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Tome 1, Chapitre 51 « L'aube des morts » Tome 1, Chapitre 51
La pente de la colline était escarpée et le vent de plus en plus violent au fur et à mesure de notre avancée. L’oiseau veillait, faisant des allers-retours afin d’éviter les rayons du soleil agressif qui semblaient lui être fatals. Face à mon épuisement, Malcolm avait ravalé ses jurons et me portait, observant avec inquiétude les créatures qui rôdaient.
    
    Le cromlech était constitué de six pierres gigantesques. Chacune d’elles mesuraient une dizaine de mètres de hauteur. Dès que nous pénétrâmes à l’intérieur, le vent cessa de nous assaillir de rafales et se contenta de balayer les alentours du cercle. À l’intérieur, la brume ne pouvait plus agir et l’herbe était donc verte et humide.
    
    L’oiseau se posa au sommet d’une stèle et observa notre arrivée avec un certain contentement.
    
    — Reprenez votre souffle, dit Malcolm avec une gentillesse inhabituelle. Vous allez bien et votre bébé aussi. Nous en sommes en sécurité.
    
    J’hochai la tête sans conviction et ne pus contenir le flot d’émotions qui bouillonnaient en moi. Je fus incapable d’articuler le moindre mot et tentai de recouvrer mon souffle. Malcolm serra ma main et la caressa à l’aide de son pouce pour m’inciter à me détendre.
    
    Les sanglots bouillonnèrent, mélange de tristesse, de déception, d’épuisement et de soulagement. Oui, le bébé allait bien. Je ne pouvais qu’admirer sa ténacité. Si je perdais cet être qui grandissait en moi, alors la dernière trace de Gale et de mon passé s’évanouirait à tout jamais. Malcolm, face à ma détresse, me serra contre lui. Mes doigts s’agrippèrent à son épaule et mes larmes trempèrent son uniforme.
    
    — Tout est fini, Élia. Rien de mal ne peut vous arriver, désormais.
    
    J’étais épuisée. Souhaiter la mort de ce démon et tenter de l’assassiner m’avaient coûté beaucoup d’énergie. Si mon geste avait été guidé par la survie, je compris que le don des morts recelait bel et bien des cadeaux empoisonnés. Tuer n’était pas inné. Il ne suffisait pas de donner un ordre et regarder la sentence s’exécuter.
    
    Non, il fallait réellement le vouloir et j’en étais incapable.
    
    — Ce… ce… démon, il ressemblait à ceux qui nous ont attaqué chez vos amis… et lors de l’accident, balbutiai-je.
    
    — Celui-là n’avait rien à voir avec nos attaquants habituels, soupira le Patrouilleur. Je crois que… qu’il s’agit de l’ennemi dont parlait votre cher Laurent.
    
    Un silence s’abattit. Ce démon avait pris forme humaine pour nous manipuler et mes pouvoirs n’avaient pas su déceler la supercherie. Pour me changer les idées, le Patrouilleur m’aida à me relever et m’invita à examiner les stèles en détails.
    
    Sur chacune d’elles était gravé les trois cercles d’or entremêlés, accompagné d’une fine ligne argentée qui symbolisait le monde des morts. D’autres figures étaient gravées, la plupart représentant la lune ascendante, pleine et décroissante. Sur une stèle se trouvait également une minuscule coupelle en roche blanche. Je réprimai un frisson à la vue du sang séché qui marquait celle-ci. Ma main se posa sur la manche du poignard fourni par Beatriz.
    
    Bientôt, il serait temps d’appliquer la leçon enseignée par Irène.
    
    Un peu plus haut, l’oiseau veillait. Son regard familier tentait de me révéler quelque chose, mais mon esprit embrumé n’entendit que ses croassements sinistres. Les ombres mortelles valsaient autour de lui, avec une lenteur inhabituelle. Pourquoi ne se mouvaient-elles pas en émettant leurs appels séducteurs ?
    
