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Tome 1, Chapitre 48 « L'accord tacite » Tome 1, Chapitre 48
— Si ce que vous dites est vrai, trois covens sont encore saufs, déclara Beatriz d’une voix neutre.
    
    La cheffe nous toisait un à un, les bras posés autour de sa taille de guêpe. Sa chevelure noire rendait son visage plus strict encore. Dès qu’elle prenait la parole, tout le monde demeurait suspendu à ses lèvres. Jamais, en dépit de Raonaid et Irène, je n’avais rencontré de femme aussi charismatique.
    
    Laurent confirma ses propos d’un signe de tête.
    
    — Qu’est-il advenu des autres covens ? demandai-je, au bord de la nausée.
    
    — Nous ne les avons pas assassinés, si c’est ce que tu penses, cracha Shay. Vos amis fanatiques se sont chargés de les exterminer à notre place. Nous, on s’est seulement occupés de tuer quelques voyageurs égarés.
    
    Son ton acerbe était devenu une habitude. Ce Caché me haïssait tellement que j’avais renoncé à espérer un peu de courtoisie. Je préférai ravaler la réplique cinglante qui me brûlait les lèvres et songeai à Gale. J’avais eu la chance de concilier un futur mariage d’amour et de raison. C’était un homme bon, respectueux, qui, contrairement à Shay, ne crachait pas ses mots comme s’il s’adressait à une pestiférée.
    
    Gale n’aurait pas hésité à affronter tous les obstacles pour me retrouver, au péril de sa propre vie. J’avais au contraire choisi de préserver la mienne et de l’abandonner. Finalement, je ne méritais guère mieux que les propos acerbes de Shay.
    
    — D’autres ont trouvé refuge au coven de la Plaine, suggéra Beatriz. C’est le coven le plus éloigné de la brume et le plus important en termes d’effectifs.
    
    Selon Irène, il existait cinq grands covens dans le Demi-Monde, chacun entouré de covens de moindre importance. Le coven d’Endwoods comportait plusieurs centaines d’habitants, à l’instar des Roses Blanches, mais celui de la Plaine, situé dans l’équivalent du nord de l’Angleterre, en abritait plus d’un millier. Malgré ces villages organisés, les sorciers et païens demeuraient inférieurs en nombre par rapport aux autres créatures et habitants de ce monde. De plus, par les nombreux pogroms passés, le coven de la Plaine était le dernier des cinq covens à tenir encore debout.
    
    — Les païens dominent encore là-bas, soupira Irène. Les occultes ne représentent qu’une infime partie de leurs effectifs. Leur cheffe refusera de conclure une alliance.
    
    — Combien de personnes serons-nous, une fois Endwoods, les Roses Blanches et la Plaine réunis ? demandai-je.
    
    — En imaginant que les occultes de la Plaine nous rejoignent, deux-cents personnes, répondit Irène.
    
    Je ravalai ma salive. À mon arrivée dans l’écritoire de Beatriz, j’avais découvert avec surprise que plusieurs membres du coven d’Endwoods avaient suivis Irène jusqu’ici. La majorité appartenait aux occultes, mais certaines prêtresses païennes avaient également refusé de suivre Raonaid.
    
    Peu de personnes s’étaient risquées à rester ici, d’autant plus que Géralt n’avait pas abandonné sa quête. La liste en main, il avait repris sa fouille de la forêt pour localiser le coven. Le temps pressait donc pour mes amis, qui craignaient que la ténacité du Patrouilleur mette un terme à leurs espoirs de fuite.
    
    Ces nouvelles me terrifiaient. Tôt ou tard, Géralt réussirait à défier les protections magiques. Ceux qui se trouveraient sur son chemin périraient sans le moindre procès.
    
    — Puis-je en déduire que l’accord est conclu de votre côté ? interrogea Laurent d’une voix suave.
    
