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Tome 1, Chapitre 49 « L'oiseau de mauvais augure » Tome 1, Chapitre 49
— Ne faiblissez pas !
    
    Une douleur fulgurante lacéra ma poitrine et m’obligea à m’accrocher aux rênes de mon cheval pour ne pas chanceler. Malcolm s’arrêta et parvint à maîtriser ma monture, m’empêchant de chuter au sol. Lorsque je me remis debout, des larmes de douleur incendièrent mes joues.
    
    Contre toute-attente, le Patrouilleur n’émit aucun juron et se contenta de me soutenir. Des étoiles scintillèrent devant moi et le décor vacilla dans tous les sens.
    
    — Allons donc boire un coup, déclara-t-il en passant son bras musclé autour de mes épaules.
    
    Il sortit sa gourde remplie de whisky et m’en offrit plusieurs gorgées. Mais face à mon teint trop pâle, il se résolut à descendre vers la rivière pour que je puisse boire de l’eau… et vomir le peu de nourriture que mon estomac contenait encore.
    
    — Vous recouvrez un peu de couleur, dit-il quelques minutes plus tard. On peut reprendre la route ?
    
    Une injure me brûlait les lèvres, mais je parvins in extremis à me ressaisir et à avancer tant bien que mal vers mon cheval. Cela faisait trois jours que nous galopions, nous arrêtant dans des auberges à la tombée de la nuit. Beatriz, afin de préserver au mieux l’enfant qui grandissait en moi, nous avait remis de l’argent supplémentaire afin que je me puisse me restaurer à ma faim et dormir dans des conditions décentes.
    
    — À partir de cette nuit, on dormira à la belle étoile, dit-il en me hissant sur ma monture. Alors vous feriez mieux d’arrêter de gémir. C’est vous qui êtes à l’origine de ce voyage, je vous rappelle !
    
     — Vous ne manquez donc aucune occasion de vous rendre insupportable, persifflai-je en réprimant un haut-le-cœur. La prochaine fois que mon estomac décidera de faire des siennes, vous nettoierez votre uniforme vous-même !
    
    Le Patrouilleur me fusilla du regard avant de froncer les sourcils. Il me fit signe de calmer ma monture et observa les alentours avec suspicion. Aucun démon ne nous avait attaqué jusqu’à présent, mais plus nous avancions, plus les arbres de la forêt arboraient une forme lugubre.
    
    Une nuée d’oiseaux traversa soudain le ciel dans un gémissement lugubre, similaire à celui des corbeaux. Le Patrouilleur fronça les sourcils et jeta un œil en direction du sol, recouverts de feuilles mortes.
    
    — Ce ne sont pas des oiseaux, déclara-t-il, mais des créatures de l’enfer. Nous rencontrerons bientôt la brume.
    
    Pour confirmer ses dires, il me désigna du doigt les arbres qui se dessinaient un peu plus loin. Beaucoup d’entre eux semblaient dépourvus de vie. De nombreux cadavres d’animaux jonchaient le sol, dégageant une odeur nauséabonde de décomposition.
    
    — Ces oiseaux se nourrissent de viande animale ou de cadavres humains, me dit-il en m’aidant à redescendre au sol. Ils ne viennent ici que par cycles. Même si la brume leur offre l’air nécessaire pour survivre, le climat de l’Antimonde leur est bien plus favorable. Ils volent sûrement en direction vers un portail spatial.
    
    Il dégaina son épée et prit les devants. La forêt était calme, envahie d’un de ces silences qui précèdent un danger mortel. Les battements de mon cœur s’accélérèrent et guidée par mon instinct, je m’agenouillai péniblement pour poser une main à terre, sur un amas de feuilles mortes.
    
    Des secousses retentirent autour de nous, comme si le sol n’était plus qu’un tambour géant. Je revis les oiseaux voler à toute allure dans le ciel grisonnant, fuyant un souffle chargé d’une aura funeste. Puis la vision se dissipa et le décor se teinta d’un voile ombragé.
    
    Mon regard se posa ensuite sur un oiseau noir, qui nous observait en agitant ses ailes.
    
    — Que fixez-vous comme ça ? railla Malcolm.
    
    En silence, je lui désignai l’animal du doigt. Il fronça les sourcils en guise de réponse et je compris que l’animal lui était invisible. Mais en l’examinant plus attentivement, un détail clochait. Ce n’était ni un animal, ni une créature de l’enfer. Son plumage noir lui conférait certes l’allure d’un corbeau, mais sa manière de me fixer était presque… humaine.
    
