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Tome 2, Chapitre 6 « Chapitre 4 - Sestrica » Tome 2, Chapitre 6
Les sanglots coulèrent, encore et encore. Le visage de mon tortionnaire ne cessait de me hanter, sa voix mielleuse caressant les courbes de mon corps nu et ensanglanté. Ma robe déchirée gisait contre le sol et si les chaînes ne me retenaient plus contre le mur, j’étais incapable d’effectuer le moindre mouvement.
    
    Recroquevillée contre le mur, ma tête s’enfonçait contre mes genoux. Mes bras demeuraient serrés autour de ces derniers, et mes longs cheveux couvraient l’ensemble de mon corps.
    
    Mon bas-ventre se contracta douloureusement. J’avais l’impression de le sentir encore en moi. Je me revis me débattre vainement, lutter pour ne pas l’implorer. Je me sentais comme une poupée détraquée, une marionnette abandonnée par son manipulateur.
    
    Le désir avait laissé place à une terreur glacée. Ce feu m’avait consumé alors que mon tortionnaire s’était littéralement approprié mon corps comme si je lui appartenais. Mon corps s’était finalement soumis et à ce souvenir, j’avais envie d’hurler. Comment avais-je pu ressentir du désir alors qu’il me violait ? Comment avais-je pu laisser ce feu me consumer, alors que la douleur m’attirait irrémédiablement vers un gouffre sans fond ?
    
    Je connaissais la réponse au fond de moi, mais la honte brûlait mon corps. Il avait sciemment provoqué ce désir. S’il ne pouvait lire dans mes pensées, sa faculté à deviner mes émotions et à s’introduire dans mon esprit le rendait tout aussi puissant. Je ne l’aurais jamais cru capable d’aller si loin. C’était idiot, bien sûr. Il était capable d’accomplir nombre de bassesses et avait déjà violé mon intimité par le passé. Mais cette fois-ci, il m’avait soumise et prise comme si je n’étais qu’un morceau de viande. Il m’avait obligé à croiser son regard glacial tout en m’entraînant vers un gouffre sans fond.
    
    Une part de moi s’en voulait. J’avais été incapable de l’affronter et de repousser son corps puissant. Mon corps avait cessé de fonctionner et je l’avais laissé abuser de moi, me réfugiant loin de l’absurde réalité.
    J’étais lâche au possible.
    
    La nausée m’envahissait et les larmes ne cessaient de couler. Bientôt, mon corps serait incapable de verser le moindre sanglot à force de me laisser aller. Puis, peu à peu, mes paupières se firent lourdes. Mes bras pendirent le long de mon corps malgré ma résistance et je me laissai choir au sol, recroquevillée comme un fœtus.
    
    Puis, comme par magie, la douleur qui vrillait mon bas-ventre s’envola. Une sensation de vide envahit mon corps, désormais dépourvu de la moindre énergie. Je ne voulais plus lutter. Ma respiration se calma et je réussis, au prix d’un immense effort, à me détendre quelques instants.
    
    Une sensation de froid claqua soudain sur le bout de mon nez. Surprise, je clignai des paupières avant de sentir une goutte d’eau perler. Je me relevai doucement pour découvrir avec stupeur des flocons de neige virevoltant autour de moi. Le souffle haletant, je les laissais me fouetter la peau. Les larmes se mêlèrent bientôt à eux et une sensation vivifiante me redonna un gain d’énergie. Mes jambes cessèrent de me tirer et mes plaies semblèrent disparaître au contact de la neige.
    
    Les murs grisonnants de ma cellule avaient disparu pour laisser place à une forêt de sapins. La pénombre m’empêchait de discerner clairement le reste du décor mais au fur et à mesure de mon avancée, je discernai un bâtiment à l’horizon.
    
    Sestrica, sestrica… (1)murmura une voix au loin.
    
