous l'aurez lue, n'en parlez à personne et venez seule.
    
    À bientôt Terry,
    La Pie.

    
     Les battements de son cœur s'accélérèrent et elle crut s'envoler : les Oras. Ils l'avaient contactée, ils l'avaient trouvée, elle allait devenir l’un des leurs. Elle ne s'était jamais sentie si fière : elle avait été choisie, elle, ils lui faisaient confiance. Elle voulut crier de joie mais se rappela que Neil n'était pas très loin. Elle mourrait d'envie d'envoyer un pneumatique à Chloé mais elle préféra s'en abstenir : le message lui demandait de garder tout cela secret, elle n'osait risquer sa chance…
     Bien sûr, il restait la possibilité que ce soit un piège : se rendre à un rendez-vous au milieu de la nuit sans être accompagné n'était pas prudent, elle n'avait aucune assurance que la lettre venait bien des Oras et même si c'était le cas, elle n'était pas certaine que ces derniers lui veulent du bien. Elle avait évidemment conscience du danger, mais ce n'était pas suffisant pour la faire renoncer. Si elle voulait réussir, elle ne devait manquer aucune opportunité.
     Elle se débarrassa du message comme demandé et partit se coucher. Son excitation était telle qu’elle fut incapable de dormir. La nuit dura une éternité et quand enfin vint le matin, elle compta – avec désespoir – qu'elle devait attendre encore presque quinze heures avant son rendez-vous. Elle passa la journée à surveiller nerveusement les aiguilles de sa montre. Comme Chloé travaillait, elle traina dans les rues du Cyan avec un groupe d'anciens collègues de classe : mais, incapable de ne penser à rien d'autre qu'aux Oras, Terry s'éclipsa en milieu d'après-midi pour retrouver sa maison. Elle trouva Neil dans le salon, en train de faire les cent pas : les yeux de sa sœur passaient convulsivement de l'horloge aux tubes pneumatiques et cette dernière paraissait aussi agitée qu'elle l'était. Terry traversa la pièce pour rejoindre l'atelier de son père et l'autre lui adressa un signe de tête. Elle se laissa tomber au milieu des feuilles de dessin et de calcul qui jonchaient le plancher et se força à respirer lentement. Elle s'aperçut qu'elle tremblait et réalisa qu'elle avait passé les douze dernières heures dans un état d'extrême excitation. Elle tenta en vain de retrouver son calme, puis son attention se porta sur les derniers plans de Marin.
     Il s'agissait d’une commande du Gouverneur du Cyan, un cadeau pour l'un de ses neveux. Le Gouverneur n'avait pas donné d'indication particulière, faisant confiance au père de Terry pour réaliser un jouet de rêve. Marin avait accepté volontiers sa mission et d'après les premières esquisses, l'inventeur avait projeté de concevoir des ailes. La jeune femme devinait qu'il avait l'intention de tendre de larges toiles rigides entre de longues barres de métal. Il avait commencé de nombreux calculs mais aucun n'avait abouti. Le cœur de Terry se serra à la vue de ces gribouillis inachevés...
     On frappa à la porte, Jules apparut sur le pas. Il sourit puis s'avança.
    