    Autour de lui se mouvait avec grâce diverses ombres. Soudain, il poussa un croassement qui manqua de m’arracher un cri.
    
    — Il veut qu’on le suive, déclarai-je.
    
    Je me tournai vers mon cheval, mais Malcolm s’interposa.
    
    — Et si cette… cette chose que vous voyez se moquait de vous ? Et si… et si le Démon-Créateur vous jouait de nouveau un tour ?
    
    Je me figeai, mon regard passant du Patrouilleur à l’oiseau. Un soupir de lassitude s’échappa de mes lèvres. Le Démon-Créateur pouvait très bien se jouer de moi. Cependant, tout au long de mon périple à Endwoods, il n’avait jamais envoyé quoi que ce soit pour m’aider, hormis la vision de Gale errant dans le futur.
    
    Cependant, la créature qui me fixait n’était pas lié à lui. Si rien ne me permettait d’affirmer cela avec certitude, mon instinct me suppliait de la suivre.
    
    — Même s’il s’agissait du Démon-Créateur, son seul but serait de nous amener au cromlech sains et saufs, rétorquai-je en arquant un sourcil. Mais cet oiseau est directement lié à mes pouvoirs. Quelqu’un me l’a envoyé et je crois savoir de qui il s’agit.
    
    Sans en dire plus, je tournai les talons pour le suivre, mais le Patrouilleur m’interrompit d’un geste brusque.
    
    — Très bien, capitula-t-il à contrecoeur. Si vous souhaitez faire confiance à cette chose, je vous suivrais. Devil’s Village se trouve à moins d’une journée d’ici. Si nous emmenons les chevaux, ils périront. Nous devons continuer sans eux.
    
    Il me tendit un étrange casque, censé protéger notre visage de la brume. J’hochai la tête à contrecœur, consciente que notre périple deviendrait plus laborieux à pieds. Mais il avait raison.
    
    L’uniforme de la capitale était inconfortable. En plus d’arborer un insigne que je méprisais plus que tout, il était constitué d’une matière lourde, il frottait ma peau, brûlant même mes jambes par moment. De plus, le casque m’empêchait de respirer correctement et réduisait mon champ de vision. Je regrettais une fois encore les tissus amples et confortables des robes païennes.
    
    Malcolm libéra les chevaux de leurs accessoires et accrocha ses armes à sa ceinture.
    
    — Dès que nous franchirons la brume, nous serons prisonniers de son opacité. Nous ne pourrons pas nous restaurer et il nous faudra limiter les arrêts jusqu’à l’arrivée au cromlech.
    
    L’oiseau commença à s’impatienter.
    
    — Ne traînons pas, rétorquai-je en posant instinctivement une main sur mon ventre.
    
    L’oiseau considéra ma remarque comme un signal de départ et s’envola un peu plus haut dans les arbres, tout en veillant à ce que je ne perde pas sa trace. Malcolm resta volontairement en arrière et nous nous enfonçâmes un peu plus dans les bois.
    
    La brume se dissimulait derrière un bosquet et dès que nous la franchîmes, l’obscurité s’abattit.
    
    — Beaucoup de créatures chassent la nuit, articula Malcolm au travers de son casque. Il nous reste encore quelques heures de tranquillité avant leur arrivée.
    
    Devil’s Village était réputé, selon Beatriz, pour abriter un portail liant le Demi-Monde à l’Antimonde. Si aucune preuve n’avait pu être fournie au village des Cendres, les rumeurs persistaient encore aujourd’hui. Était-ce pour cette raison qu’un pogrom avait été organisé ?
    
    — Vous tenez le coup ? demanda mon compagnon au bout de plusieurs heures de marche.
    
    L’oiseau continuait sa route, entouré de ces ombres mortelles. Mes visions s’étaient calmées depuis le début de notre périple, mais le collier de rubis ne sommeillait pas pour autant. Une faible lueur l’agitait par moments, comme pour m’ordonner de garder mes sens en alerte.
    
    — De l’eau, répondis-je d’un ton abrupt.
    
    Le Patrouilleur me remit sa gourde et je marquai une pause. Mes jambes fourmillaient sous l’effet de l’épuisement et de la douleur, et toute la tension accumulée depuis notre précédente discussion retomba. Ma gorge était sèche et il m’aurait fallu une source entière pour me désaltérer.
    