    Une douce chaleur atténua le froid ambiant et me redonna un peu de baume au cœur, comme si l’on m’enveloppait d’un cocon protecteur. Mon corps nu se recouvrit soudain d’un pantalon et d’un pull, puis d’un épais manteau de laine.
    Mon cœur se serra et la perspective de me retrouver habillée m’aida à ne pas m’effondrer. Je me sentais plus humaine, plus… protégée.
    
    Soudain, je me figeai. Où se trouvait ma cellule ? Pourquoi l’ombre d’Aleksandar ne me menaçait-elle plus ? Pourquoi la douleur et la peine s’étaient-elles envolées de mon corps ? Et surtout, pourquoi parvenais-je à avancer comme si rien ne s’était passé ? L’absence de la présence du démon mit du temps à faire écho dans mon esprit. Son ombre m’oppressait depuis tellement longtemps qu’il ne pouvait s’agir que d’un rêve. Un rêve lugubre, certes, mais un rêve quand même.
    
    La faible lueur de la lune éclaira un instant le bâtiment et à en juger par les voies qui apparaissaient au loin, je me trouvais face à une gare. Mon cœur s’accéléra soudain et je compris soudain.
    
    Un voyage astral.
    
    Mon esprit tenta d’analyser l’information, tandis que je prenais peu à peu conscience de mes sensations. Malgré mon absence d’enveloppe corporelle, mon souffle demeurait régulier. Mon cœur battait avec violence contre ma poitrine et mes yeux s’habituaient sans réelle difficulté à l’obscurité.
    
    J’avais appris à utiliser mes pouvoirs il y a quelques années. Ces derniers se transmettaient de génération en génération dans ma famille depuis l’avènement d’Élia Montgomery, même si personne n’acquit sa puissance légendaire. Mais j’utilisais rarement le voyage astral.
    
    La peur d’être localisée par le démon y était pour beaucoup. Ce dernier pouvait aussi bien repérer mon corps que mon âme, mais surtout, car la présence de mon esprit dans l’autre réalité risquait de mettre ma sœur en danger si celle-ci tentait de communiquer avec moi.
    
    Je déglutis à cette pensée.
    
    Le train à destination du village des Cendres arrivera dans trente minutes, quai numéro 1
, déclara soudain une voix à l’intérieur de la gare.
    
    La voix, féminine et onctueuse, appartenait à une Cachée. Son timbre était trop sensuel et caractéristique des femmes appartenant au clan de Laurent. Je clignai à nouveau des paupières, certaine de rêver. Pourquoi cette gare affichait-elle des destinations en serbe ?
    
    Je frissonnai en constatant que la voix de la femelle avait également parlé en serbe. À force de refouler ma langue maternelle, je ne parvenais même plus à la reconnaître directement. Lorsqu’Aleksandar s’était adressé à moi dans ma langue, le choc avait été brutal. En partant pour Vienna, j’avais reçu l’ordre de me détacher de ma véritable identité. Pour mes proches, Svetlana Milikesevic était morte.
    
    L’anglais et le viennois avaient remplacé le serbe, à tel point que je ne pensais plus dans ma langue originelle. J’avais formaté mon cerveau à penser en anglais, dans l’espoir de détourner l’attention du démon et de mes ennemis.
     Je refoulai un sanglot et continuai d’observer le panneau d’affichage. Je touchai mon bras afin de m’assurer que je ne rêvais pas et constatai que mes mains passaient au travers de ma chair. Mon âme avait bel et bien quitté mon corps.
    Quelque part, je gisais toujours au fond de ma prison, meurtrie et détruite. La douleur se fit trop vive et je la chassai de mon esprit. Dans cet état, il m’était facile de l’oublier un peu et d’avancer. Le vide abyssal procuré par le voyage était si réconfortant.
    
    — Vous êtes venue prendre un billet ? interrogea quelqu’un.
    
    Je réprimai un cri et découvris un homme près de moi. Lui aussi venait de me parler en serbe.
    
    — Ils sont gratuits, dit-il face à mon regard étonné. J’en ai encore dix à donner. Le train part dans vingt-six minutes.
    