    Beatriz échangea un regard avec Irène, avant de le poser sur mon collier de rubis. Pour faire bonne mesure, j’avais revêtu le bijou, malgré la folle énergie que mes pouvoirs dérobaient à mon corps. Néanmoins, mon apparition avait eu l’effet escompté : les Cachés, tout comme les autres sorcières, m’observaient discrètement dans un mélange de crainte et d’admiration.
    
    — Je fais confiance à Irène et Élia, assura-t-elle. Si vous vous engagez à nous laisser fuir vers le Monde, nous vous aiderons à repousser l’Antimonde.
    
    Le rubis dégagea une chaleur, similaire à un feu ardent, qui caressa avec douceur mon décolleté. Des images défilèrent dans mon esprit, me montrant une lune colérique foncer droit vers une plaine ensanglantée. Je sursautai avant de revenir à moi, sous les regards surpris de mes compagnons.
    
    — Tout va bien, mentis-je.
    
    — Vous avez ma parole, enchaîna Laurent avec respect.
    
    Ses prunelles glacées me toisèrent avec un intérêt palpable. Si sa sensualité était naturelle et guidait chacun de ses gestes, cette fois-ci, ses intentions étaient claires. Mes joues rougirent, plus brûlantes encore que le collier de rubis.
    
    Malcolm interrompit notre échange de regard et posa les recherches de Lyra sur la table en bois de chêne.
    
    — Maintenant que tout le monde semble d’accord, il va falloir résoudre un autre problème, dit-il. J’ai repris les recherches de Lady Montgomery sur l’armée des morts… et les cromlechs.
    
    — J’ignorais que les cercles de pierres figuraient dans le bestiaire de Lyra, nota Beatriz.
    
    — Elle y a seulement consacrée une page, précisa-t-il.
    
    Selon les légendes, il existait une dizaine de cromlechs, tous perchés au sommet d’une colline. Beaucoup possédaient une mauvaise réputation, puisque l’on considérait ces pierres comme un portail entre les différents mondes.
    
    — Dans mon village natal, nous pensions que ces endroits abritaient des créatures de l’enfer, expliqua le Patrouilleur. Un cromlech domine la vallée dans laquelle je vivais. Lorsque la brume est apparue, les habitants ont refusé de s’y réfugier et le considérait comme la source de nos maux.
    
    — Pourquoi s’y seraient-ils réfugiés ? s’étonna Beatriz. Personne ne sait ce que ces pierres abritent. Elles peuvent autant mener vers le Monde qu’à l’Antimonde. Ou pire, le Monde des Morts.
    
    En guise de réponse, il lui remit une feuille issue d’un livre emprunté à la bibliothèque de Beatriz. Ses rebords étaient troués et rembrunis par endroits, mais l’encre avait résisté à l’œuvre du temps. Un dessin représentait le plan de la région, détaillant le trajet effectué inlassablement par la procession des morts. Chaque nuit, elle parcourait les recoins encore épargnés par la brume… et revenait inlassablement au cromlech à l’aube. Puis, une fois le soleil couché, ils reprenaient la route.
    
    J’arquai un sourcil, perplexe.
    
    — Nous savions déjà que la procession était liée à un cromlech, remarquai-je. En particulier celui du Devil’s Village. Catherine me l’a dit dans une vision. D’où viendrait le problème ?
    
    Il me remit une seconde feuille, où était dessiné un cromlech, baigné par la lumière des trois lunes. Beatriz la regarda ensuite, aussi sceptique que moi.
    
    — Si de tels lieux étaient bénis par la Déesse, nous le saurions depuis longtemps, dit cette dernière. Les païens les utiliseraient comme lieu de culte !
    
    — Ces lieux ne sont pas seulement bénis par la Déesse, Beatriz. Ce sont de véritables sanctuaires.
    
    Un silence pesant s’abattit dans la pièce. Des images défilèrent alors devant moi, me montrant des centaines d’âmes réunies autour d’un cromlech. Désespérées, elles cherchaient à gravir la colline pour atteindre l’intérieur du cercle de pierres.
    
