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Tome 2, Chapitre 8 « chapitre 6 - Un dîner macabre » Tome 2, Chapitre 8
Je vomis. Pliée en deux par la douleur, je déversai ce que mon corps contenait encore de nourriture. Une fois vidée de toute énergie, mes muscles se contractèrent, m’empêchant de me relever. Mon sang circulait à une vitesse folle dans ma tête, si folle que cela ressemblait à de l’eau en ébullition. Ma peau s’étirait, s’étirait, comme si l’on voulait la tendre jusqu’à la déchirer.
    
    Ustani. Vreme je .

    
    Mon esprit s’embrumait. Les sanglots de Kaća retentirent dans ma cellule et la douleur s’amplifia. Mon front moite était enfiévré, d’une température bien trop élevée pour qu’un corps humain y survive. J’étais sur le point d’imploser. Des bourdonnements insupportables résonnaient dans mes oreilles et m’empêchaient de recouvrer le moindre soupçon de lucidité.
    
    Ustani. Vreme je. (1)
    
    — Tout ça pour ça, commenta une voix railleuse. Pauvre Svetlana, réduite à un tel état.
    
    La souffrance s’atténua un peu et ma vision embrouillée discerna une silhouette noire, adossée contre le mur. Ma tête tournait, comme si l’on me secouait comme un prunier. Ma bouche sèche, marquée de vomi, tenta de répliquer, mais à la place, je m’effondrai comme une poupée de chiffons sur le sol.
    
    Les bourdonnements s’évanouirent, remplacés par des bruits de pas.
    
    Un démon se pencha sur moi. Ses pupilles rouge sang arboraient des éclats pailletés. Sa queue écaillée s’agitait derrière lui. Ses griffes velues caressèrent mon ventre, pour longer ensuite mes jambes. Son souffle fétide m’arracha un haut-le-cœur et me firent vaciller un peu. Son pelage noir et épais me chatouilla lorsqu’il se pencha sur moi. Ses dents crochues auraient pu me déchiqueter, arracher ma chair pour me dévorer.
    
    Rien n’est réel, avait dit Charles. Il suffisait d’utiliser le voyage astral pour le repousser.
    
    — Regarde dans quel état tu es, susurra-t-il en caressant les courbes de son corps.
    
    Il me souleva brusquement et me projeta contre le mur. Je me laissai retomber au sol, l’esprit soudain envahi par des aiguilles enfoncées dans mon crâne. Le démon se jeta à nouveau sur moi, le regard avide, comme un animal privé de nourriture depuis trop longtemps. Sa langue râpée me lécha un peu partout et le même feu de la veille s’alluma dans mon bas-ventre.
    
    J’aurais voulu résister, mais l’épuisement m’empêcha de réfléchir. Il me fallait partir loin de cet enfer.
    Le démon poussa un grognement et planta ses griffes dans ma jambe. Sa patte se plaqua contre ma bouche tandis qu’un cri strident en jaillissait, et il continua ses insoutenables léchages, salissant mon corps de son contact immonde.
    
    Les sanglots de Kaća retentirent à nouveau. Ses pas fuyants firent le tour de la cellule, tandis que ses appels suppliants attirèrent mon âme jusqu’à elle. Le démon m’assena une gifle pour me ramener à la réalité.
    Svetlana… murmura la voix aimante de ma sœur. Otporite ga. Nije stvarno, ništa nije stvarno. Slušaj moj glas !
    Mais déjà, sa voix se faisait lointaine. Mon âme réussit brièvement à quitter mon enveloppe charnelle, s’agrippant aux échos laissés par les paroles de Kaća. Je m’y accrochai comme la corde que l’on tend à une personne sur le point de sombrer de se noyer, mais les griffes du démon se plantèrent à nouveau dans ma chair.
    
    Je regagnai mon corps et ouvris les paupières. L’apparence monstrueuse du démon avait laissé place au masque terrifiant d’Aleksandar. Ses prunelles étincelèrent d’éclats pailletés et sa beauté terrifiante m’arracha un frisson d’épouvante. L’avidité brûlait dans ses prunelles. Même s’il s’introduisait dans mon esprit, je sentais réellement ses mains me maintenir au sol. Elles étaient glaciales et calleuses au toucher.
    
