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Tome 2, Chapitre 1 « Prologue » Tome 2, Chapitre 1
Vienna, Europe, 2162.
    
    — Le chef a demandé aux invités de payer, même s’il nous offrira les places pour l’avoir surveillée. À ton avis, petite pute, quel prix vaux-tu ?
    
    La prisonnière ignora l’injure, se mordant les joues pour ne pas fondre en larmes. Ses nerfs s’agitaient dans tous les sens et un voile obstruait son esprit, comme pour oublier l’horrible réalité. Un bandeau l’aveuglait et des liens mordaient sa chair, rendant la douleur de ses blessures plus insupportables encore. Ses jambes lacérées de griffures et de bleus ne la soutenaient presque plus. Ses geôliers la traînaient à la force de leurs lourds bras. Épuisée, elle ne cherchait plus à se défendre et faisait fi des doigts griffus de ses gardiens qui s’enfonçaient dans ses épaules.
    
    — J’espère que le spectacle en vaudra la peine, soupira l’un d’eux. Le chef a toujours été un radin, il pourrait lui tirer une balle dans la tête et appeler ça un spectacle.
    
    — T’inquiète pas, mon pote, le rassura son compagnon. Il nous en mettra plein la vue. Tu mourras de la même manière que tu as vécue : comme un vulgaire animal, ajouta-t-il à l’adresse de leur prisonnière.
    
    Cette dernière garda le silence, trop occupée à calmer sa respiration irrégulière. Elle avait déjà connu la terreur et failli mourir à plusieurs reprises. La mort faisait même partie de son quotidien. À chaque fois, elle avait affronté ces épreuves avec courage. Mais cette fois, tout était différent. La peur gelait ses entrailles.
    
    Une porte s’ouvrit. Elle eut un mouvement de sursaut et redressa la tête. Les battements de son cœur s’accélérèrent à une vitesse folle et une douleur vrilla son ventre. Les murmures présents à son arrivée s’estompèrent et les gardes l’obligèrent à rester immobile. On retira le bandeau posé sur ses yeux et elle découvrit une quinzaine d’hommes réunis autour d’eux. Tous la fixaient avec avidité.
    
    Ses geôliers défirent ses liens et firent signe à un homme de s’approcher. Elle ravala sa salive et tenta de reculer, avant de trébucher. Des éclats de rire se mêlèrent à des murmures avides. Ravalant sa salive, elle rassembla ses dernières forces pour se remettre debout. La nausée menaçait de lui faire recracher ses entrailles, mais cela lui importait peu. Jamais elle ne courberait l’échine devant ces pervers.
    
    Un homme de taille moyenne, au visage dégoulinant de sueur, arriva à sa hauteur et prit la parole :
    
    — Messieurs, merci d’être venus ce soir.
    
    Engleski (1).
    
    Décidément, le sort s’acharnait contre elle. Il lui avait été impossible de déterminer la nationalité de ses geôliers. Elle avait écouté une dizaine de langues depuis sa capture. On l’avait sûrement baladée de camp en camp, sans doute à cause de l’alliance formée par les différentes armées des clans ennemis de Vienna.
    
    Mais l’armée britannique, avec les tchèques, demeurait la plus féroce envers ses ennemis. Si les anglais avaient décidé de punir la viennoise qu’elle était, son agonie serait particulièrement longue.
    
    La rage se glissa à l’intérieur de son corps, invisible et pernicieuse. Elle ne tenta pas de la refouler et inspira une grande goulée d’air. Elle ne se faisait aucune illusion quant à son sort. Ces hommes étaient semblables à des bêtes enfermées depuis trop longtemps dans une cage. La faim marquait leurs visages. Ils voulaient la détruire, la mutiler, l’humilier. Ils la tortureraient jusqu’à lui arracher des supplications.
    
    Elle esquissa un rictus à cette pensée. Si elle devait aller en enfer, elle les entraînerait tous dans sa chute.
    
    — La somme versée par chacun d’entre vous est dérisoire – à la hauteur de la salope ici présente-, mais vous ne regretterez pas cet investissement, croyez-moi.
    