    — Salut Terry, comment vas-tu ?
    — Jules ! Si tu cherches Neil, elle est dans le salon.
    — Oui, je viens de la croiser mais je pense que le moment est mal choisi pour discuter avec elle. Je me suis dit que… peut être… enfin… Comment vas-tu ? Tu comptes reprendre l'activité de Marin ?
    — Euh… Non, non, je ne crois pas que… Non. Enfin, Jules… Non. Pourquoi cette question ?
    — En te voyant ici j'ai espéré… Je veux dire, j'ai cru que c'était le cas. Tu as toujours aimé ça, la mécanique et puis, tu es très douée et brillante et… Tu te souviens, quand nous étions plus jeune ? Tu nous inventais des vaisseaux, des armes et toute sorte d’objets merveilleux pour nos aventures. Tu passais des heures entières à traçais des esquisses et fabriquer des maquettes… J'ai gardé la plupart de nos sabres télescopiques.
    — Jules, ça n'a rien à voir. Nous étions des enfants, nous vivions dans nos têtes. Le Système n'attend pas de moi que je crée des sabres télescopiques.
    — Alors qu'attend-il de toi ?
    — Il veut que je sois utile, efficace et obéissante. Il veut que je conçoive de quoi améliorer le confort des habitants de l’Indigo et que je laisse...
    — Terry, et qu'attends-tu, toi, du Système ?
    — Qu'il me rende mon père.
    — Tu penses que le gouvernement a quelque chose à voir avec sa disparition ?
    — J'en suis sûre. Ils me l'ont dérobé, mais je le retrouverai.
    — Que vas-tu faire ?
    — Je vais rejoindre les Oras. S'ils veulent bien de moi…
    
     La voix de Terry se brisa et il y eut un silence. Jules ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose mais il s'interrompit. Il sembla hésiter…
    
    — Terry, je… Tu… Tu devrais… Les Oras, ils…
    
    ...puis il prit une profonde inspiration et dit sur un ton que Terry ne lui connaissait pas :
    
    — Ils le voudront. Les Oras te voudront. Sinon, il n'y aurait pas d'histoire.
    
    
***

    
     Est-ce qu'il était dix heures du soir et qu'elle marchait seule dans les rues du Cyan ? Oui. Est ce qu'elle se rendait à un rendez-vous secret avec un inconnu ? Oui. Est ce qu'elle avait peur ? Non. Est-ce qu'elle mentait ? Non, non et oui.
     Elle mourrait de peur. Elle tremblait comme une feuille et mille fois elle avait envisagé de faire demi tour. Elle regrettait de n'avoir parlé à personne de ce message. Elle était si terrifiée qu’elle serait allée jusqu’à accepter la présence de Neil ou Jules, si cela lui avait permis de ne pas affronter les Oras seule.
     Elle atteint les Grandes Serres et les contourna. Il faisait extrêmement sombre mais elle parvint tout de même à distinguer une silhouette installée sur un muret. L'autre ne l'avait pas encore aperçue et elle en profita pour reprendre son souffle. Elle serra les poings, inspira profondément et se força à avancer. Celui ou celle qui l'attendait la remarqua enfin et se tourna vers elle : son visage était dissimulé derrière un masque de pie. Terry ne put s'empêcher d'admirer le travail de l'artiste qui avait conçu ce faux visage : les traits des contours des yeux étaient fins et les proportions de l'oiseau s'adaptaient parfaitement à l’humain. L'objet était blanc et noir, un long bec recouvrait le nez et un voile délicat cachait la bouche et le menton de celui qui le portait. Le regard de ce dernier s'alluma quand la jeune femme l'atteignit, il se leva et fit une révérence puis lui tendit la main. Une voix de femme, légèrement étouffée, s'éleva.
    
    — Terry ! Je suis heureuse de vous voir. Appelez-moi la Pie. Et tenez, je vous en prie : veuillez porter ceci…
    
     Elle tendit un masque à Terry : il était tout aussi beau que le sien. Le bec était moins long et peint en noir, le reste coloré par différentes nuances de bleus. De fines plumes en papier mâché avaient été ajoutées sur le front. La jeune femme enfila le masque et l'autre parut satisfaite.
    
    — Bien, à partir de maintenant, vous vous nommerez le Geai Bleu, pour moi comme pour tous les autres. Je serai – pour le moment – votre seule interlocutrice chez les Oras. Vous recevrez vos missions de moi et de moi seule.
    
     Terry acquiesça mais fut incapable de dire quoique ce soit. La Pie sortit un livre de son sac.
    