    La sueur se mêla à mes larmes et lorsqu’il souleva mon tee-shirt pour recommencer à me torturer, mon corps trouva la force de répliquer. Un sourire carnassier s’étira sur le visage du monstre et ses prunelles redoublèrent d’avidité.
    Les ombres mortelles tourbillonnèrent autour de moi et foncèrent, menaçantes, vers lui. Il poussa un grognement bestial et fut contraint de me relâcher. Malgré mes jambes pantelantes et mon esprit défaillant, je réussis à m’accrocher à un pan de mur et à me relever.
    
    J’inspirai une brassée d’air, faisant fi de ma respiration saccadée et des battements paniqués de mon cœur. J’étais bel et bien réveillée et le démon, bien que physiquement absent, demeurait plus réel que jamais.
    Les chances de m’en sortir étaient infimes, voire inexistantes. La silhouette colossale de mon tortionnaire dominait l’espace. Pourtant, dans un élan d’adrénaline, je fonçai vers la porte.
    
    Aleksandar fléchit ses genoux et bondit vers moi, me ceinturant et m’immobilisant à la simple force de ses bras. Mon souffle se coupa et mes jambes en coton s’agitèrent dans tous les sens. Une dizaine de secondes plus tard, il me projeta violemment contre le mur. Avant que je ne retombe, il me rattrapa et me jeta au sol comme un vulgaire animal.
    La fureur marquait les traits de mon ravisseur. Il n’était plus qu’une boule de haine, un amas de violence concentré dans une montagne de muscles. Il ne se contrôlait plus. L’adrénaline qui habitait mon corps s’évanouit en un instant et mes forces s’amenuisèrent définitivement.
    
    Svetlana ! Svetlana ! hurla la voix de ma cadette. Dođi do mene ! (2)
    
    Mais je ne l’entendais déjà plus. Mes pensées s’éparpillèrent et l’oxygène commença à manquer. Les griffes du démon se resserraient autour de ma nuque. Jamais je n’avais connu une telle démonstration de force et rage. Aucun homme n’en possédait autant, pas même après des années passées à se doper. Même un simple Caché ferait pâle figure face à lui.
    
    Alors que les ombres mortelles m’attiraient vers les abîmes, un bruit assourdissant retentit près de moi. Quelques secondes plus tard, Aleksandar me relâcha et disparut sans crier gare. Alors que j’haletai, tétanisée, une voix retentit près de moi.
    
    — Est-elle morte ? interrogea une voix féminine.
    
    — Non, je ne crois pas, répondit une autre voix familière. Elle l’a échappée belle.
    
    Des talons claquèrent et je reconnus Charles, ainsi qu’Elena. Le regard de cette dernière trahissait son effroi et son incompréhension.
    
    — Nous l’avons échappé belle, rectifia-t-elle d’une voix perçante. Ses ordres sont clairs. La fille doit rester consciente.
    
    Elle marmonna un juron dans sa langue maternelle et reprit en anglais :
    
    — Il sera de retour demain et s’il découvre la fille dans cet état…
    
    — Il est responsable de son état, répliqua Charles. Tu n’as rien à te reprocher. Elle se trouve ainsi par sa volonté. Tu paniques pour un rien, Elena. Tu n’es pas dans ton état normal et tu as du travail. Laisse-moi l’examiner, elle a sacrément été amochée.
    
    Elena acquiesça et je sentis sa mâchoire se serrer. Elle tourna les talons, tandis que Charles poussait un soupir de soulagement. Il rabaissa mon tee-shirt de manière à recouvrir mes jambes et tapota délicatement ma joue. Je clignai des paupières, oscillant entre la réalité et le désir de m’envoler loin d’ici.
    
    — Ne parlez pas, ordonna-t-il en me déposant contre le mur.
    
    Mes lèvres saignaient, tout comme ma mâchoire. Mes jambes me tiraient douloureusement et je luttai pour ne pas sombrer dans l’inconscience.
    