    — Comment pouvez-vous faire confiance à cet oiseau ? soupira-t-il de nouveau.
    
    — Pour l’amour du ciel, savez-vous faire autre chose que grogner ? m’exaspérai-je. Vous n’avez émis aucune objection sur le trajet qu’il nous a fait emprunter.
    
    — La route vers le Devil’s Village est exacte, en effet. Mais je suis surpris que vous fassiez confiance à…
    
    — Je ne lui fais pas confiance. Ni à lui, ni à vous. Je ne fais plus confiance à personne, désormais. Mais mon instinct me conseille de le suivre, car cet oiseau n’est ni un animal, ni un démon. Les ombres qui l’entourent signifient qu’il est lié de près ou de loin à la mort.
    
    — Est-ce donc cela votre argument ? Suivre un oiseau invisible parce qu’il est lié à votre don ?
    
    — J’espère que votre instinct est meilleur à pister les démons qu’à analyser mon don.
    
    — Et votre instinct à vous, Élia ? Vous a-t-il conseillé de coucher avec ce Laurent ?
    
    Je serrai les poings, brusquement assaillie par l’envie de mettre mon don à exécution et d’expédier le Patrouilleur droit vers le monde des morts.
    
    — Ma vie privée ne vous concerne pas, Malcolm.
    
    — Vraiment ? Je vous rappelle que vous avez conclu un pacte avec ces monstres sans l’accord de votre cheffe et…
    
    — Raonaid n’est plus ma cheffe. Ni elle, ni vous, n’avez le moindre droit sur moi. J’ai couché avec Laurent parce que j’en avais envie. Il a au moins eu le mérite de me considérer comme une alliée à part entière. Vous devriez prendre exemple sur lui.
    
    Il ne répondit rien, mais son air dédaigneux en dévoilait long sur ce qu’il pensait. Je n’en avais cure et le devançai, me concentrant sur l’oiseau. Ce dernier poussait de nouveau des croassements sinistres. Les ombres se mouvaient de plus en plus rapidement autour de lui, jusqu’à dissiper la brume opaque autour de lui.
    
    — Que se passe-t-il ? s’étonna Malcolm.
    
    Je n’eus guère le loisir de répondre. Le paysage et le ciel se dégagèrent momentanément, pour laisser place à un paysage plus sinistre qu’à notre entrée dans la brume. Le collier de rubis étincela dans un bref éclat avant de s’éteindre, telle la flamme d’une bougie surprise par un souffle.
    
    L’oiseau s’arrêta et me fixa avec intensité. Les ombres tournoyèrent rapidement et laissèrent échapper des soupirs dignes d’un cauchemar. Soudain, la créature reçut un projectile et disparut dans une multitude de tâches noires. Je tournai la tête pour discerner un ennemi, mais il n’y avait personne. Ni créatures de l’enfer, ni Cachés.
    
    Au même moment, un souffle de vie frôla ma nuque et une présence invisible s’approcha de nous. Malcolm entrouvrit ses lèvres charnues et me lança un regard surpris. Je fermai les yeux et entendis ensuite des battements de cœur résonner en écho.
    
    Je pouvais les sentir comme si quelqu’un se trouvait réellement ici. Une voix féminine prononça quelques mots, tout d’abord dans une langue que je ne connaissais pas, puis en anglais.
    
    Catherine.

    
    Je posai une main sur ma sacoche, pour m’assurer que l’élixir remis par Laurent se trouvait encore là. La voix augmenta en intensité et je compris alors qu’il ne s’agissait pas d’une illusion. Ma descendante se trouvait ici, tout près, affaiblie mais bel et bien vivante. L’excitation eut raison de ma torpeur et je me tournai vers le Patrouilleur, fébrile.
    Ce dernier me tapota soudain l’épaule et je découvris avec stupeur un village en contrebas.
    
    — Je… je croyais que le Devil’s Village se situait à une journée de marche d’ici ! m’exclamai-je.
    
    — Je crois que… que cet oiseau nous a fait perdre la notion du temps, balbutia Malcolm, aussi perplexe que moi. Mais regardez le soleil, au travers de la brume. Il est sur le point de se coucher.
    
    Il marqua une pause, observa la vallée qui se dessinait devant nous et ajouta :
    
    — Bienvenue au Devil’s Village, Élia.
    

Texte publié par Elia, 28 février 2018 à 10h59
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