    — Gardez ce livre avec vous. Je signerai par mon alias les messages qui vous seront adressés. Ils seront inscrits sur les murs de la ville, à la craie. Je les délivrerai chaque lundi et je tournerai sur sept emplacements. J’ai noté ici le nom des rues ou bâtiments. Les roulements commencent cette semaine et le premier emplacement correspond à celui-ci, les Grandes Serres. La semaine prochaine, vos consignes seront écrites à l’emplacement numéro deux et ainsi de suite ; dans sept semaines, on recommence avec les Grandes Serres. Les messages eux-mêmes seront codés : c’est pour cette raison que vous aurez besoin du livre. Un mot correspondra à un triplet : page, ligne et emplacement du terme sur la ligne. Vous comprenez ?
    
     La jeune femme acquiesça à nouveau et consulta le titre du livre qu’elle tenait dans ses mains : L’Histoire des Oiseaux de l’Arc-en-ciel de Thomas Bewick. Elle se demanda si son interlocutrice n’aimait pas un peu trop les oiseaux pour être prise au sérieux...
    
    — Il y aura des réunions mais entre nous seulement, les Oiseaux. Nous ne sommes qu’un sous-groupe des Oras, spécialisé l’espionnage.
    — L’espionnage ?
    — Oui, vous serez chargée d’espionner le gouvernement pour nous. Je vais y venir mais...
    — Les Oras ne se réunissent jamais tous ensemble ?
    — Non, trop dangereux. Le Siamois – le fondateur des Oras – préfère éviter pour le moment.
    — Que devrais-je faire ?
    — Oui, voilà : nous aimerions donc que vous récoltiez des informations pour nous. Je vous donnerai des précisions dans les prochains messages. Nous souhaiterions d’abord que vous repreniez l’activité de votre père de manière plus officielle.
    
     Le cœur de Terry fit un bond dans sa poitrine.
    
    — Mon père ?
    — Oui, vous êtes bien Terry Aldermant, la fille de Marin Aldermant ?
    — Oui, mais... Je veux dire : pourquoi voulez-vous que je reprenne l’activité de Papa ? Et pourquoi avez-vous dit « de manière plus officielle » ? Plus officielle que quoi ? Mon père était un Oras ?
    — Non, oui, peut-être : nous les Oras ne nous connaissons pas entre nous – d’où les noms de codes et les masques. Je connais bien sûr votre identité, le Siamois aussi, mais pour les autres membres, vous serez le Geai Bleu. Je n’ai aucun moyen de savoir si votre père était dans les Oras. Nous aurions besoin de vous pour créer des liens avec les membres du gouvernement : certains étaient proches de votre papa et ils vous ont vu grandir, ce ne devrait pas être trop difficile. Discuter avec eux, faites ce qu’ils vous demandent, faites-les parler : c’est tout ce que nous attendons.
    — Mais je...
    — Non, vous en êtes capable, le Siamois en est persuadé. Les Oras ont besoin d’espions : vous, Le Geai Bleu, pourriez devenir le meilleur d’entre eux.
    — Mais s’ils ne parlent pas ?
    — Ils vous adorent ! Ils parleront. N’êtes-vous pas déjà au courant de toutes sortes de petits secrets de l’Indigo ?
    
     Les petits secrets de l’Indigo... Dans leur enfance, Jules, Neil et Terry s’étaient beaucoup amusés à écouter les discussions de Marin et des agents du Système, ils avaient lancé une fausse gazette, Les petits secrets de l’Indigo.
    
    — Alors, êtes-vous prête ?
    — Oui... Enfin, je crois.
    — Bien. Avez-vous des questions ?
    
     Oui, elle en avait une.
    
    — Pourquoi moi ? Comment m’avez-vous choisi ? Pourquoi me faites-vous confiance ?
    — Ce sont les Chats qui décident des nouveaux membres, pas les Oiseaux. Dans votre cas, la proposition venait du Siamois lui-même. Je n’en sais pas plus et même si c’était le cas, je ne vous dirai rien. D’autres questions ?
    
    
***

    
     Le lendemain, Terry se rendit à l’Hôtel de Ville afin de reprendre de manière plus officielle l’atelier de son père. Elle connaissait bien la responsable des emplois, Catherine Dave, qui était une amie de Marin. Quand elle entra dans son bureau – après de longues minutes d’attente –, cette dernière se jeta sur elle.
    