    — Je suis désolé, Svetlana. Tellement désolé. Je…
    
    J’attrapai nonchalamment la bouteille d’eau qu’il me tendait et l’avalai avec difficulté. Ma gorge sèche me brûlait et le goût du vomi se mêlait au liquide. Mes sourcils se froncèrent et la bouteille me glissa des mains.
    Charles la ramassa et profita de mon inertie pour soulever ma chevelure. Il s’approcha de ma nuque et s’éloigna avant que je n’eusse le loisir de protester. Je revins brutalement à la réalité lorsque je réalisai la teneur de son geste et réprimai un cri d’effroi.
    
    Le visage de mon gardien prit une teinte cendre.
    
    — Vous êtes l’une des leurs, lâcha-t-il.
    
    — Vous avez votre réponse quant à ma couleur naturelle de cheveux, parvins-je à articuler, une pointe d’ironie dans la voix.
    
    Charles ne put masquer son horreur et sa fascination. Il se risqua à soulever de nouveau ma mèche et contempla la morsure présente sur mon cou. Brillante, elle s’était atténuée au fil du temps. Elle ressemblait désormais à une minuscule tâche violette, très profonde, similaire à une tâche de naissance.
    
    J’adressai un rictus au jeune homme. Peu de personnes avaient eu le loisir de contempler une telle marque sans finir découper en morceaux ou être transformé à son tour.
    
    — Êtes-vous…
    
    — Pas encore. La transformation est presque effective.
    
    — Voilà pourquoi vous fixiez mon cou avec autant d’intensité. Vous ne niez même pas votre état. Vous savez pourtant ce qui advient aux personnes contaminées.
    
    — Dans ce cas, attrapez un pistolet et visez bien. Peut-être que je mourrais, après tout. Croyez-moi, vous me rendriez un énorme service.
    
    Mon teint sarcastique m’arracha un soubresaut douloureux. Je toisai alors mon compagnon avec dureté. Ma nature de sorcière avait compliqué les choses. Contaminée de mon vivant, le virus ne m’avait pas immédiatement transformée. Au lieu de cela, les changements s’étaient effectués progressivement.
    
    — Allez-y, Charles, vous n’avez plus rien à perdre et moi non plus. Je ne suis pas en mesure de me défendre.
    
    Charles resta silencieux et chercha un instant ses mots.
    
    — Le blond platine vous va bien, déclara-t-il finalement.
    
    Si la situation n’avait pas été aussi dramatique, j’aurais éclaté de rire face à cette réponse absurde.
    
    — Combien de temps vous reste-t-il ? risqua-t-il.
    
    — Quelques jours… ou heures.
    
    Sa tête effectua un mouvement presque imperceptible.
    
    — Le temps presse, donc, soupira-t-il.
    
    Un froid abyssal déferla soudain dans mon corps. Les nausées s’atténuèrent mais j’eus l’impression de recevoir une gifle en plein visage. Un coup d’œil en direction de mes mains me firent réaliser la teneur de mon changement physique : ma peau arborait une teinte plus diaphane qu’à l’accoutumée. Mes doigts touchèrent discrètement mes bras et je compris d’où venait cette sensation de froid.
    
    J’étais en hypothermie.
    
    — Si je vous libère avant… avant votre transformation, il vous rattrapera, n’est-ce pas ?
    
    Aleksandar me rattraperait, Cachée ou non. Nos âmes étaient liées. Le virus de Jouvence me permettrait probablement de me libérer de son emprise. La légende racontait qu’un vampire ne possédait plus d’âme et pour cette raison, ne pouvait plus contempler son reflet dans le miroir. C’était une erreur ; leur âme subsistait. Cependant, au fur et à mesure des années et des siècles qui s’écoulaient, leur immortalité avait raison de leur Humanité. La soif de sang chassait toutes formes de conscience, ainsi, il était difficile pour un démon de prendre possession d’eux.
    
    J’esquissai un rictus à cette pensée. Des décennies seraient nécessaires pour parvenir à dompter ma soif de sang et cultiver ce fragment d’humanité. Je ne disposais pas de ce temps. Si je laissais la part bestiale me dominer, Aleksandar parviendrait sans mal à m’arracher mon héritage.
    
    Néanmoins, la force procurée par le virus de Jouvence me libérerait de ma fragile position d’humaine. Je pourrais l’affronter physiquement et le repousser. Mes pouvoirs ne me dévoreraient plus autant d’énergie et je pourrais les utiliser bien plus aisément.
    