    La Déesse veillait sur cet endroit. Son aura divine planait sur cet endroit délabré et je me sentais bercée, comme si elle avait toujours auprès de moi sans avoir oser se révéler. L’énergie qui me manquait revint peu à peu et je recouvrai un peu de couleur.
    
    Malcolm ne semblait guère sensible à cette présence divine et demeurait immobile, la tête baissée vers le sol. Le vent continua sa folle course et manqua de me faire trébucher. Je réprimai un juron et un frisson d’épouvante lorsque je découvris le trou béant qui s’étendait face à nous. Une pelle avait été posée un peu plus loin, contre une stèle.
    
    — Catherine !
    
    Ma descendante gisait, le corps partiellement couvert par la terre. Mes yeux roulèrent sous l’effet du choc et le goût de la terre envahit ma bouche. La terreur glacée qui m’avait envahie lors de mon excursion dans la forêt saisit chaque parcelle de mon corps. L’oiseau gémit.
    
    Elle était vivante. Aucune ombre mortelle ne dansait près d’elle et le souffle de vie s’échappait encore de ses lèvres, au gré de sa respiration saccadée. Ses mèches rousses couvraient son visage et sa peau demeurait blafarde. Un frisson d’effroi dressa mes poils sur ma peau et le souvenir de la fiole brisée m’arracha un sanglot.
    
    L’oiseau descendit de son perchoir et se déposa sur le rebord de la fosse. Les ombres noires s’évanouirent et la créature laissa place à une silhouette féminine. Mes paupières s’écarquillèrent sous l’effet de la surprise. J’aurais reconnu cette silhouette entre mille, même si je ne l’avais vu qu’en rêve jusqu’ici.
    
    Catherine, ou son fantôme, nous fixait de son regard émeraude. Son visage était creusé, émacié, et les conséquences du sortilège désastreuse. Son corps était frêle, couverts de blessures. Je me précipitai de l’autre côté du trou pour lui faire face, avant de comprendre que la jeune fille face à moi n’était qu’un spectre.
    
    — Je suis désolée, tellement désolée…
    
    Mes mots s’éteignirent au fond de ma gorge. Catherine esquissa un faible sourire et posa sa main sur mon épaule. Si je ne ressentis pas sa présence, une légère chaleur me frôla néanmoins.
    
    — Tout va bien, Élia, murmura-t-elle d’une voix à peine perceptible. Je suis vivante.
    
    Elle me ressemblait tellement. Il était étrange d’imaginer qu’une part de moi-même, aussi infime soit-elle, perdurait dans Catherine. Son anglais ne trahissait aucune fausse note. J’avais le sentiment d’observer mon reflet dans le miroir.
    
    — Je… je n’ai plus l’antidote, confessai-je. Il… il s’est brisé…
    
    Ma descendante observa les stèles tour à tour, d’un air mélancolique. Elle savait ce qui l’attendait. De longs siècles d’errance, prisonnière à jamais d’un corps qui ne pouvait mourir. Si, contrairement aux morts, elle ne subirait guère le manque lié à la faim et à la soif, elle ne trouverait aucun repos.
    
    — Rien n’est perdu, assura-t-elle. Tel est ma peine pour être allée contre la volonté de la Déesse.
    
    — Non. J’aurais dû vous protéger. J’aurais dû amener cet antidote ici et préserver Maddy de…
    
    Je laissai ma phrase en suspens, consciente qu’elle savait déjà pour son amie.
    
    — Détrompe-toi, Élia. L’antidote a été fabriqué à mon époque, à l’aide d’un savoir spécial qui ne sera découvert que dans de longues années. Il me faut attendre et accepter le châtiment de la Déesse. Maintenant, je comprends mon erreur. Je croyais à tort que les Cachés étaient responsables de la situation, qu’ils étaient la source de nos maux. Mais ils ne sont que la face immergée de l’iceberg.
    
    Il restait beaucoup à faire. Même si j’éveillais l’armée des morts et obligeais le Démon-Créateur à capituler, l’Antimonde ne serait pas détruit pour autant. L’ennemi qui nous avait attaqué au Devil’s Village avait simplement rebroussé chemin. Mon pouvoir l’avait effrayé, mais il n’était pas assez puissant. Pour le vaincre, il faudrait plus, bien plus qu’une armée des morts et un pouvoir mortel.
    