    — Pour aller où ? demandai-je.
    
    L’homme me fixa de ses grands yeux ronds. Il semblait âgé d’une cinquantaine d’années et portait de grosses lunettes ainsi qu’un gros pull. En l’observant d’un peu plus près, je remarquai un détail étrange. Sa peau était très pâle, ses sourcils presque blancs et ses prunelles tiraient sur l’argenté.
    
    Un Caché.
    
    J’arquai un sourcil, étonnée. Pourquoi portait-il ses lunettes alors que le virus de Jouvence lui procurait une vue d’aigle ?
    
    — Oh, pardonnez l’accessoire, sourit-il en les ôtant. Mais j’ai récupéré cette paire l’autre jour et je n’ai pas pu résister à l’envie de les mettre. Je ne voulais pas paraître ridicule.
    
    — Je ne vous ai rien dit, rétorquai-je.
    
    Malgré moi, je reculai. Il n’était pas normal que ce Caché me voit. Lorsque je pratiquais le voyage astral, mon âme demeurait invisible à toutes les créatures vivantes de ce monde. Pourquoi discutait-il avec moi comme si je me trouvais réellement ici ?
    
    — Ce train emmène à la Cité des Cendres, expliqua-t-il après un instant de silence. C’est une destination très prisée.
    
    Cette fois-ci, je faillis m’étouffer. La Cité des Cendres était le fief de Laurent. Ce dernier, à la chute de l’Humanité au Demi-Monde, avait bâti une cité similaire à celles de la Renaissance. Mon regard balaya les alentours et me fit comprendre la vérité : je me trouvais au Demi-Monde, cette terre hostile à l’humaine et à la sorcière que j’étais.
    
    Comment étais-je arrivé jusqu’ici sans m’en rendre compte ?
    
    — Qui êtes-vous ? demandai-je. Où sommes-nous ?
    
    — Vous devez bien le savoir.
    
    Face à mon silence, il ajouta :
    
    — Je m’appelle Aloïs Klebel. Je suis le chef de cette gare et mon objectif est de remplir le train de nuit. Profitez-en, les billets sont gratuits.
    
    Il s’avança vers moi afin de m’en remettre un, mais je reculai vivement.
    
    — Ne me touchez pas ! m’écriai-je.
    
    Je restai immobile, les sanglots menaçant de couler à nouveau. Aloïs s’éloigna aussitôt et laissa tomber le billet au sol. Mon corps – ou mon âme – frissonna et le souvenir du démon cloué contre mon corps ressurgit. Finalement, je me calmai un peu, non sans rester sur mes gardes.
    
    Voyage astral ou non, Aloïs demeurait un Caché et sa rapidité de mouvement surpassait largement la mienne. Sa lassitude était néanmoins visible et son teint terne trahissait un ennui profond. Si je me fiais à mon expérience, il avait été transformé depuis au moins un siècle.
    
    — Le train de nuit est pourtant le plus demandé, déplora-t-il. Cela fait une semaine que je n’effectue pas les rendements nécessaires. Les gens venaient par dizaines avant. Mais d’un coup, plus rien.
    
    Je ramassai le billet avec précaution et balayai les alentours du regard. Le Demi-Monde. Michail, mon patron, et Vienna soupçonnaient depuis longtemps la présence de frontières cachées entre nos deux mondes dans les Balkans. Vienna avait beau avoir la main mise sur les principaux portails spatiaux, certains lui échappaient encore malgré ses dispositifs de surveillance.
    
    — La ligne express est un peu vieille, je vous l’accorde, mais elle traverse l’Allemagne, la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Hongrie et la Serbie, énuméra-t-il fièrement. Elle passe ici deux fois par semaine, au milieu de la nuit.
    
    — Et où sommes-nous maintenant ?
    
    — De l’autre côté de la capitale serbe.
    