    Ce serait une maigre victoire, mais une avancée considérable dans cet interminable combat contre lui.
    
    — Vous devez choisir votre camp, Charles, murmurai-je. Je suis épuisée et je crains qu’à force, les sévices d’Aleksandar aient raison de moi. Ou vous vous décidez à me sortir d’ici, ou vous me laissez crever. Ne me laissez pas dans l’attente.
    
    Ne me laissez pas espérer, rectifiai-je pour moi-même.
    
    Soudain épuisée, mes paupières s’alourdirent et l’appel du sommeil m’enlaça pour mieux m’attirer à lui. Le souvenir de mon frais cauchemar m’empêcha de me laisser sombrer, mais ma résistance ne ferait pas long feu. Si j’avais gardé un peu plus de lucidité, j’aurais tenté un voyage astral afin de retourner dans la gare d’Aloïs.
    Mais à présent, je désirais juste rester seule et lutter contre l’irrépressible envie de dormir. Les paroles de Charles m’échappaient déjà et avant que je n’eusse le loisir de lui ordonner de se taire, il était trop tard.
    Je m’écroulais lourdement contre le sol et laissai le néant m’engloutir.
    
    
     ***
    — Merci d’être venue.
    
    Je clignai des paupières, certaine d’halluciner. Les bras de Morphée m’avaient déjà délaissé et je me trouvais dans une pièce obscure, debout et parfaitement consciente. Plus aucune blessure ne martelait mon corps, ce qui signifiait une seule chose : mon âme s’était de nouveau séparée de mon corps.
    
    Aloïs éteignit sa vieille radio et m’invita à m’asseoir sur une chaise. Trop heureuse d’être libre de mes mouvements et de la douleur, je déclinai son offre et scrutai la pièce sous toutes ses coutures.
    
    — Comment… comment suis-je arrivée ici ? interrogeai-je d’une voix rauque.
    
    Le bureau se situait à l’étage de la gare et donnait vue sur les quais. Parfaitement rangé, la décoration donnait un effet vintage, digne des années 1950. Malgré sa simplicité, j’appréciai l’effort de décoration. La radio s’alluma de nouveau et une voix enrouée s’échappa de l’appareil.
    
    En un pas, Aloïs se trouva près de la porte, où un jeune vampire, à peine sorti de l’enfance, venait de faire son entrée. Petit, son teint était aussi poussiéreux que celle du chef de gare.
    Ses yeux argentés se posèrent sur moi avec sensualité et il ne put réprimer un feulement ravi. Il tendit un plateau à Aloïs, plateau qui contenait… de la chair fraîche.
    
    — Merci, Tuomas, fit le chef de gare en se raclant la gorge.
    
    Il déposa nonchalamment le plateau sur son bureau désordonné et se lécha les babines à la vue de sang qui coulait de la chair. J’arquai un sourcil, mi-horrifiée, mi-fascinée par ce spectacle. Était-ce un morceau de bras humain ?
    
    — Vous ne chassez pas directement ? m’étonnai-je.
    
    Les canines d’Aloïs luisirent sous l’effet des rayons de la lune. Par égard pour moi, il se retenait de se jeter dessus.
    
    — Je pioche habituellement dans les livraisons de Vienna, confessa-t-il sans la moindre émotion. Mais je n’aime guère m’aventurer sur les territoires humains. Tuomas lui… il aime user de sa tête d’ange pour séduire ses proies. Alors il me ramène des suppléments, parfois. Tout dépend de son humeur.
    
    Mon ventre ronronna d’envie à la vue des gouttes de sang. Si mon corps ne possédait pas encore la morphologie nécessaire pour supporter un tel repas, mes prunelles se dilatèrent et ma langue humecta mes lèvres avec désir.
    Je compris à quel point la maîtrise de sa soif était compliquée. L’image de Laurent s’imposa à moi. Ses traits fins et ses lèvres douces et charnues m’arrachèrent un frisson. Le roi du self-control, l’un des rares Cachés capable de ne pas ressentir une soif avide au contact des humains.
    
    — Vienna nous a affaiblis, réduits à l’état de bête… cracha le chef de gare. Je devrais bientôt quitter ma gare… cela me rend triste, mais je suis heureux.
    