    Le souffle de la prisonnière se coupa un instant et une désagréable sensation vrilla le bas de son ventre. Elle nageait en plein cauchemar.
    
    Quelques heures plus tôt, alors que les bombardements détruisaient la cité de Vienna, elle aurait pu fuir et se réfugier loin de cet enfer. Au lieu de cela, elle allait mourir sans aucune forme de procès. Elle songea à Élise, son amie, qui avait fui la ville avant les premiers assauts. Où se trouvait-elle à présent ? Avait-elle échappée aux armées encerclant la ville ?
    
    — D’où vient cette fille ? interrogea l’un des invités.
    
    Elle nota immédiatement son accent slave et son visage familier.
    
    — Cela t’importe vraiment ? C’est une citoyenne de Vienna qui tentait de fuir à l’est, répondit l’un de ses gardiens.
    
    — Vous nous avez au moins apporté une sacrée beauté, ricana un autre homme. Je comprends mieux pourquoi ces fumiers de Kennedy gardaient leurs femmes pour eux !
    
    La jeune femme frissonna sous l’effet du dégoût.
    
    — Appartient-elle à l’élite ? demanda le slave.
    
    Elle tressaillit à l’entente de cette question. Ce surnom était donné à toutes les personnes proches de la famille Kennedy, qui régnait sur Vienna depuis son fondement.
    
    Après un siècle et demi de règne incontesté sur l’Europe, la cité de Vienna avait cédé aux bombardements de ses ennemis. La ville était désormais plongée dans un chaos sans nom. Les cadavres s’empilaient par centaines dans les rues et les survivants étaient traqués, capturés ou massacrés si l’on découvrait leur affiliation à l’élite viennoise.
    
    — Je ne fais pas partie de l’élite ! protesta-t-elle en anglais. Je… je travaille dans une boutique d’électronique… près du centre-ville.
    
    Un coup de poing frappa sa mâchoire. Elle poussa un grognement de douleur et recula, étourdie.
    
    — Ça petite salope, c’est ce que tu prétends, ricana l’anglais.
    
    Il hocha alors la tête en direction de ses gardiens. Ces derniers attrapèrent ses bras pour l’empêcher de se débattre et déchirèrent sa robe noire, la laissant quasi-nue. Ils lui arrachèrent ensuite son soutien-gorge et l’obligèrent à écarter les bras pour permettre aux invités de l’observer toute entière. Humiliée, les larmes coulèrent le long de ses joues.
    
    — Y a aucune marque d’allégeance sur son corps, indiqua l’un des gardiens. Elle dit peut-être la vérité.
    
    La haine des européens contre Vienna était certes justifiée, mais sa mise à mort relevait du sadisme. La famille Kennedy – qui avait choisi ce nom en hommage au célèbre président américain – s’était en grande partie suicidée avant l’arrivée des ennemis au sein de la cité.
    
    Il s’agissait sans doute de leur meilleure décision depuis des décennies, mais quelques membres erraient encore dans la nature. Elle n’osait imaginer le sort qui leur serait réservé si ces soldats les retrouvaient.
    
    — Messieurs, cela fait trop longtemps que Vienna nous humilie, déclara l’anglais en la désignant de son gros doigt. Il est temps de prendre notre revanche ! Vous vous êtes vaillamment battus et ce soir, au diable la morale, vous êtes en droit de laisser cours à vos pires instincts !
    
    Les applaudissements fusèrent. Elle ravala un sanglot et tenta de contenir la rage qui bouillonnait en elle. Elle se souvint alors de l’interminable trajet l’ayant mené à l’échafaud. De la pluie diluvienne et glaciale, des conversations scabreuses, et de ce sentiment d’impuissance et de terreur. Comment avait-elle pu croire que son plan fonctionnerait ? Avait-elle réellement imaginé échapper à cette guerre ?
    