    Beogradska stanica, compris-je. (2)
    
    Voilà où se localisait le portail des Balkans. Voilà d’où provenait les Cachés qui raclaient les cimetières serbes et roumains. Il se situait depuis toujours sous notre nez et ni Michail, ni moi, n’avions été fichus de le localiser.
    Je notai cette information, le cœur envahi d’un espoir refoulé depuis trop longtemps. J’avais enfin localisé l’entrée du Demi-Monde, celle où ma sœur se cachait probablement. Après des années de recherches infructueuses, je touchai enfin au but.
    
    — Vous pouvez garder le billet, vous savez, indiqua Aloïs. Vu votre état, vous risquerez pas grand-chose.
    
    Son ton trahissait une pointe de méfiance et je compris qu’en plus d’avoir deviné mon absence d’enveloppe charnelle, il avait aussi repéré mon odeur de sorcière.
    
    Je compris alors à quoi servait ces trains. Les Cachés se déplaçant à la vitesse de l’éclair grâce à leur stature, ils n’avaient nul besoin d’encombrer le Demi-Monde de chemins de fer. Et ma présence ici, suite au pacte conclu entre Laurent et Élia Montgomery, était proscrite. Après l’exil des sorcières dans le Monde, Laurent décida de leur interdire l’accès du Demi-Monde.
    
    Cette ligne express servait à livrer les prisonniers viennois dans les différents garde-mangers des Cachés.
    Un rictus horrifié déforma mes traits et je détournai le visage pour n’en rien laisser paraître à Aloïs. Par le passé, Vienna avait conclu un pacte avec les Cachés, lui promettant de fournir régulièrement de la nourriture fraîche en échange de la paix. Sans cela, la soif de pouvoir de Laurent aurait déjà eu raison des frontières poreuses des deux mondes.
    
    — Pourquoi sont-ils gratuits aujourd’hui ? risquai-je en agitant le billet devant moi.
    
    — Une crise sans précédent touche les flux de passagers. Le sang manque.
    
    — Vienna est tombée, révélai-je. Elle ne vous fournira plus de sang frais.
    
    Le chef de gare secoua tristement la tête. La nouvelle de l’effondrement de la cité avait dû faire le tour du Demi-Monde et des différents clans de Cachés. Certains d’entre eux avaient sûrement pillés les banques de sang en réserve dans l’élite scientifique. Néanmoins, je me demandais pourquoi Aloïs s’obstinait à recruter des victimes au lieu de franchir la frontière avec Belgrade et se servir directement là-bas.
    
    J’esquissai un rictus chargé d’amertume et ajoutai :
    
    — Je vais vous prendre un billet.
    
    — Très bien, mademoiselle. Hélas, vu votre cas, je ne peux vous l’offrir gratuitement. Ce serait mal avisé pour notre chef, vous comprenez ? Il crierait à la tromperie sur la marchandise.
    
    — Je ne viens pas ici pour servir de repas, raillai-je. Je viens pour visiter vos terres.
    
    — Le prix sera doublé, dans ce cas.
    
    Mon rictus s’étira un peu plus sur mes lèvres. Un valet. Aloïs jouait forcément double-jeu avec Laurent, sans cela, il m’aurait directement chassé de la gare. Son absence de surprise et son acceptation de ma demande n’auguraient rien qui vaille, il me fallait donc rester sur mes gardes. Je devais découvrir pour qui il travaillait.
    
    — Vous reviendrez dans cet état ? interrogea-t-il.
    
    — Je l’ignore.
    
    — Il faudra garder le secret. J’ignore l’avis de mes supérieurs sur… sur votre éventuelle arrivée…
    
    — Personne ne sera au fait de votre implication, assurai-je. Et pour le prix…
    
    — Revenez demain soir dans mon bureau. À la même heure.
    
