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Tome 1, Chapitre 1 « Terry » Tome 1, Chapitre 1
Un caillou surgit de nulle part pour faire trébucher Terry et la jeune femme s'étala dans la boue. Elle pesta, se redressa d'un bond et jeta un coup d'œil rapide autour d'elle. Personne ne semblait avoir remarqué sa chute et elle en fut soulagée : savoir rester debout était une condition nécessaire pour être acceptée parmi les Oras. Il aurait été dommage de voir tous ses espoirs brisés par une simple pierre.
    
    Terry tenta vainement d'effacer les taches que la terre humide avait laissées sur ses vêtements, puis s'empressa de rentrer à la maison. La jeune fille habitait, avec son père et sa sœur, dans l'un des bâtiments du centre du Cyan. Sa famille ne roulait pas sur l'or, ils n'étaient pas aussi riches ni aussi puissants que les habitants du Bleu ou de l'Indigo, mais le salaire de son père leur avait toujours permis de vivre confortablement. La jeune fille reconnaissait volontiers qu'elle n'avait jamais manqué de rien. Marin, le père, était inventeur : il était un savant un peu excentrique mais, pour une raison inconnue, le Système semblait l'apprécier. Le Général lui-même avait quelques fois fait le déplacement depuis le Violet pour venir passer des commandes et Terry et sa sœur Neil connaissaient plusieurs membres du gouvernement par leurs prénoms.
    
    Alors qu'elle atteignait la maison, Terry pensa qu'il était tard et espéra que son père en aurait conscience. Elle s'imagina pousser la porte d'entrée et trouver Marin et Neil, occupés à l'attendre, à la fois inquiets et agités. Son père se jetterait alors sur elle en la sommant de tout lui avouer : où était-elle allée ? Avec qui ? Qu'avait-elle fait et pourquoi rentrait-elle si tard ?
    
    Elle savait déjà ce qu'elle lui répondrait, son discours était prêt depuis des mois, voire des années. Elle défendrait les Oras, elle leur montrerait, à lui, à Neil et à la terre entière, comment, elle, avait réussi à se défaire du Système et à vivre libre ! Elle était fière de ses idées et elle rêvait du jour où elle pourrait enfin délivrer ces paroles. Ces derniers temps, elle n'avait cessé de rentrer toujours plus tard et s'était efforcée de donner un air mystérieux à ses sorties. Son père et sa sœur avaient fait mine de ne rien remarquer, ils étaient restés calmes et silencieux, comme à leur habitude, mais Terry savait qu'au fond d'eux, l'inquiétude et la colère grandissaient. Ils ne pourraient se montrer impassibles toute la vie, un beau jour, ils exploseraient ; et elle espérait de tout son cœur que le moment était arrivé. Elle prit une profonde inspiration, récita une dernière fois son discours et entra...
    
    Personne ne l'attendait. La maison semblait déserte : les lumières étaient éteintes, dans la pièce principale soufflait un vent glacial et la table à manger n'avait pas été débarrassée des couverts de midi. Terry resta un instant interdite, incapable de la moindre réaction. Elle ne comprenait pas : son père ne sortait jamais ! Il ne quittait jamais la maison, il se trouvait forcément là, quelque part...
    
    — Papa ! Neil ! Je suis rentrée...
    
    Sa voix résonna dans la pièce vide.
    
    — Papa ? Tu es là ?
    
    Elle distingua des bruits de froissement : ils venaient de la chambre de Neil, à l'étage. Terry s'avança vers les escaliers.
    
    — Neil ? C'est toi ?
    
    Les bruits continuaient. Elle monta et atteignit la chambre de sa sœur : elle poussa le battant...
    
    — Neil !
    
    Sa sœur était assise en tailleur, au centre de la pièce. Elle était entourée de classeurs et de livres poussiéreux et triait des papiers de manière mécanique, le visage éteint. Elle sursauta discrètement en entendant Terry et leva vers elle des yeux inexpressifs.
    
    — Neil ? Où est Papa ?
    
    — Il est parti.
    
    Neil avait répondu de son habituel ton neutre et blasé, puis s'était empressée de se replonger dans son travail.
    
    — Parti ?! Mais où ? Quand ? Pourquoi ? Combien de temps ?
    
    Sa sœur ne semblait pas l'entendre : elle continuait de ranger, sans prêter la moindre attention à ses interrogations...
    
    — Mais réponds-moi ! Où est Papa ?
    
    L'autre réagit alors : elle se redressa doucement et traversa la pièce. Elle sortit et Terry la suivit dans la cuisine.
    
    — Neil, où Papa est-il allé ?
    
    Neil commença à s'affairer autour de la poubelle.
    
    — Neil...
    
    Enfin, son regard croisa celui de sa sœur : ses yeux étaient étrangement brillants et Terry se demanda si c'était bien de la tristesse qu'elle lisait sur son visage. Elle n'en était pas certaine, car elle avait toujours pensé Neil incapable de la moindre émotion et n'avait, par conséquent, jamais cherché à comprendre comment celle-ci manifestait ses sentiments. La situation devenait trop étrange au goût de Terry et elle ouvrit la bouche pour protester.
    
    — Neil, je...
    
    — Papa est parti cet après-midi. Trois hommes sont venus, un petit, un grand et un moyen. Ils ont toqué à la porte et Papa leur a ouverts. Ils ont expliqué à Papa qu'ils allaient faire un tour et ils lui ont proposé de les accompagner. Papa a demandé pour combien de temps et ils ont dit une infinité de temps. Papa a répondu qu'il était d'accord et ils sont partis.
    