    Je sentis leurs langues sèches, leurs ventres criant famine, leurs membres endoloris, la fatigue qui alourdissait leur esprit. Leurs tourments ne cessaient jamais. Ils avaient oublié leurs souvenirs, leurs propres vies, leurs propres prénoms.
    
    — Quelque chose les attire là-bas, révélai-je, encore saisie de cette soif éternelle. Et ce n’est pas lié aux portails spatiaux.
    
    — Admettons que ces lieux soient des sanctuaires, intervint Irène. Cela n’explique pas pourquoi ce fait échappe aux païens depuis des millénaires.
    
    Un soupçon, pernicieux, germa dans mon esprit.
    
    — Le Démon-Créateur est mort, n’est-ce pas ? demandai-je.
    
    — Oui. Son âme a été maudite par la Déesse du fait de son âme perfide. Toutes les âmes maudites errent dans l’autre réalité, située entre les Trois Mondes et le Monde des Morts, expliqua Beatriz, car la Déesse leur interdit l’accès à son royaume. Son exil fut d’autant plus douloureux à supporter que vos ancêtres, Élia, seulement quelques générations après avoir reçu le don des morts, renoncèrent à leurs pouvoirs et prirent la fuite au Monde.
    
    — Oui, je m’en souviens. Leur fuite a été facilitée par la Déesse elle-même, dis-je. Elle voulait éviter que le Démon-Créateur ne les poursuive et se serve d’eux pour revenir à la vie.
    
    Les visions m’avaient montré les premiers Gardiens de la forêt, s’écartant pour laisser mes aïeux franchir le portail temporel. Si la Déesse n’avait daigné apparaître ce soir-là, la lune pleine et scintillante les avait protégés jusqu’au bout du chemin.
    
    — La seule chose qui puisse expliquer la terreur des habitants vis-à-vis de ces cromlechs est la présence de cette procession, suggérai-je. Si elle appartient aux légendes locales, cela signifie qu’elle apparaît aux vivants. Je me trompe ?
    
    — On prétend que la nuit, la lumière de la Déesse les oblige à se révéler aux vivants, afin qu’ils soient couverts de honte et de mépris, confirma Beatriz.
    
    — Le Démon-Créateur nous manipulent depuis le début, confirma Malcolm, avant que je n’eusse formulé mes soupçons. Je pense qu’il a sciemment répandu la terreur autour de ces cromlechs pour dissimuler son véritable objectif.
    
    — Quel objectif ? demandai-je.
    
    — Une âme maudite par la Déesse ne peut franchir les limites d’un sanctuaire, comprit Irène. J’imagine que si elle y parvenait, la malédiction serait absoute.
    
    Malcolm acquiesça d’un air sombre.
    
    — Si le Démon-Créateur – et les âmes qui le suivent – revenait à la vie, pourrait-il atteindre le sanctuaire ? m’épouvantai-je.
    
    — En théorie, oui, confirma Beatriz. Car en revenant à la vie, son âme serait absoute de ses péchés.
    
    — Peut-il revenir à la vie par d’autres moyens que mon don ?
    
    — Hormis une absolution de la Déesse, non. Le Démon-Créateur reste un démon. Puissant certes, puisqu’il a fondé notre espèce, mais ce n’est pas une divinité, répondit-elle. En revanche, ce sanctuaire pourrait bien changer la donne.
    
    Un frisson dressa mes poils sur ma peau et mes lèvres s’étirèrent en un rictus las. Le Patrouilleur m’adressa un regard entendu et je me surpris à réprimer un éclat de rire. Voilà pourquoi le Démon-Créateur tenait à ce que j’entame ce périple. Il ne m’avait guère précisé la manière de le libérer, m’avait maintenu dans l’ignorance dans l’espoir que je le ressuscite et l’aide à franchir les limites sacrées du cromlech. Il rejoindrait le royaume des morts et trouverait la paix.
    
    Il n’avait jamais eu l’intention de tenir sa promesse.
    