    Je voulus lui rétorquer que je ne pouvais pas, mais je me tus. Après tant d’années passées à localiser ce portail spatial, je ne pouvais renoncer maintenant. Le Demi-Monde était difficile d’accès. La majorité des portails spatiaux connus étaient contrôlés par Vienna, afin de réguler les apports de prisonniers. La ligne de chemin de fer suivait probablement celle du Monde, malgré des paysages et une topographie différente au Demi-Monde. Pour cette raison, l’Agencija peinait à déterminer l’activité exacte des Cachés. Nos agents ne pouvaient se rendre là-bas du fait de l’hostilité du territoire et du danger de se confronter à Vienna.
    
    Mais ma découverte changeait la donne.
    
    Aloïs inclina la tête pour me saluer et je m’assis sur un banc face au quai, contemplant avec mélancolie les sapins masqués par la pénombre et la brume hivernale. Si ma sœur se trouvait où je le soupçonnais, l’espoir m’était de nouveau permis.
    
    Une violente émotion tourbillonna dans mon esprit, mélange d’espoir, de lassitude et de tristesse. Si Aleksandar apprenait mon projet, il ferait le lien avec Kaća. Il comprendrait où je souhaitais me rendre et se précipiterait jusque là-bas pour la tuer.
    
    Charles avait raison : je devais utiliser le voyage astral pour ériger une ultime barrière entre le démon et moi. Mon âme ne ressentait pas la douleur physique, ni la sensation du démon cloué contre moi et s’appropriant mon corps comme l’on déchire un morceau de viande.
    
    Un obstacle se dressait devant moi : mon odeur. Les Cachés me repéreraient immédiatement et ce, même si ma transformation arrivait à son terme. Je serais dénoncée dès mon arrivée dans le train et Laurent localiserait aussitôt ma trace.
    
    Tout était différent, désormais. La femme qui avait jadis cédé à ses caresses et mots d’amour n’existait plus. Je m’étais laissé surprendre par la magie du désir et peut-être même de l’amour. Pour la première fois, j’avais laissé un homme pénétrer dans ma vie. Je lui avais accordé ma confiance, malgré les supplications d’Élise, et je lui avais offert ce que je n’avais jamais offert à aucun homme.
    
    Un sentiment de rage me sortit de ma rêverie.
    
    Laurent m’avait menti et connaissait désormais tous mes secrets. Si une pointe d’amour brûlait encore en moi, sa trahison avait dans ma bouche un goût de cendres.
    
    Ma présence au Demi-Monde signifiait remettre en cause son autorité. Il dominait l’essentiel de ce monde, à l’exception d’un minuscule territoire où je comptais me réfugier. Cependant, ma place, ainsi que celles des sorcières, étaient ici. Elle l’était depuis toujours. Élia Montgomery avait fait le nécessaire pour permettre notre survie, mais notre place ici était légitime.
    
    Aloïs vint s’asseoir à côté de moi, étirant ses bras.
    
    — Le train arrive dans dix minutes, dit-il.
    
    Un peu plus haut, trônait une horloge. Elle ressemblait à celles d’usage dans notre Monde, à une exception près : les aiguilles tournaient bien plus vite que chez nous.
    
    Sestrica, sestrica…
    
    
La voix résonna de nouveau autour de moi, m’enveloppant d’une chaleur familière. Avant que je n’eusse le loisir de déterminer sa provenance, Aloïs déclara :
    
    — Les passagers se font rare, mais il y a quelques temps, j’ai rencontré une femme. Jeune, sans doute de votre âge. Elle vous ressemble beaucoup.
    
    Les battements de mon cœur tourbillonnèrent avec violence.
    
    — Une femme ? répétai-je en adoptant un ton détaché.
    
    La voix retentit de nouveau, comme un appel au loin. Aloïs haussa les épaules, mais il n’avait pas prononcé cette information par hasard.
    
    — Elle vient parfois ici et s’assoit sur ce banc, dit-il. Elle parle également serbe.
    
    Si mon âme s’était trouvée dans mon corps, mes muscles m’auraient probablement abandonné.
    
    — C’est une sorcière aussi. Un jour, nous avons longuement discuté. Elle semble si triste et épuisée, tout comme vous. Elle m’a parlée de sa sœur aînée. Une sorcière, elle aussi. Elle tente désespérément de la retrouver.
    