    D'abord Terry ne ressentit rien : Neil avait parlé trop vite, tout avait été trop brusque, elles devaient recommencer la scène, ils devaient tous tout recommencer... Papa devait revenir.
    
    — Il nous a quittées ?
    
    — Il est parti faire un tour...
    
    — Il a abandonné sa maison ?
    
    — ... avec trois hommes...
    
    — Son pays ?
    
    — ... un petit...
    
    — Son travail ?
    
    — ... un grand...
    
    — Ses enfants ?
    
    — ... et un moyen...
    
    — Il nous a laissées seules, ici... Où vas-tu ?
    
    — Je sors les poubelles.
    
    Le visage de Terry se fit incrédule.
    
    — Les poubelles ?
    
    — Papa a oublié de le faire avant de partir.
    
    Terry attendit que Neil revienne pour continuer la discussion.
    
    — Neil, qu'est-ce qu'on va faire maintenant ?
    
    — Le concours est demain, je dois aller me préparer.
    
    Un concours ? Le concours ? De quoi parlait-elle ? Encore une invention du Système pour créer des... Un doute saisit Terry.
    
    — Le Système !
    
    — Le Système ?
    
    — Ils ont enlevé Papa ! Ils nous l'ont pris !
    
    — Non, il est parti avec trois hommes, un petit, un gr...
    
    — Oui, oui, je sais, j'ai compris ! Mais ils devaient très certainement en faire partie !
    
    — Faire partie de quoi ?
    
    — Du Système !
    
    — Du Système ? Tout le monde fait partie du Système.
    
    — Non, pas tout le...
    
    Un nouveau doute.
    
    — Neil, qu'est-ce que je vais faire maintenant ?
    
    — Tu pourrais reprendre les activités de Papa, tu l'aidais beaucoup avant de...
    
    L'excitation s'empara alors de Terry : elles y étaient...
    
    — Avant de ?
    
    Elle allait le dire...
    
    — Tu étais même plutôt douée...
    
    Non, non, non, elle ne devait pas changer de sujet...
    
    — Avant de quoi, Neil ?
    
    — Avant de...
    
    Dis-le, Neil, dis-le...
    
    — Avant de euh... Avant, quand tu avais plus de temps.
    
    Une immense fatigue s'abattit sur Terry et l'empêcha de réagir. Neil attendit quelques instants mais comme rien ne venait, elle finit par regagner sa chambre.
    
    Terry regarda le cadrant de l'horloge : il était minuit passé. Elle se laissa tomber dans un fauteuil pour réfléchir : le Système était derrière la disparition de son père, elle en était convaincue. Ils avaient eu Marin, mais ils ne l'auraient pas, elle : elle se battrait pour le retrouver et si elle arrivait trop tard, elle se battrait pour le venger. Dès le lendemain, elle irait trouver Chloé et son frère, elle leur raconterait ce qui était arrivé à sa famille et ils rejoindraient les Oras. Ils avaient déjà trop attendu, le temps était venu de passer à l'action...
    
    On frappa à la porte. La jeune fille se leva pour aller ouvrir, puis se ravisa : il était près d'une heure du matin ! Qui de bien intentionné pourrait avoir l'idée de venir frapper à une porte au milieu de la nuit ?!
    
    Les coups retentirent à nouveau et une voix familière s'éleva.
    
    — Terry ? Neil ? C'est moi, c'est Jules !
    
    Évidemment... Qui d'autre ? Terry soupira et ouvrit au jeune homme. Elle lui dit d'une voix fatiguée :
    
    — Jules, qu'est-ce que tu fais ici à une heure pareille ? Si tu viens pour voir Neil, elle...
    
    — Non, non, non ! Je ne veux pas la déranger ! Le concours...
    
    — Oui, le concours...
    
    — Je venais juste... Je viens pour... Enfin...
    
    — Oui ?
    
    — Je...
    
    Il prit une profonde inspiration.
    
    — Neil te cherchait, tout à l'heure. Elle... Je suis au courant pour Marin, sa disparition et...
    
    — Et ?
    
    — Je... J'ai vu de la lumière et j'ai... J'espérais que c'était toi. Enfin, je veux dire, j'aurais été très heureux que ton père soit revenu. Mais comme... Comme Neil te cherchait et que tu n'étais pas là et qu'on ne te trouvait pas et que... Enfin, je suis heureux que tu sois là. Que tu sois rentrée. Et je suis désolé pour Marin, vraiment ! Je... Vraiment... Bon, je vais y aller... Bonne nuit Terry ! Souhaite bonne chance à ta sœur de ma part !
    
    Terry avait regardé Jules trébucher dans les mots sans comprendre. S'il voulait un jour parvenir à communiquer avec les autres êtres humains, le pauvre garçon avait tout intérêt à faire des efforts. Elle le remercia pour la forme et lui rendit son salut. Elle le regarda faire quelques pas en direction de sa propre maison, puis revenir vers elle.
    
    — Non, en fait, ce n'était pas pour ça que j'étais venu. Enfin si, je voulais m'assurer que tout allait bien, que tu n'avais pas disparu mais... Ce n'était pas... Ce n'est pas la seule raison. Je suis désolé pour Marin et si toi, ou Neil, ou vous deux avez besoin de quoique ce soit, vous pouvez venir me voir... Je peux vous aider... Je... Vraiment, n'hésite pas, n'hésitez pas...
    
    — Merci Jules, mais il est tard, tu devrais peut être y aller maintenant.
    
    — Oui, oui, tu as raison. Bonne soirée Terry, à bientôt !
    
    — Bonne nuit, Jules !
    
    Et alors que Jules disparaissait dans la nuit, Terry referma la porte.

Texte publié par JuniperHill, 18 décembre 2017 à 16h58
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