    Il ne faut jamais croire un démon, Éli.
    
    — Comment ai-je pu croire en cette armée ?
    
    — Mais elle existe, Élia, assura Malcolm. La procession ne représente qu’une infime partie des âmes maudites. En vérité, elle en contient plus, bien plus.
    
    Le Démon-Créateur avait joué avec mes rêves, me faisant miroiter une solution qui ne se réaliserait jamais. Il avait lu en moi, avait deviné les émotions et les dilemmes qui m’assaillaient. Il s’en était servi pour mieux m’utiliser. Malgré moi, je l’admirais. Non seulement il nous avait tous manipulé en beauté, mais son stratagème avait failli fonctionner.
    
    — Vous voulez dire que… que notre alliance repose sur un mensonge ? s’horrifia Laurent, perdant pour la première fois contenance.
    
    — Si je ressuscite le Démon-Créateur, ses sbires et lui nous abandonnerons sans scrupules à notre sort. Donc notre alliance repose en effet sur un mensonge.
    
    — Personne n’était en mesure de communiquer avec lui, soupirai-je. Les défunts perdent la faculté de parler la langue commune et adoptent instinctivement le langage des morts. J’étais la seule à pouvoir mener ses desseins à bien.
    
    J’éclatai de rire, avant d’enfouir mon visage contre mes mains. Décidément, je n’étais qu’un pantin entre ses mains. Sans Beatriz et Malcolm, je me serais jeté droit dans ce piège et tous ces sacrifices auraient été vains. Pourquoi Maddy m’avait-elle assuré que les sorcières survivraient coûte que coûte ? Pourquoi les Cachés remporteraient-ils la bataille ? Était-ce la vérité… un mensonge éhonté ?
    
    Pourtant, les visions qui m’avaient assaillies prouvaient le contraire. Le Demi-Monde connaîtrait bel et bien une nouvelle ère, marquée par l’avènement des Cachés. La brume reviendrait, plus destructrice encore. Je l’avais vu, tout comme j’avais aperçu une armée de cadavres assaillir la cité où Gale m’était apparu.
    
    Cette splendide cité, majestueuse et dangereuse. Je l’avais vu, durant mes longues nuits sans sommeil. Elle serait l’apogée des Cachés, le symbole de la puissance de Laurent. Pourquoi ces images m’apparaissaient-elles alors que le Démon-Créateur était sur le point de gagner ?
    
    Soudain, l’une des premières leçons enseignées par Irène me revint en mémoire.
    
    — Un sacrifice… murmurai-je. Juste un sacrifice et…
    
    Je me relevai d’un bond, sous les sursauts de mes compagnons. Je n’y prêtai guère attention, trop absorbée par l’idée qui venait de germer dans mon esprit.
    
    — La dague… repris-je d’une voix plus forte. Beatriz, j’aurais besoin de la dague que vous m’avez prêté pour offrir mon sang à la terre.
    
    Irène sembla deviner mes intentions et rétorqua :
    
    — Es-tu sûre de vouloir faire cela ? L’occultisme offre certes des possibilités incroyables, mais les conséquences d’un tel sacrifice…
    
    — Sont irréversibles, je le sais. Mais nous n’avons pas le choix. Si tu as une autre proposition, je serais ravie de l’entendre.
    
    Il n’y en avait pas et elle le savait. Nous avions besoin du Démon-Créateur et de son armée. Ni vivants, ni réellement morts, eux seuls pouvaient repousser l’Antimonde. Ils ne craignaient ni la brume, ni les coups, ni la faim, ni la soif, ni la perte d'un être cher.
    
    Même si la colère me brûlait, je ne pouvais rester sans rien faire. Il méritait certes d’errer jusqu’à la fin des temps, mais sans lui, la perte de mes amis, de mon fiancé et de ma famille seraient vaines. Je ne pouvais le laisser remporter la bataille. Plus jamais.
    
    J’allais prendre le Démon-Créateur à son propre jeu.
    