    — Pardonne-moi, Élia. Mes pouvoirs sont encore nouveaux pour moi et je suis venue ici sans prendre conscience du danger qui nous guettait avec Tijana. Lorsque ces visions terribles emprisonnaient ton esprit, je ne cherchais pas à te nuire. J’implorais seulement ton aide.
    
    — Je te demande pardon, Catherine. Par ma faute…
    
    Ma jumelle posa un doigt sur mes lèvres pour m’interrompre.
    
    — Grâce à toi, la destinée du Demi-Monde est en marche. Tu dois accomplir ce qui a été écrit. Je comprends désormais les enjeux qui se profilent et le rôle qui me revient. Ma place n’est pas ici. Elle ne l’a jamais été.
    
    Elle marqua une pause et soupira :
    
    — Je regrette d’avoir entraînée Tijana dans cette histoire…
    
    Un peu plus loin, Malcolm me dévisageait, dans un mélange de fascination et d’incompréhension. Il voyait également Catherine et savait que notre ressemblance dépassait l’entendement. Comment cela était-il possible alors que cinq siècles nous séparaient ?
    
    Ma jumelle entremêla ses doigts dans les miens.
    
    — Tu ne peux plus me sauver, mais tu peux m’aider à expier mes péchés.
    
    J’arquai un sourcil, surprise.
    
    — Qui te sauvera si je ne peux plus le faire ?
    
    — Ma sœur. Elle viendra. Elle… elle est déjà en route.
    
    Ma deuxième héritière. Mon cœur se réchauffa un peu à cette pensée. Par-delà les frontières du temps, quelqu’un sauverait ma descendante. Elle n’était plus seule.
    
    — Ne t’en veux pas pour les sacrifices que tu as fait en chemin. Ils étaient nécessaires. Un jour, tout ce que tu as perdu trouvera un sens. Les personnes que tu as rencontrées, que tu as aimées ou haïes, leurs souvenirs perdureront au travers des siècles.
    
    — Pour quel héritage, Catherine ? As-tu conscience de ce que je vais devoir accomplir ?
    
    — Tout ce que tu as accompli par le passé m’a guidé. J’ai foi en toi, Élia. Lorsque j’ai franchi le portail temporel avec Tijana, j’ignorais où je mettais les pieds. Je croyais naïvement pouvoir changer le cours de l’Histoire et tuer Laurent. Je pensais… pouvoir éviter la fuite des sorcières dans le Monde. Je voulais que notre espèce retrouve sa grandeur d’antan.
    
    — Mais le passé ne peut être modifié, n’est-ce pas ?
    
    Catherine acquiesça avec tristesse.
    
    — Maddy et toi m’avez guidé… à votre manière, repris-je. Sans votre aide et celle de la Dame Blanche, je serais probablement morte. Tu m’as guidée à travers la brume, tu m’as aidée à franchir cette forêt sans encombre. Tu m’as aidée à invoquer l’armée des morts lorsque nous étions sur le point de mourir.
    
    — J’aurais aimé pouvoir faire plus.
    
    — Vous avez fait ce qui vous semblait juste. Maintenant, il faut avancer.
    
    — De longues années d’errance m’attendent. Je sais ce que tu comptes faire, Élia. Je n’irai pas contre ta décision… mais… lorsque le temps sera venu, emmène-moi avec toi. Je voudrais reposer à tes côtés… jusqu’à mon réveil.
    
    Malcolm ne put réprimer un juron. J’hochai la tête d’un air entendu. Catherine poussa un soupir de soulagement et un sourire s’étira sur son visage las.
    
    — Merci, Élia. Je serai avec toi jusqu’à la toute fin.
    
