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Tome 1, Chapitre 47 « La croisée des chemins » Tome 1, Chapitre 47
Trois jours s’écoulèrent. J’obtins gain de cause auprès de Malcolm et notre départ vers le cromlech fut repoussé. Le chagrin me rongeait, habilement dissimulé derrière un masque d’impassibilité. Devant Beatriz et ses prêtresses, je restais digne. Je refusais de lui dévoiler que mes paroles n’étaient que des mensonges.
    
    Je tenais certes debout, mais le goût âpre de la défaite et de la solitude restait emprisonné dans ma bouche.
    Maddy fut enterrée à l’ombre d’un bosquet, dans les jardins du coven, dans une cérémonie intimiste. Le soleil, voilé par les nuages grisonnants, rendait l’atmosphère plus pesante encore. Après avoir récité les prières d’usage, nous versâmes chacun une goutte de notre sang sur la terre encore fraîche de sa sépulture.
    
    Dans les coutumes païennes et occultes, le défunt était enterré dans un simple trou de terre. Sa tombe n’était décorée d’aucunes fleurs ou ornements, et seul notre sang mêlé à la terre servait d’hommage.
    
    Tijana Kolosevic, 2140 – 1699
, écrivis-je dans le registre des décès.
    
    — Pourquoi n’avez-vous pas écrit Madison Ambert ? s’étonna une prêtresse. Votre compagnon m’a pourtant présenté votre amie sous ce nom-là. Et les dates ne concordent pas.
    
    — Elles concordent, assurai-je, avant de couper court à l’interrogatoire.
    
    Depuis, mes lèvres demeuraient incapables de prononcer le nom de la jeune fille. Elle me manquait terriblement. Elle avait été mon alliée dès le départ et ma reconnaissance n’avait d’égal que ma culpabilité.
    
    Hélas, il me fallait continuer. Beatriz m’accorda l’accès à un écritoire pour me permettre de continuer mes recherches. Cette salle avait le mérite de m’isoler du reste du coven et devint mon refuge. Je m’y cloîtrai, le nez penché au-dessus d’une dizaine de livres empruntés dans la bibliothèque de mon hôtesse. Mais les notes de Lyra demeuraient une véritable source d’informations et je tentai, désespérée, de déceler la moindre information susceptible de m’éclairer sur l’armée des morts.
    
    Ce soir-là, les mots m’échappaient. Mon esprit, sans cesse assailli par les souvenirs de l’accident et les caresses enjôleuses de la mort, passait son temps à chasser les sombres pensées qui m’arrachaient à la lecture du bestiaire de Lyra, en vain.
    
    — Tout va bien, Élia ? déclara soudain Malcolm.
    
    Je reposai les feuilles dans un geste las et me tournai pour lui faire face. Nous ne nous étions guère adressé la parole depuis l’enterrement de Maddy. Il passait la plupart du temps enfermé dans sa chambre.
    
    — Je suis bonne à rien, déplorai-je. Cela fait des heures que je lis ce bestiaire dans l’espoir d’en apprendre plus sur le Démon-Créateur et les créatures qui nous ont attaqué, mais mes yeux refusent de saisir le sens des mots rédigés.
    
    Je constatai que les yeux du Patrouilleur arboraient une teinte rougie, comme s’il avait secrètement pleuré. Mon état d’esprit ne m’incitait cependant guère à lui adresser la moindre plaisanterie et je gardai mes interrogations secrètes.
    
    — Il va falloir reprendre la route, déclara-t-il. J’ai discuté avec Beatriz. Elle est d’accord pour nous fournir des chevaux et des vivres. Nous nous situons à une semaine à cheval du Devil’s Village. Le temps presse.
    
    J’hochai la tête en silence. Le Devil’s Village, ainsi que le cromlech où le Démon-Créateur nous attendaient, se situait dans l’équivalent de la Manche, mer inexistante au Demi-Monde. Selon les dires du coven, le village avait été entièrement détruit une décennie plus tôt, ravagé par la brume et les créatures de l’enfer.
    
    — Je connais vos sentiments à mon égard, dit-il. Mais vous ne connaissez ni la route, ni les pièges que ce village abrite. Vous avez besoin d’un guide, en dépit de vos merveilleux pouvoirs.
    
    — Quand souhaitez-vous partir ? demandai-je.
    
    — Au prochain crépuscule. Cela vous laissera le temps de vous reposer.
    
    J’agitai les feuilles volantes, désespérée.
    
    — Vous ressemblez à un cadavre, soupira-t-il en me les arrachant des mains. Vous vous forcez à lire ce bestiaire alors que vous tombez de sommeil. Allez-vous reposer, s’il vous plaît.
    