     ***
    Trois coups secs retentirent contre la porte de ma chambre. Surprise, je laissai passer un moment. Le soleil était couché depuis plusieurs heures et l’ensemble du coven endormi. Lorsque l’on frappa de nouveau, je capitulai, enfilai ma robe de chambre avant de poser mes pieds sur le sol glacé.
    
    Avant même de saisir la poignée, je sus qui se trouvait derrière.
    
    Seule une petite chandelle atténuait l’obscurité de la nuit. Deux yeux gris perle scintillèrent et se posèrent sur moi. Je me figeai, avant de me placer de manière à l’empêcher de passer. Cela était inutile, je le savais. Dès que je me trouvais en la présence de Laurent, je me sentais vulnérable, telle une proie à la merci d’un prédateur. S’il arborait un masque d’ange, je ne pouvais oublier le monstre qui se cachait derrière.
    
    Après de longues minutes de silence, je me résolus à le laisser entrer. Je m’éloignai afin d’allumer une seconde chandelle. Même en lui tournant le dos, la présence impérieuse de mon visiteur se faisait ressentir. Mes joues rougirent et je restai volontairement immobile, dans l’espoir de lui masquer ma gêne.
    
    — Je suis désolé de te déranger à une heure aussi avancée de la nuit, dit-il. Mais je sentais à ta respiration que tu ne dormais pas.
    
    Je me retournai, surprise, avant de comprendre. Il pouvait percevoir mes mouvements à des kilomètres à la ronde… tout comme mes émotions.
    
    — Depuis quelques temps, j’ai du mal à trouver le sommeil, confessai-je. Mais puisque je pars demain au crépuscule, il me faut bien recouvrer un peu d’énergie.
    
    Après une discussion houleuse, Malcolm avait accepté de reporter notre départ à la nuit suivante. Je désirais me reposer afin de partir avec les idées plus claires. Visiblement, mon idée allait se solder par un échec cuisant.
    
    — Je te présente mes condoléances pour Maddy. Je sais à quel point elle comptait pour toi.
    
    Je l’observai, interdite, avant de détourner mon regard de lui. Pourquoi sa voix trahissait-elle tant de douceur à mon égard ? Pourquoi semblait-il sincère alors qu'il avait enterré Catherine vivante pour l'empêcher de lui nuire ? J'étais, après tout, celle qui serait à l’origine de sa présence ici.
    
    — Je peux la transformer en Cachée, suggéra-t-il. Sa mort est récente et la transformation ne prendrait que deux ou trois jours.
    
    — En… en Cachée ? balbutiai-je.
    
    Mes doigts touchèrent mes boucles blondes qui blanchissaient de jour en jour. Je songeai à mon teint trop pâle et à mes yeux presque similaires au sien. Mais plus terrible encore, je songeai à ce poison qui sommeillait en moi.
    
    — Tu la détestes, remarquai-je. Elle… elle voulait te détruire et… et elle était la meilleure amie de Catherine. Pourquoi me proposer cela ?
    
    Cela ne te ressemble pas, voulus-je ajouter avant de me raviser.
    
    Comment pouvais-je savoir ce qui ressemblait à Laurent ? En dépit de notre alliance, il m’était inconnu. Ses véritables intentions se dissimulaient toujours derrière un masque de mensonge et de séduction. Loin d’être troublé, il esquissa un sourire qui dévoila ses dents blanches et ses canines aiguisées.
    
    — La guerre est la guerre, dit-il. Catherine voulait me détruire. Je n’ai fait que sauver ma peau.
    
    Il sortit une petite fiole, dissimulée dans la poche de son pantalon. À l’intérieur se trouvait un liquide mauve presque scintillant.
    
    — Prends-le. Tu en auras besoin lors de ton voyage. Il s’agit de l’antidote que j’ai dérobé à Maddy, le soir de notre rencontre, expliqua-t-il. Catherine est enterrée dans le cromlech du Devil’s Village, dans une fosse que tu ne pourras pas manquer.
    