    Elle recula avant de disparaître. Si la brièveté de son apparition me frustrait, je compris qu’il n’y avait pas besoin d’en dire plus. L’issue de mon destin était claire dans mon esprit et le sien. Je touchai le rubis dans l’espoir de trouver l’énergie nécessaire.
    
    De multiples questions défilaient dans mon esprit et je ne pouvais plus reculer. Si nous rebroussions chemin, alors l’ensemble du Demi-Monde connaîtrait le même sort que le Devil’s Village. Si je laissais le Démon-Créateur réaliser ses desseins, nous disparaîtrions également. Mais si j’appliquais la leçon enseignée par Irène, alors l’Humanité disparaîtrait.
    
    Malgré la joie indéniable que j’avais éprouvée en menant les Mortagh à leur chute, des milliers de vies seraient sacrifiées par ma faute. Si le destin de l’Humanité était d’ores et déjà scellé, pourrais-je accepter d’être à l’origine de leur disparition définitive ?
    
    D’un geste trop rapide pour être assuré, j’ôtai le poignard de Beatriz de ma ceinture.
    
    — Peu importe ce que vous comptez faire avec ce couteau, je serai derrière vous, déclara Malcolm en s’avançant à ma hauteur.
    
    Ses prunelles noisette soutinrent mon regard inquiet.
    
    — Je ne suis pas certaine d’en être capable, confessai-je.
    
    Le Patrouilleur balaya du regard le cromlech d’un air sombre, avant de fixer le soleil agressif.
    
    — Un monde meilleur ne signifie pas meilleur pour tout le monde. Si vous ne le faites pas pour moi ou pour vous, faites-le pour lui. Et pour elle, ajouta-t-il en dirigeant son menton vers le corps de Catherine.
    
    Il resta silencieux plusieurs secondes, avant de confesser :
    
    — Vous êtes la femme la plus courageuse que je connaisse.
    
    J’arquai les sourcils, certaine qu’il allait éclater de rire d’un instant à l’autre. Le Patrouilleur tenta de fuir mon regard et bredouilla d’un air maussade :
    
    — Ne vous habituez pas trop aux compliments, d’accord ? Mais c’est vrai, vous êtes fichtrement courageuse et tenace. Le petit a de quoi être fier de sa mère.
    
    Mes joues prirent une teinte rouge pivoine. Mon compagnon prétexta un tour de garde pour atténuer la gêne ambiante et un sourire ému s’étira sur mes lèvres. Si je ne cautionnais guère son cynisme sans vergogne, ce compliment était sincère.
    
    Je me dirigeai vers la coupelle et m’agenouillai face à celle-ci. Des grondements sourds retentirent à l’intérieur de la stèle et les limites qui marquaient l’influence divine de la Déesse se dessinèrent sous la forme d’un filet argenté, flottant au-dessus du sol.
    
    Je posai ma main au-dessus du récipient de pierre, le corps fébrile. Je récitai une brève incantation à l’adresse de la Déesse et entaillai la paume de ma main pour y laisser perler quelques gouttes de mon sang.
    
     ***
    — Les barrières divines sont tombées, révélai-je un peu plus tard.
    Le filet argenté avait disparu et les grondements s’étaient évanouis. Si l’influence divine se faisait encore ressentir, elle demeurait moindre au fur et à mesure des heures qui s’écoulaient.
    
    — Vous voulez dire que les protections du cromlech sont obsolètes ?
    
    — Dans quelques heures, elles le seront, confirmai-je.
    
    J’ignorais quoi faire. Depuis mon incantation, un long moment s’était écoulé et aucune trace du Démon-Créateur ne se faisait ressentir. J’avais même tenté de l’invoquer, sans grand succès.
    
    — Et si… et s’il avait deviné mes intentions ? m’inquiétai-je.
    
    Après tout, je demeurais incapable de fermer mon esprit. Si j’avais tenté de chasser toutes pensées révélatrices durant le voyage, rien n’aurait pu empêcher le Démon de comprendre mon plan. Je m’adossai contre une pierre, lasse.
    