    Il ne précisa guère les raisons de sa joie, mais je devinai que la perspective du garde-manger que représentait le Monde suffisait à améliorer son humeur.
    
    Je me rappelai soudain qu’il n’avait pas répondu à ma question et que la vue de ce morceau de chair humaine m’avait littéralement fait oublier l’absurde réalité. C’était comme si Aleksandar n’existait plus, comme si rien d’autre ne comptait plus, hormis la vue de ce précieux fluide vital.
    
    Son odeur m’enivrait, douce, salée, sucrée… de multiples saveurs s’offraient à moi et mes papilles rêvaient d’y goûter enfin. Aloïs ébaucha un rictus face à mon désir palpable et plongea ses crocs dans la chair ferme du morceau de bras.
    Laurent, en établissant ce royaume à l’effigie des créations de la Juventus Babina, espérait leur offrir la gloire qu’elles méritaient. Selon les légendes et les études de l’Agencija, le Demi-Monde abritait des monuments somptueux, même si beaucoup de Cachés, face aux restrictions imposées par Vienna, n’avaient guère le loisir d’en profiter. La plupart, obnubilés par le sang qui se raréfiaient, attendaient tapies dans l’ombre l’arrivée des prisonniers viennois pour les dévorer.
    
    — Vous lui avez juré allégeance ? interrogeai-je soudain. À Laurent, je veux dire.
    
    — Bien sûr, répondit Aloïs. Sans cela, je ne vivrais pas dans cette gare.
    
    — Pourtant, vous ne lui êtes pas totalement dévoué.
    
    Michail m’avait fournie la liste des principaux Valets qui livraient des renseignements à l’Agencija en échange de sang supplémentaire. Aloïs Klebel, après réflexion, n’y figurait pas. Ni Tuomas, d’ailleurs. Cela signifiait donc qu’il servait d’informateur à Vienna… ou à un autre clan européen. Néanmoins, mon ancien informateur, Lucifer, m’avait décrit un personnage similaire à lui.
    
    Le terme « valet » se référait originellement aux serviteurs des démons, ceux situés en bas de la hiérarchie de l’Antimonde. Mais ce nom fut ensuite attribué aux Cachés ayant décidé d’assouplir leur allégeance à Laurent. Certains assumaient sciemment leur position, d’autres gardaient leur ambiguïté et n’hésitaient pas à jouer dans plusieurs camps à la fois.
    
    L’Agencija avait ainsi corrompu nombres de valets acquis à Vienna ou à Laurent. C’est grâce à eux que la menace de l’Antimonde et de l’armée des morts nous fut révélée.
    
    — Si mes occupations dérangeaient Laurent, je ne tiendrais pas cette gare, ricana Aloïs. Tant que les prisonniers arrivent à bon port, ses sentinelles me laissent tranquille.
    
    Si Aloïs travaillait pour l’Agencija, il ne serait pas resté ici. Michail offrait à ses Valets des cachettes localisées dans le Monde, dans des zones abandonnées par Vienna et donc idéale comme garde-manger. Bien sûr, la discrétion restait de mise, mais les proies abondaient plus que dans le Demi-Monde.
    De plus, il n’était pas nécessaire de tuer un humain pour se nourrir et certains l’avaient très bien compris. Réduire une proie à la soumission pour s’en nourrir régulièrement était un exercice que certains Cachés pratiquaient à merveille.
    
    — Vous pouvez vous estimer heureuse d’être ici, dit Aloïs. Si Vienna et ses prédécesseurs ne s’étaient pas érigés entre nous pour vous sauver, vous n’existeriez plus depuis longtemps.
    
    
    — Laurent a conclu un pacte avec les sorcières, rappelai-je. Pour une raison qui nous a échappé, ce serment n’a pas été honoré.
    
    — Est-ce pour cette raison que vous souhaitez vous aventurer sur ses terres ?
    
    J’acquiesçai sans sourciller. Aloïs reposa le morceau de chair presque rongé sur le plateau et essuya le filet de sang qui coulait de sa bouche d’un revers de la main.
    
    — Comment suis-je arrivée ici ? demandai-je à nouveau.
    
    — Un truc de sorcière, j’imagine. Votre sœur est si tenance.
    