    — Comment… comment as-tu…
    
    — Ta descendante a beau s’être plongée dans un sommeil éternel, j’ai malgré tout réussi à lui arracher des informations avant. Considère cela comme un moyen de sceller notre accord.
    
    Mes lèvres articulèrent un « merci » étouffé. Je resserrai mes doigts autour de la fiole, certaine qu’il s’agissait d’un mensonge. Toutes les personnes que j’avais rencontrées s’étaient servies de moi. Pourquoi en serait-il autrement avec lui ? Pourquoi accepterait-il de libérer Catherine après l’avoir capturée et probablement torturée ?
    
    Le fluide de cet élixir semblait pourtant animé d’un souffle de vie, le même que j’avais vu s’échapper des lèvres de Maddy durant son agonie. Il suffisait de l’agiter pour entendre des battements résonner en écho. Surprise, je relevai le regard en direction du Caché.
    
    — Je ne comprends pas, dis-je. Nous… nous étions ennemis il y a quelques jours encore. Tu…
    
    — Mais nous ne le sommes plus.
    
    Je me statufiai. Mon cœur battait la chamade et je tentai de me ressaisir. Il avait blessé Catherine et je ne pouvais me laisser aller comme si rien ne s’était passé. Quant à Maddy, je ne pouvais lui infliger cela. Je devais la laisser partir. Même si elle revenait, il lui serait impossible de retrouver sa famille. Son nouvel état l’astreindrait à une vie de soumission et de bestialité, qu’elle ne supporterait pas.
    
    Laurent ne se formalisa pas de mon refus et continua de me dévorer du regard. Ses lèvres rosées m’attiraient et je me surpris à reculer un peu plus, posant la main sur mon ventre dans l’espoir de le repousser.
    
    Mais il était trop tard. L’ensemble de mon corps irradiait sous l’effet de la gêne et du désir. Il s’avança doucement vers moi et posa une main glacée sur ma joue. Je voulus me dérober, mais ses mains m’empoignèrent avant de capturer mon visage, m’empêchant de lui échapper.
    
    — S’il te plaît, accorde-moi un moment. Je sais que tu aimes ton fiancé et que tu attends un enfant de lui. Mais il est parti et tu ne l’aimes pas assez pour rester vieille fille toute ta vie.
    
    — Tu te trompes ! protestai-je avec un peu trop d’ardeur.
    
    Je me dégageai de lui, les joues rouges pivoine.
    
    — Je suis enceinte, bafouillai-je. Je ne peux… mon devoir est de…
    
    Il captura de nouveau mon visage et déposa un baiser sur mes lèvres. Lorsqu’il les retira, le désir qui vrillait mon corps s’accentua. Nous restâmes un moment statufiés, incapables de détacher notre regard l’un de l’autre. Des larmes jaillirent, mais je les réprimai aussitôt, trop honteuse de me dévoiler ainsi à une créature qui pouvait me détruire d’un geste.
    
    — Je ne peux pas, je ne peux pas… murmurai-je. Les sévices que tu as fait subir à Catherine, je…
    
    — Quels sévices ? Je ne l’ai pas torturé. Je me suis seulement contenté de lire dans son esprit afin de comprendre ses intentions.
    
    J’ébauchai un rictus que je voulus répulsif, mais une fois encore, mon stratagème échoua. J’étais ridicule, si ridicule.
    
    — C’est mal. Je ne peux pas, m’obstinai-je. S’il te plaît.
    
    Il se rapprocha de nouveau vers moi, avec plus de délicatesse. Il attendit que ma respiration se calme avant d’attraper ma main.
    
    — Je ne l’ai pas torturé, promit-il. Comment aurais-je pu ? Elle est prisonnière d’un sommeil dont il est impossible de l’éveiller. J’ai simplement fouillé dans ses pensées, rien de plus.
    
    — Et as-tu fouillé dans les miennes ?
    