    La procession effectuait le tour des régions non-contaminées à la tombée du crépuscule et revenait au cromlech à l’aube. Il m’était impossible de différencier le jour et la nuit de par la présence du soleil agressif. Le ciel était sans cesse voilé de nuages sombres et ne laissait jamais entrevoir le véritable soleil ou les étoiles.
    
    Je mourrais de faim et de soif. Ma langue râpeuse cherchait désespérément de l’eau et nos réserves étaient désormais épuisées.
    
    — Je préférerais terminer mes jours ailleurs que dans cette vallée sordide, maugréa Malcolm en ôtant ses bottes. Pouah, si ça continue, on peut s’enterrer dès à présent auprès de votre jumelle !
    
    Alors que je m’apprêtai à répliquer, le collier de rubis s’illumina et mon sang se mit à circuler à une vitesse folle à l’intérieur de mon corps. Les symboles gravés sur les stèles s’illuminèrent un à un. Une délicate lumière dorée jaillit au travers des nuages et illumina le cromlech.
    
    — Que se passe-t-il ? m’étonnai-je. Ce… ce sont les rayons du vrai soleil !
    
    Un bruit sourd retentit. Plusieurs pas foulèrent la terre aride de la colline et se rapprochèrent de nous. Soudain, une main sortit de terre. Une seconde main sortit quelques secondes plus tard, suivie d’un corps entier. Sa peau grisâtre, déchirée par endroits, était recouverte de terre et ressemblait à un amas de cendre.
    
    — Félicitations, vous avez recueilli un volontaire, ironisa Malcolm dans un mélange d’horreur et de stupeur.
    
    Il dégaina son épée pour abattre le cadavre, mais la lame fendit seulement de l’air. Il s’agissait d’un spectre. Autour de nous, une dizaine de morts s’étaient rassemblés autour du cromlech et attendaient patiemment.
    
    Le bijou étincela de plus belle, jusqu’à répandre sa lumière au-delà du cercle de pierres. Les cadavres émirent un sursaut, puis retombèrent dans leur torpeur. Des murmures caressèrent soudain mes oreilles et je sentis une présence près de moi.
    
    Lorsque je me retournai, le Démon-Créateur me faisait face. Revêtu de sa tunique pourpre, il balançait une lanterne en forme de crâne humain. Son hostilité était palpable, tout comme son absence d’humanité. Il posa un doigt crochu sur mon front.
    
    Un spasme me secoua et un vide abyssal saisit chaque membre de mon corps. Le deuil, une absence qui ne se comblerait jamais. La souffrance emprisonnait mon cœur et mon âme. Cette souffrance m’habitait depuis de longues semaines. Je l’avais niée, puis enfouie derrière un masque de mensonges. Depuis, elle avait guidé chacun de mes pas. Incapable de tenir debout, je tombai à genoux devant le Démon-Créateur. Les battements de mon cœur s’accélérèrent, tandis qu’une centaine de plaintes lacérèrent mon esprit.
    
    Puis l’énergie m’abandonna et mes bras, flasques, pendirent le long de mon corps amorphe. Des larmes coulèrent le long de mon visage, avant de laisser place à l’ennui, l’abandon. Puis une sensation de légèreté chassa brièvement ces pensées noires. La fatigue laissa place au repos, puis à la paix intérieure. La haine, la peur, la douleur, la rancœur … tout s’envola comme par magie.
    
    J’étais prête à fermer les yeux pour toujours.
    
    Le Démon-Créateur cessa son emprise et recula. Je repris mon souffle, hébétée, avant de comprendre où il voulait en venir. Mon deuil venait de prendre fin. J’avais effectué mon premier pas dans le vide, abandonnant la falaise qui me protégeait derrière moi. Mes doutes s’étaient envolés et je savais désormais ce qu’il me restait à faire.
    
    Malcolm resta en retrait, mais sa tension était palpable. Je pouvais sentir la terreur qui l’animait. D’un geste, je tendis ma main entaillée vers le Démon-Créateur.
    
    — Qu’as-tu fait ? cracha sa voix acerbe.
    