    Il m’adressa un regard entendu et je laissai échapper un soupir.
    
    — Que vous a-t-elle promis en échange de votre aide ?
    
    — Rien.
    
    Face à mon air surpris, il précisa :
    
    — Que peut-elle me promettre ? Comprenez qu’un fantôme ne m’est guère utile. En revanche… j’ignore ce que votre sœur a fait pour déclencher une telle fureur chez Laurent. Mais les renseignements que j’ai demandé à son sujet ne sont guère élogieux, alors vous comprendrez que je souhaite assurer mes arrières en lui offrant mon aide.
    
    — Qu’attendez-vous de moi ? achevai-je non sans ironie.
    
    — Laurent ignore où elle se trouve. Votre sœur apparaît ici, mais elle disparaît si rapidement qu’il serait impossible à un Caché ou à une sorcière de déterminer la position de son corps. Hélas, elle s’affaiblit et je crains qu’à force d’errer ainsi, son âme ne finisse par mourir.
    
    J’acquiesçai, en m’efforçant de dissimuler mes émotions. Je me doutais bien de l’issue tragique qui attendait Kaća si je ne parvenais pas à la sortir de là. Hélas, ma sœur apparaissait et disparaissait plus vite que son ombre, et mes tentatives de contact par voyage astral ou télépathie se soldaient inévitablement par un échec.
    
    Malgré l’épouvante que me procurait cette nouvelle, je n’étais pas surprise.
    
    — Discutons du prix du billet dans ce cas, dis-je.
    
    Aloïs ne put dissimuler sa satisfaction.
    
    — Il inclut officiellement le transport jusqu’à la station avant la Ville des Cendres, expliqua-t-il. Vous comprendrez que descendre directement là-bas équivaudrait à vous jeter dans la gueule du loup.
    
    — Officiellement ?
    
    — Ensuite – officieusement – il inclura également un transport jusqu’à la frontière entre les territoires contrôlés par Laurent et les territoires libres.
    
    — Les territoires libres ? risquai-je, sans comprendre où il voulait en venir.
    
    — Votre sœur repose là-bas.
    
    Ce fut comme si l’on me lâchait depuis un avion sans parachute. Mon cœur, ou ce qu’il en restait, effectua un bond impressionnant contre ma poitrine et je sentis le sol glisser sous mes pieds. Aloïs ne prêta pas attention à l’ascenseur émotionnel qui me traversait et commença à pianoter ses doigts blanchâtres sur le bureau de bois.
    
    — Que signifie « un transport jusqu’aux territoires libres » ? repris-je d’une voix neutre. S’agit-il d’un train ou d’un guide ?
    
    — Un valet spécial vous prendra en charge.
    
    Je le toisai avec suspicion.
    
    — Il s’agit d’un valet infiltré de la ville des Cendres, précisa-t-il sans masquer son impatience. Il agit à la solde des territoires non-acquis à Laurent. Votre ami Lucifer le connaît bien.
    
    Face à mon visage qui se décomposait, il précisa :
    
    — Je travaillais pour les Kennedy et j’ai le regret de vous informer que votre ami jouait double-jeu.
    
    La pensée du jeune valet m’arracha un sourire. Son cynisme était tel qu’il n’hésitait pas à renseigner trois camps à la fois. Je l’avais rencontré dans un bar à Vienna et ma surprise avait été de taille lorsque j’avais compris que même Laurent le croyait acquis à sa cause. Il s’agissait du meilleur informateur de l’Agencija, un être aussi fourbe que drôle.
    
    — Je le savais avant de m’engager avec lui, raillai-je.
    
    Ainsi, tout comme Charles, l’aide providentielle d’Aloïs ne semblait pas dû au hasard. Si les intentions de mon gardien m’échappaient encore pour le moment, je perçus immédiatement les attentes de mon interlocuteur.
    
    Même après un siècle d’existence, Aloïs était facile à comprendre.
    
    — Quant au prix… je ne demanderai qu’une seule chose. Un bon repas. Comprenez que j’ai tout ce qu’il me faut ici ou presque. Sauf…
    
    — De la viande fraîche ? Tuomas ne chasse-t-il pas pour vous ?
    
    — Une viande fraîche de qualité, précisa-t-il.
    