    — Inutile. Dès que tu te trouves en ma présence, ton visage me suffit à deviner tes émotions.
    
    Je baissai les yeux vers le sol. Il m’attirait bien plus que ce que je m’efforçais de croire. Je ne pus m’empêcher de songer que dans d’autres circonstances, m’abandonner à ses lèvres aurait été réjouissant. Pourquoi ne parvenais-je pas à chasser mes scrupules ?
    
    — Je ne te demande pas l’amour éternel, Élia. Lorsque je te vois, le désir qui m’animait lorsque j’étais encore… humain, ressurgit. J’ai longtemps rejeté ma part d’humanité, tu sais. Mais j’aimerais la retrouver un moment, juste un avant que nos chemins ne se séparent. J’en ai tellement besoin… et toi aussi.
    
    Il avait raison. Malgré l’amour indéniable que je ressentais pour Gale, l’appel de mon corps était indéniable. Le désir que j’éprouvais pour Laurent m’enivrait. Peu importait ce qu’il s’était passé auparavant, je voulais à nouveau me sentir désirée, comme au temps où ma vie suivait son cours tranquille.
    
    — Depuis… depuis combien de temps es-tu un…
    
    — Deux-cent ans, répondit-il en souriant. J’ai aussi été mordu par la Juventus Babina.
    
    Il devina l’avalanche de questions que je m’apprêtais à lui poser et ajouta :
    
    — Je viens de l’est de ce monde. Mon village fut l’un des premiers à être attaqué par la Juventus Babina. Au lieu de lui servir de garde-manger, elle m’a transformé. J’avais vingt-cinq ans.
    
    Il a donc 225 ans
, songeai-je.
    
    Si les lois de la vie et de la mort différaient de mon Monde, je ne pus m’empêcher d’être impressionnée par l’âge du Caché.
    
    — Un jour, si tu décides de me rejoindre, je te raconterai comment j’ai conquis le Demi-Monde, promit-il.
    
    Mais il ne voulait plus parler pour le moment. Je déposai à mon tour un baiser sur ses lèvres. Ces choses-là ne m’étaient plus familières. Tout était si simple avec Gale. Instinctivement, je savais ce qui le rendait heureux. Mais avec Laurent, j’avais le sentiment de redevenir l’adolescente apeurée le jour de ses premières noces.
    
    Oswald avait été bon, malgré son âge avancé. Et Laurent le serait aussi. Je le sentais, au fur et à mesure que mes réticences s’atténuaient. L’incendie qui dévorait mon corps s’amplifia et je me surpris à sourire. Oui, j’avais besoin de ce moment. J’avais besoin d’espérer un peu, d’éprouver de nouveau du désir et de la joie, de me sentir femme.
    
    Les doigts du Caché jouèrent avec mes boucles blondes, me donnant l’impression d’être la plus belle fille du monde. Délicatement, il longea ma nuque, puis les courbes de mon corps, avant d’ôter ma robe.
    
    Puis, l’obscurité, la crainte, la timidité s’envolèrent, comme si cela n’avait jamais existé. Il n’y avait plus que lui et moi, pour un temps, pour un soir.
    
     ***
    — Lorsque l’armée des morts sera éveillée, d’étranges nuages voileront le ciel, assura Beatriz. Nous partirons à ce moment-là, même si une dizaine de nos sœurs ont accepté de rejoindre les rangs des Cachés.
    
    — Les Gardiens de la forêt seront maîtrisés, assurai-je.
    
    L’air sec et étouffant n’arrangeait en rien mes nausées. Même si ma condition physique me permettait encore d’effectuer un périple aussi éreintant, l’épuisement m’empêchait de garder mes pensées claires. Je ne pouvais contrôler mes visions et les ombres de la Mort s’agitaient autour de moi, comme pour m’avertir d’un danger imminent.
    Hélas, le temps pressait. D’autres démons veillaient autour du coven. Les sbires de Laurent étaient chargés de les traquer, mais il fallait impérativement libérer l’accès aux portails si nous voulions sauver les sorcières et les païens.
    