    J’entrouvris les lèvres, pour lui révéler que j’avais tenté de trouver le sommeil. Je m’étais enroulée dans les couvertures, avais fermé les paupières dans l’espoir de trouver un bref moment de répit. Lorsque la fatigue avait poussé mon corps à lâcher prise, de terribles visions m’avaient envahie. J’ignorais si ce que je voyais appartenait au présent ou au passé, mais à chaque fois, je me réveillais dans un cri de terreur, le corps en sueur, plus épuisée qu’auparavant. Je ne maîtrisais pas mes pouvoirs et l’unique moyen de chasser ces visions était d’osciller entre l’épuisement et l’éveil.
    
    Malcolm n’en démordit pas et s’empara du reste du grimoire avant que je ne puisse protester.
    
    — Vous ne pouvez plus vous dérober à vos responsabilités, soupira-t-il d’une voix morne. J’ai conscience de la perte que…
    
    — Non, le coupai-je. Vous ne pouvez pas comprendre.
    
    Je me mordis les joues pour ne pas de nouveau fondre en larmes devant lui. Je m’étais pourtant jurée de me reprendre, mais la peine était trop grande. Je clignai des paupières pour chasser les sanglots qui montaient et me relevai de mon siège.
    
    — Je vois seulement une jeune femme se laissant dépérir, insista Malcolm. Vos pouvoirs sont assez destructeurs comme cela et si vous laissez le chagrin prendre le dessus, alors vous pouvez aussi bien creuser votre tombe dès à présent !
    
    Sa voix s’était haussée et claqua avec sévérité contre mes joues, comme une gifle. Cette fois-ci, mon cœur bouillonna et les sanglots coulèrent en torrent sur mes joues.
    
    — Pardonnez-moi, se reprit le Patrouilleur. Je n’aurais pas dû vous parler ainsi. Mais d’autres épreuves vous attendent. Il va falloir être forte… une fois encore.
    
    Il marquait un point. Je savais qu’il cherchait à m’aider. Que ce soit par crainte ou intérêt, la gravité que sa voix trahissait n’était pas empreinte d’ironie.
    
    — Laissez-moi prendre le relais, suggéra-t-il. Mon esprit est plus clair que le vôtre. De plus, j’ai aidé Lyra à établir ce bestiaire. En attendant, reposez-vous.
    
    Je capitulai et rejoignis ma chambre, observant avec appréhension mon lit. J’avais ôté le collier de rubis de ma nuque, malgré les recommandations de Beatriz. Sans lui, mes pouvoirs agissaient avec moins de férocité, m’accordant ainsi de rares moments de répit.
    
    J’enfilai en hâte une chemise de nuit et me laissai choir dans le matelas de plume, craignant que les abîmes du sommeil refusent de me libérer par la suite. Ma tentative de repos se solda par un échec cuisant, même si je parvins à trouver le sommeil par bribes. Alors que j’étais enroulée dans les couvertures, la tête sauvagement enfouie dans l’oreiller, une voix délicate me ramena soudain à la réalité.
    
    — Élia ?
    
    Sur le rebord de mon lit, Irène veillait, sa longue chevelure détachée couvrant une cape rouge sang. Je me redressai, la gorge trop sèche pour prononcer le moindre mot. La sorcière esquissa un sourire chargé de tristesse et me serra dans ses bras.
    
    — Que… que fais-tu ici ? m’étonnai-je, persuadée qu’il s’agissait d’une illusion.
    
    — Beatriz a mandé un messager en urgence pour m’annoncer ton arrivée ici et l’accident, expliqua-t-elle. Je suis sincèrement désolée, Élia. La perte d’Archibald m’attriste beaucoup, tout comme celles de Maddy et Lyra.
    
    — Archibald, son corps…
    
    Elle baissa les yeux d’un air triste.
    
    — Tu le sais autant que moi. Son âme erre dans le royaume des morts. J’ai effectué un voyage astral dans l’espoir de le retrouver, mais notre ami s’en est allé, déplora-t-elle.
    
    Si je connaissais déjà la réponse, ayant également tenté d’invoquer mon ami au travers de mon don, l’entendre de vive voix me fit l’effet d’un poing dans l’estomac.
    
    — Laurent… le… le… balbutiai-je.
    
    Irène serra ma main dans la sienne.
    
    — Le pacte a été conclu, me rassura-t-elle. Laurent et Shay ont accepté nos conditions. Ils nous ont escorté ici et sont en ce moment même en train de discuter avec Beatriz et ses prêtresses.
    
    Un frisson parcourut mon échine. Une étrange énergie me sortit de ma torpeur et me fit quitter mon lit d’un bond. Aussitôt, une migraine m’envahit et de violents coups me furent donnés dans mon ventre.
    
    
    — Tu es enceinte, remarqua-t-elle.
    