    Malgré moi, j’ébauchai un rictus. Aloïs voulait récupérer un enfant. L’assassinat était monnaie courante en Europe, cela faisait longtemps que l’argent ne se monnayait plus. Seule l’élite de Vienna pouvait se permettre de l’utiliser encore. Mais le plus souvent, les transactions commerciales se soldaient par un troc.
    
    J’y avais souvent eu recours durant mon adolescence. On échangeait la plupart du temps un bien contre de la nourriture ou un service. En dépit de l’horreur que représentait un assassinat, tuer quelqu’un était finalement assez commun pour se nourrir. Pour ma part, je préférais cette alternative à la prostitution.
    
    — Vous me demandez d’assassiner un enfant ? repris-je avec le plus grand calme. Avez-vous conscience que le taux de natalité en Europe est au plus bas ?
    
    Face à l’absence de perspectives d’avenir dans notre Monde, et les purges de plus en plus violentes de Vienna, les Hommes avaient cessé de se reproduire. Nombre de femmes recourraient secrètement aux pilules contraceptives contrefaites pour ne pas tomber enceinte. Vienna avait eu beau interdire toutes formes de contraception et l’avortement pour réguler les naissances, rien n’y faisait.
    
    Le marché noir gagnait beaucoup d’argent grâce à ces ventes. Les enfants se faisaient donc rare et il me semblait ne pas en avoir croisé à Belgrade ou à Édimbourg, où s’était déroulé ma précédente mission, depuis une bonne décennie.
    
    — Leur sang est encore frais, pas encore pollué par la fatigue, le stress ou l’alcool, confessa-t-il. Livrez-en moi un. Endormi si vous préférez, pour qu’il ne sente rien. Je m’en fiche. J’ai… j’ai juste faim.
    
    Je restai silencieuse.
    
    — Livrez-moi cet enfant et je vous donnerai ce billet. Sinon, débrouillez-vous pour retrouver votre sœur.
    
    J’aurais pu refuser. Il m’aurait suffi de le regarder droit dans les yeux et de l’envoyer paître en enfer. C’était si simple. Je ne risquais rien en me l’aliénant : lorsqu’un valet joue double-jeu, il s’expose et ne peut donc se permettre de me trahir en me dénonçant à Laurent. Si je refusais, nos chemins se sépareraient et il me faudrait seulement rivaliser d’ingéniosité pour m’aventurer dans les terres hostiles du Demi-Monde.
    
    — Très bien, déclarai-je. Je vous donnerai cet enfant.
    
    Même Vienna, malgré ses expériences sordides, n’avait poussé le vice aussi loin. Les prisonniers offerts aux Cachés étaient la plupart du temps jeunes, mais adultes. Jamais la cité n’avait livré des enfants à ces créatures – sans doute pour ne pas aggraver l’absence de naissances.
    
    — J’attends dans ce cas votre retour avec impatience, rétorqua le Caché.
    
    Je quittai la pièce sans même le saluer. Tuomas m’attendait dans le couloir, tapie dans l’ombre telle une chauve-souris. Ses traits enfantins contrastaient avec le sourire carnassier affiché sur son visage cadavérique. Si j’étais venue en chair et en os ici, il se serait probablement jeté sur moi pour goûter mon sang.
    
    La neige tombait encore autour de la gare. Une fine pellicule blanche recouvrait le chemin de fer et la lune, pleine et blanche, éclairait de plein fouet les lieux. Je ne sentais pas le froid régnant. Selon les capteurs de l’Agencija, un hiver sans précédent balayait le Demi-Monde. Les rares capteurs introduits par nos valets indiquaient des températures moyennes de – 15 degrés, et ce, depuis plusieurs décennies.
    
    Pourtant, ma peau demeurait indifférente et cela n’était pas seulement dû à mon absence d’enveloppe corporelle. Était-ce les effets de ma future transformation ? Ou l’espoir de retrouver ma sœur qui persistait ?
    
    Hélas, bien trop rapidement, le lien avec mon corps s’éveilla et je fus brutalement aspirée loin de la gare.
    
    
    (1): Relève-toi. Il est temps.
    
    (2) Svetlana ! Viens à moi !

    

Texte publié par Elia, 21 mars 2018 à 10h14
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