    Un autre coup de poing frappa son visage et la fit tomber à terre. Le goût du sang se mêla à sa salive et ses dents mordirent sa langue sous l’effet du choc. Après quelques secondes d’étourdissement, elle se releva d’un bond et fusilla son agresseur du regard. Des rires gras retentirent, ponctués de commentaires obscènes.
    
    Rassemblant ses dernières forces, elle lui cracha dessus et lui asséna un coup au visage. Il recula, un filet de sang coulant le long de ses lèvres.
    
    Un silence de mort s’abattit.
    
    — Qu’est-ce que tu as fait ? s’insurgea-t-il. Tu es une pute vulgaire, sans…
    
    Il n’acheva pas sa phrase. Son tortionnaire posa ses mains grasses sur son ventre, tandis que les traits de son visage se tordaient de douleur. Il écarquilla ses yeux globuleux et tenta de reprendre son souffle. Il hoqueta, comme un noyé tentant d’hisser sa tête hors de l’eau, avant d’arborer une teinte violacée.
    
    Puis, un coup de feu retentit et il s’effondra au sol. L’espace d’un instant, le temps se figea. Avait-elle rêvé ? Avait-on tiré sur cet homme ? Pourquoi ?
    
    Avant qu’elle ne revienne à elle, deux autres coups retentirent. Elle posa ses mains gelées contre ses oreilles. Trois hommes, dont le slave, s’étaient levés et tiraient sur les autres invités. Hébétée, elle se baissa pour éviter les balles, se risquant cependant à observer ce macabre spectacle.
    
    Elle crut réentendre les bombardements dans la cité. De nouveau, elle courrait dans tous les sens, se frayant un chemin parmi les citoyens terrorisés. Les obus explosaient près d’elle dans un sifflement étourdissant, répandant autour d’eux une fumée opaque et étouffante.
    
    Lorsque la tuerie cessa, le slave s’avança vers elle d’un pas lent. Il l’observait sans la moindre gêne, ses yeux noisette trahissant une certaine satisfaction. Il était grand, pour ne pas dire immense. Sa peau était légèrement hâlée et ses cheveux châtains formaient d’agréables boucles autour de son visage. Un masque d’ange pour un tueur sans pitié.
    
    — Le compte est bon, annonça un autre tireur en anglais.
    
    — Assure-toi qu’il n’y ait pas de survivants, ordonna le slave.
    
    Il se tourna à nouveau vers elle et s’agenouilla à sa hauteur.
    
    — Tiens, tiens, nous avons affaire à une jolie petite menteuse, dit-il d’une voix suave.
    
    — C’est l’une des leurs, cracha un autre.
    
    — De quoi parlez-vous ? demanda-t-elle.
    
    — Ne fais pas l’innocente, mes hommes et moi sommes parfaitement capables de reconnaître les menteuses de ton espèce. Tu me crois aussi débile que l’autre imbécile sans couilles ? Les viennoises n’apprennent pas l’anglais, sauf celles de l’élite.
    
    Il se releva et lui jeta sa robe déchirée au visage. Elle l’enfila de mauvaise grâce, terrifiée à l’idée du sort qu’il lui réservait. Ses complices abattirent les survivants sans ciller avant de s’assurer que la voie était libre.
    
    — Nous avons un quart d’heure, annonça l’un des complices. La plupart des soldats sont en train de se soûler et ne ferons pas attention à nous.
    
    — Ne perdons pas de temps dans ce cas, dit le slave en rangeant son pistolet.
    
    Il s’approcha à nouveau d’elle et ajouta :
    
    — Maintenant ma belle, tu es à moi.
    
    Il l’attrapa et la jeta sans ménagement sur ses épaules. La prisonnière tenta de se débattre mais les lourds bras de son ravisseur l’immobilisèrent et réduisirent ses dernières forces à néant. Avant qu’elle ne puisse voir où il l’emmenait, une sensation froide glissa le long de son bras, avant de s’enfoncer dans sa chair. Une onde apaisante déferla le long de son corps et elle sombra dans un trou noir.
    
    
    (1) : un anglais.
    

Texte publié par Elia, 1er mars 2018 à 21h14
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