    — La route sera partiellement sûre, car une partie de la contrée est encore épargnée par la brume, expliqua Malcolm.
    Mais une grande partie du chemin s’effectuera dans des routes plus dangereuses encore qu’à Endwoods. Nous ne pourrons ni utiliser les chevaux, ni nous restaurer dans des tavernes.
    
    — Comment survivrez-vous au contact de la brume ? m’inquiétai-je.
    
    Le Patrouilleur me désigna l’uniforme remis par son ami.
    
    — Il va également falloir abandonner vos jupons, rétorqua-t-il.
    
    Malgré la protection du Démon-Créateur, l’uniforme s’imposait. Contrairement à celui élaboré par les Patrouilleurs lors de l’excursion dans la forêt, il pesait lourd et m’obligeait à arborer une tenue réservée aux hommes, puisqu’il ne comportait aucune jupe.
    
    — Vous ne devez l’enlever sous aucun prétexte. Si vos besoins pressent, alors il ne faudra pas rester exposée à la brume plus de quelques minutes. Entendu ?
    
    Le collier de rubis resta malgré cela bien en vue sur l’uniforme, protection supplémentaire face à un Démon-Créateur qui pouvait m’abandonner d’un instant à l’autre.
    
    — Ferme ton esprit, conseilla Irène. Même si tes visions t’envahissent, ne laisse surtout pas le Démon-Créateur deviner tes intentions.
    
    Ce dernier pouvait s’adresser à moi à tout moment. Même si mes pouvoirs bridés m’avaient empêché de communiquer avec lui jusqu’à présent, je devais me montrer prudente. Mon esprit était désormais une porte ouverte à toutes les entités des trois Mondes. Hélas, l’épuisement était tel que les barrières entre mes pensées et mes paroles s’effondraient lamentablement.
    
    — Les Cachés veilleront sur vous dans l’ombre, chuchota mon amie en me serrant dans ses bras. Mes prières t’accompagneront et…
    
    — Prend bien soin de toi, Irène. Dès que les signes se manifesteront dans le ciel, dirigez-vous vers les portails sans vous retourner. Peu importe l’issue de notre voyage, tu ne dois pas laisser Géralt vous rattraper.
    
    Elle hocha la tête avec émotion.
    
    — Je prie pour que les membres du coven de la Plaine acceptent de nous suivre, confessa-t-elle. Élia, dès le début j’ai su que tu étais une femme de parole. Merci de nous aider et… reviens-nous vite. Que la Déesse veille sur toi… et ton enfant.
    
    Je saluai ensuite Beatriz et les prêtresses qui avaient accepté de se joindre au voyage. Le crépuscule s’était abattu depuis déjà plusieurs heures et la lune demeurait une fois de plus inexistante. Les étoiles scintillaient faiblement dans le ciel parsemé de nuages noirs. En dépit de ce temps sinistre, de la sueur coulait le long de mon dos. Je manquais d’air et cela n’était pas seulement lié à cet étrange climat.
    
    — Soyez bénie, Élia, murmura Beatriz en s’inclinant devant moi. Que la Déesse veille sur vous, que la voie des morts nous guide vers le renouveau. Nous serons avec vous, nous les sorcières, pour les siècles des siècles.
    
    Un peu plus loin, Laurent et ses compagnons nous observaient en silence. Le chef des Cachés inclina à son tour la tête pour me souhaiter bon voyage… et adieu.
    
    — Soyez également bénie, Beatriz, répondis-je avec émotion.
    
    Je remis ma cape sur ma tête et acceptai la main secourable de Malcolm, qui me hissa sur ma monture. D’un geste, nous donnâmes une impulsion à nos chevaux, qui galopèrent en laissant un amas de poussière derrière nous.
    

Texte publié par Elia, 24 février 2018 à 13h58
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Tome 1, Chapitre 48 « L'accord tacite » Tome 1, Chapitre 48
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