    — Terry ! C’est horrible, horrible, horrible ! Je suis désolée pour toi ! Et pour ta sœur ! C’est trop horrible, horrible, horrible ! Ce pauvre Marin, il n’avait rien fait pour mériter ça. Personne ne mérite une chose pareille. Disparaître comme cela, si jeune ! Comme c’est horrible, horrible, horrible !
    — Merci... Euh... Oui, c’est horrible. Merci Catherine, mais... Enfin, je viens pour...
    — Toutes ces disparitions ! Ça me rappelle les heures les plus horribles, horribles, horribles de notre histoire. Tu as entendu parler de cette jeune femme ? Alice Quelque chose ?
    — Euh non... Mais je viens pour...
    — Oh c’est horrible, horrible, horrible ! Elle avait ton âge je pense, un peu plus jeune peut-être... Oui, plus jeune, parce qu’elle venait de finir deuxième au concours des Veilleurs. Elle venait de l’apprendre !
    
     Le concours des Veilleurs ? Quoi !?!
    
    — Catherine, que s’est-il passé ?
    — Elle a disparu, tout simplement. P’fiou, comme ton père !
    — Mais est-ce que vous... Est-ce que le Système en sait plus ?
    — Non, rien du tout. Et si tu voyais sa mère ! Elle est venue voir Marie-Agnès – tu la connais ? C’est la cousine de Roger, elle est responsable du recensement – à l’aube pour retrouver sa fille. Marie-Agnès a regardé et Alice est effectivement disparue, plus aucune trace d’elle dans les fichiers. La maman s’est alors énervée, comme si nous étions responsables : elle a commencé à dire que le Système l’avait supprimée de ses registres, ce genre de choses. Nous, on savait qu’elle ne pensait pas ce qu’elle disait, la tristesse parlait pour elle, mais imagine un peu si quelqu’un de plus susceptible était passé à côté à ce moment-là. On aurait pu la prendre pour une révolutionnaire ! C’était horrible, horrible, horrible : elle reprenait des discours tenus par les Sétlov eux-mêmes ! Et elle ajoutait des histoires délirantes à propos de cette disparition...
    — Quels genres d’histoires délirantes ?
    — Des choses absurdes. Une histoire de trois hommes, un petit, un grand et un...
    — Un moyen ?
    — Oui, un moyen, et ils auraient enlevé sa fille ou je ne sais pas...
    — Quand est-ce arrivé ?
    — Pardon ?
    — La disparition ?
    — Oh euh... Eh bien, il semblerait que la petite ait disparu dans la nuit, vers deux, trois heures je pense. Enfin, assez parlé ! Nous avons des papiers à remplir ! Tu les as avec toi ?
    — Oui, les voilà...
    — Merci. Je suis si heureuse que tu reprennes l’activité de ton papa : Marin serait si fier de toi.
    
     Quand Terry sortit de l’Hôtel de Ville, la journée touchait à sa fin. Les rues étaient denses et agitées : les travailleurs rentraient chez eux. La jeune femme se faufila entre les passants, ses précieux papiers serrés contre son cœur. Elle se sentait étrangement légère, comme si on venait de lui ôter un poids des épaules. Non seulement elle avait rejoint les Oras, mais en plus, elle avait trouvé le courage de devenir un inventeur, un vrai. À présent elle allait créer, elle allait poursuivre les travaux de son père et surtout, elle allait combattre le Système : elle allait le faire disparaître comme il l’avait fait avec Marin ou Alice.
     Elle atteignit la maison et elle constata que la lumière du salon était allumée : elle était impatiente d’annoncer la nouvelle à sa sœur, elle avait été la première à lui avoir suggéré de s’installer à la suite de Papa. Elle ouvrit brusquement la porte et trouva Neil et Jules en train de discuter, le visage grave et les yeux brillants...
    

Texte publié par JuniperHill, 6 janvier 2018 à 22h01
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