    J’acquiesçai d’un air maussade. Si ma taille demeurait svelte et mon ventre plat, mon absence prolongée de menstruations et les indices fournis par le Démon-Créateur confirmaient bel et bien l’absurde réalité. J’attendais un enfant. J’avais longtemps nié l’évidence, mettant les nausées sur le compte des récents événements.
    
    — Comment cela est-il possible ? interrogea mon amie. As-tu eu des relations… charnelles avec Ian Hamilton ou un homme du coven ?
    
    J’ébauchai un rictus sardonique.
    
    — L’enfant vient de Gale, mon fiancé.
    
    J’étais enceinte avant même mon arrestation et le début de mon exil. Lorsque j’avais compris l’évidence, de nombreux doutes avaient surgis. Comment avais-je pu tomber enceinte alors que ma dernière relation charnelle datait de plusieurs mois ? Comment mon ventre pouvait-il être encore plat alors qu’il aurait dû ressembler à une orange ?
    
    — Le temps entre nos deux mondes s’écoule différemment, révélai-je, en me remémorant les propos de Maddy. Ici, les journées et les nuits durent moins longtemps. Les mois passés ici – trois, précisément – ne correspondent qu’à quelques semaines dans mon Monde.
    
    Longtemps, je n’avais guère prêté attention aux horloges et à la manière dont les aiguilles défilaient à toute vitesse. Mais lorsque la jeune fille m’avait révélé ce secret, j’avais fait le lien avec ma silhouette encore svelte.
    
    — Nos mondes se situeraient dans une terre différente ? s’étonna Irène.
    
    — Je l’ignore. Mais quoi qu’il en soit, l’enfant de Gale grandit de jour en jour.
    
    Jamais il ne rencontrerait son père. Une fois encore, la cruelle réalité se jouait de moi. Nous avions longtemps rêvé de fonder une famille. Malgré l’impossibilité de concevoir un enfant du fait de la crainte de générer un scandale à cause de mon précédent époux, nous espérions attendre notre mariage pour réaliser ce rêve.
    
    Je n’aurais guère imaginé que sa concrétisation arborerait un goût de cendres.
    
    — Seule Beatriz est informé de mon état, dis-je. Je… je n’ai pas la force d’officialiser la nouvelle.
    
    Irène hocha la tête d’un air entendu.
    
    — J’ai conscience que la disparition de ton fiancé t’empêche de te réjouir de cette nouvelle, mais désormais, il te faudra te battre pour offrir à cet enfant une vie meilleure, déclara-t-elle. Lorsque l’armée des morts sera éveillée, nous prendrons la fuite comme prévu. Ton enfant sera heureux… et toi aussi, mon amie.
    
    Elle marqua une pause et ajouta :
    
    — À ce propos, nous sommes venus ici dans l’espoir de convaincre d’autres membres de ce coven de se battre au côté des Cachés. Les créatures de l’enfer sont hargneuses.
    
    J’arquai un sourcil.
    
    — Leur demander de se battre contre les démons alors que nos alliés utiliseront nos semblables comme garde-manger, en voilà une demande, soupirai-je.
    
    — Le destin de ces fanatiques m’importe peu. Cette alliance est notre unique porte de sortie et je suis prête à en assumer les conséquences, rétorqua Irène.
    
    — Qu’en est-il de Raonaid et des…
    
    — Nous n’avons aucune nouvelle. Raonaid était hystérique lorsque je me suis opposée à elle. Je… je souhaitais te demander pardon pour ne pas être intervenue. J’ai appris ton arrestation et celle de nos amis bien trop tard.
    
    — Tu n’y étais pour rien.
    
    — Ils t’ont obligé à sacrifier Donovan, Pernelle et Iris. Je connais la vérité, et tout a été prévu en amont. Je n’ai pas été là pour vous aider, mais désormais, la donne a changé.
    
    — Tu as pris les rênes du coven et ne laissera pas Raonaid reprendre ses fonctions ? compris-je.
    
     — Si elle revient, je la tuerai de mes propres mains. Je m’assurerai dorénavant que personne ne se dresse dans ta quête finale.
    
    Elle ébaucha un sourire, qui adoucit ses traits chargés de colère contre sa cheffe. J’avais beau en vouloir à Raonaid, je savais aussi que ses décisions catastrophiques étaient motivées par le désespoir. La jeune femme ne supportait plus les responsabilités qui lui incombaient. Pour la première fois, je la comprenais. La frontière entre réalité et désespoir devenait de plus en plus mince.
    
    J’enfilai des vêtements plus convenables et rejoignis Beatriz, Laurent, Shay et Malcolm dans le bureau de cette dernière. Mon état de santé n’échappa guère au chef des Cachés, qui m’adressa un regard troublant lorsque je pris place à ses côtés.
    
    

Texte publié par Elia, 24 février 2018 à 12h38
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