    — Un sacrifice auprès de la Déesse, voyons. J’ai donné mon sang à la Terre, récitai-je. J’ai offert mon sang à celle qui nous a donné naissance, nous a guidé et nous accueillera au sein de son royaume une fois la mort arrivée.
    
    J’inspirai ensuite profondément, enivrée par l’adrénaline. Chaque membre de mon corps bouillonnait sous l’effet d’une grande puissance.
    
    L’aura divine de la Déesse planait. Le Démon-Créateur recula, imité par les membres de la procession et les centaines de spectres qui nous entouraient. Peu à peu, leurs silhouettes devinrent plus réelles et les esprits se transformèrent en être pourvus de chair.
    
    — Je vous offre mon sang, dis-je en entaillant une seconde fois ma main. Je vous offre mon sang de vivante pour que vous respectiez la promesse que vous m’avez faite. Je vous offre l’absolution partielle. Vous serez la chair de ma chair, le sang de mon sang. Vous combattrez pour moi… et je combattrais pour vous. Je vous guiderai vers la lumière de la Déesse, pour les siècles des siècles.
    
    Les spectres de l’armée des morts échangèrent des regards d’incompréhension. Leurs corps pourrissaient sous terre depuis longtemps et certains n’étaient plus que poussière. Pourtant, ils reprenaient vie face à moi, même si leur apparence demeurerait pour toujours celles de cadavres.
    
    — Tu n’as pas fait ça ! s’horrifia le Démon-Créateur.
    
    J’ébauchai un rictus.
    
    — Nous avons besoin de votre aide pour repousser les créatures de l’enfer, déclarai-je. Sans vous, les sorcières, vos créations, périront et l’Antimonde détruiront ce monde où vous vous êtes réfugiés. Aidez-nous à les repousser.
    
    — Tu m’as prise en traître !
    
    — Non. J’honore le serment que vous m’avez fait. Je vous ramène à la vie pour que vous puissiez expier vos péchés. Lorsque le serment sera honoré, la paix vous sera accordée.
    
    Le Démon-Créateur ôta la capuche qui recouvrait son visage. À l’instar des créatures de l’enfer, sa figure demeurait inhumaine. Sa peau grisâtre tombait en lambeaux et ses iris arboraient une teinte noire. Son odeur nauséabonde m’arracha un frisson, mais je n’en laissais rien paraître.
    
    Je lui tendis ma main entaillée afin de conclure le pacte. Le Démon se statufia, outré par l’indécence de mon geste. Je ne faiblis pas, soutenue par le collier de rubis sur le point d’imploser.
    
    — Combien de temps cela prendra-t-il ?
    
    — Le temps d’une victoire contre vos semblables.
    
    Après un bref instant d’hésitation, il inclina la tête et serra ma main à l’aide de ses doigts déformés. Les ombres de la mort se mouvèrent autour de moi et s’étirèrent sur l’ensemble de la colline. Ce n’était pas une dizaine d’âmes qui attendaient autour de moi, mais bel et bien des milliers, qui recouvraient désormais la vallée et le Devil’s Village de leurs pas désespérés.
    
    Les pupilles du Démon-Créateur se dilatèrent. Son souffle de vie jaillit de sa bouche déformée et un éclat azur illumina ses prunelles. Il venait de retrouver une enveloppe charnelle. Il posa alors une patte à terre et s’agenouilla face à moi. Il fut aussitôt imité par les autres morts, qui s’inclinèrent tour à tour. Malcolm se risqua vers moi, intimidé.
    
    Le collier de rubis répandit sa lumière enflammée sur l’ensemble de la vallée. Je fermai les paupières, tandis qu’un halo de lumière bleutée jaillit autour de moi, avant d’être absorbé par le Démon-Créateur. Quand le processus cessa, je m’agenouillai à mon tour.
    
    La lumière du rubis grossit jusqu’à masquer le soleil agressif. Puis, dans un bruit titanesque, elle explosa en mille morceaux et je m’évanouis.
    
    

Texte publié par Elia, 28 février 2018 à 11h28
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