    — Pourquoi me parlez-vous de cette femme ? demandai-je, le cœur vrillé par l’envie de lui sauter à la gorge pour lui tirer les vers du nez. Aurait-elle un lien avec moi ?
    
    — Le village de Medveđa vous rappelle-t-il quelque chose ?
    
    Je me statufiai.
    
    — Sa sœur aînée y aurait vécu un tragique accident.
    
    — Est… Est-elle en vie ? Est-ce qu’elle va bien ?
    
    — Elle est en vie, et elle a encore toute sa tête.
    
    Ona je živa, ona je živa … (3)
    
    — Elle se cache sur nos territoires, loin de ceux contrôlés par Laurent. Lorsque son esprit me rend visite, son corps lui se trouve à des centaines de kilomètres. Vous lui ressemblez tellement, confessa-t-il. Même votre voix est identique à la sienne.
    
    Ona je živa, Ona je živa…
    
    Kaća était vivante. Pour la première fois depuis longtemps, la douleur de son absence s’atténua un peu. Elle avait disparu de ma vie si brutalement, laissant un voile obscur sur mon cœur qui ne m’abandonnait depuis ce jour-là. Je m’étais battu pour la retrouver, construisant même une nouvelle vie, différente du chemin tout tracé qui m’attendait. Rien d’aussi fort n’avait jailli dans mon cœur depuis son départ.
    
    L’espoir.
    
    Pas une simple lueur, comme lorsque Charles m’avait parlé du voyage astral. Cette fois-ci, mon âme reprenait vie, comme si l’on me redonnait une part de moi-même jadis arrachée. J’attendais ce jour depuis si longtemps, mais la crainte me saisit au même moment.
    
    Et si Aloïs mentait ? Si… s’il s’agissait d’une nouvelle ruse du démon ?
    
    Svetlana, sestrica, pomozi-mi … (4)
    
    La voix devint plus proche. Je me relevai d’un bond, balayant le quai du regard. Personne. Après quelques secondes de silence, la voix retentit de nouveau, accompagnée de sanglots. Au lieu de sentir l’inquiétude m’envahir, une douce chaleur me berça.
    
    — Kaća ! hurlai-je. Kaća, est-ce que c’est toi ?
    
    L’horloge sonna trois heures du matin – heure locale. Je sursautai avant de gémir de frustration. Le quai était désert et Aloïs contemplait le chemin de fer d’un air impassible. Soudain, un vent glacial frôla ma nuque – ou le fantôme de ma nuque – et une silhouette passa furtivement près de moi.
    
    Bercée d’un halo de lumière, une chevelure rousse s’agitait. Avais-je rêvé ? La pénombre pouvait rendre le décor confus, pourtant, les sanglots retentirent de plus belle, accompagnés de bruits de pas.
    
    — Kaća ! Est-ce que c’est toi ?
    
    Je me précipitai vers elle, avant de reconnaître enfin ses traits familiers. Mon cœur se serra. Ses yeux verts rieurs avaient laissé place à l’épuisement et à la terreur. Elle semblait à bout de forces et sa silhouette était presque transparente, comme si toutes traces de vie s’échappaient de son corps.
    
    — Kaća ! Tout va bien, je… je suis là !
    
    — Svetlana, pomozi-mi ! murmura-t-elle dans un souffle rauque.
    
    Avant que je ne puisse répliquer quoi que ce soit, le fantôme prit la fuite. Je partis aussitôt à sa poursuite et sautai sur la voie. Un sifflement strident retentit au même moment et une lumière éblouissante illumina le quai. J’eus à peine le temps d’apercevoir le train foncer vers moi que je fus aspirée loin de la gare.
    
    (1) : soeur.
    
    (2): la gare de Belgrade
    
    (3): Elle est vivante
    
    (4): Svetlana, aide-moi !

    

Texte publié par Elia, 14 mars 2018 à 17h28
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