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Tome 1, Chapitre 1 « L'exil » Tome 1, Chapitre 1
New Forest, Angleterre, octobre 1699.
    
    Il existe mille manières de raconter une histoire.
    
    La mienne débuta le jour où je fus condamnée à l’exil. Si l’on considère la gravité de la situation, je suis chanceuse de m’en être tirée à si bon compte. J’étais vivante et je devais me contenter de laisser derrière moi vingt-cinq années d’existence. Un simple abandon à la place d’une lente agonie.
    
    Oui, une véritable chance.
    
    Du moins, c’était ce que les juges m’avaient déclarés à l’annonce de la sentence. J’avais beau ne pas partager leur avis, j’avais écouté leurs sermons sans broncher, telle une enfant docile. Je n’avais guère envie de les entendre me traiter comme une ingrate ; cependant, le souvenir du sacrifice que mes parents avaient enduré pour me sauver la vie m’avait empêché de leur cracher à la figure.
    
    La marche jusqu’à la sortie du village s’était effectuée dans un silence funèbre. Tous les habitants s’étaient réunis pour assister à la déchéance de l’unique héritière des Montgomery. Certains m’avaient observé avec une fascination morbide, d’autres avec dégoût. Les injures avaient parfois rompu le mutisme ambiants, accompagnées par des crachats pour les plus hostiles. J’avais tout encaissé sans piper mot, la silhouette droite, le visage fermé. Ce n’était qu’un leurre : au fond de moi, je demeurais brisée et humiliée.
    
    Nous galopions depuis maintenant plusieurs heures, à l’intérieur d’une forêt morose. J’étais terrifiée et ne pouvait m’empêcher de sentir mon ventre se nouer douloureusement. Mon village se trouvait désormais à des lieues d’ici et je passais mon temps à me retourner, persuadée que l’on nous suivait. Gale, mon fiancé, n’avait pas prononcé le moindre mot depuis notre départ. Il balayait également les alentours du regard et sa main se posait régulièrement sur la manche de son pistolet. Il partageait donc mes craintes : des intrus pouvaient surgir à tout moment et accomplir eux-mêmes la sentence que j’aurais dû recevoir.
    
    L’observer me donnait encore plus envie de fondre en larmes. Nous aurions dû nous marier dans quelques semaines. Le contrat de mariage avait été établi, les invitations envoyées et ma bague de fiançailles était encore accrochée à mon doigt. Je ne pouvais me résoudre à l’ôter, même si mon procès avait éclaboussé le nom prestigieux de ma famille et rendu notre relation impossible. Gale aurait dû m’abandonner et choisir une femme digne de lui. Je ne le méritais pas.
    
    Contre toute attente, il avait refusé de rompre ses fiançailles et choisi de me suivre dans cet exil. Sa famille eut beau protester, mes parents lui proposer une importante compensation pour le ramener à la raison, il m’avait attendu à la sortie de la prison pour m’accompagner en enfer.
    
    J’avais ressenti une profonde joie en apprenant cela. C’était égoïste, bien sûr. La perspective de recommencer une nouvelle existence seule me terrifiait. Même si je m’étais promis de me comporter avec courage, la présence de Gale m’empêchait de m’effondrer et de trahir la promesse faite à mes parents.
    
    Je t’aime, Éli, m’avait-il dit. Je ne laisserai personne te faire du mal. Je ne t’abandonnerai jamais, tu m’entends ?
    
    Pour le punir de cet affront, sa famille l’avait reniée. Après de longues négociations, il avait néanmoins obtenu une considérable somme d’argent en échange de sa disparition. Avec celui remis secrètement par mes parents, nous échapperions ainsi à la pauvreté. Notre meilleur espoir était d’intégrer la bourgeoisie du Nouveau-Continent sous une nouvelle identité et enterrer le passé derrière nous.
    
    Deux semaines plus tôt, une foule furieuse s’était précipitée aux portes de mon domaine pour m’arrêter sous le regard impuissant de mes proches. Une fois maîtrisée, je fus jetée dans une cellule humide sans la moindre explication. Ce fut seulement à l’ouverture du procès que j’appris les charges retenues contre moi.
    
    Sorcière ! Païenne ! Sacrifice humain ! Servante de Satan !
    

    Les accusations s’étaient succédé, tout comme les témoignages. La haine que l’on m’avait témoigné à ce moment-là résonnait encore dans mon esprit. Jamais je n’aurais cru que l’on puisse considérer une personne ainsi. Peu importait la vérité, j’étais désignée coupable et rien ne pourrait modifier ce jugement. Face à la gravité des accusations et des preuves déposées devant les juges, je compris que mes titres de noblesse ne me sauveraient pas du bûcher. Les rumeurs avaient pris trop d’ampleur et les villageois réclamaient justice.
    
    L’affaire atteignit les oreilles de la couronne britannique, qui ne chercha pas à me sauver. Horrifiés à l’idée de perdre leur unique héritière, mes parents mirent tout en œuvre pour commuer ma peine en bannissement. Cet acte était motivé par le souhait de préserver leur réputation et leur héritage, mais aussi par amour. Sans cela, ils n’auraient pas passé leurs nuits à collecter des informations sur les juges pour les soumettre à un chantage. Ils n’auraient guère implorer le roi Guillaume III de m’épargner et de réunir l’ensemble de leurs possessions pour les offrir en échange de ma vie. Du moins, c’est ce que je me répétais pour me rassurer.
    
    La couronne finit par céder et une fois l’accord conclu, mon exil aux Amériques fut arrangé. Mes parents se réfugièrent en Irlande pour échapper au déshonneur jeté sur notre nom en attendant que de l’eau coule sous les ponts.
    Malgré la reconnaissance, je leur en voulais de rompre avec moi. Ils auraient pu me rejoindre sur le Nouveau-Continent, construire une autre vie. Hélas, j’étais une tâche sur le tableau familial, un parasite qu’il fallait chasser afin d’empêcher l’héritage des Montgomery de disparaître entièrement. Mes parents possédant encore des terres en Irlande, ils avaient opté pour une vie de nobles désargentés. Ils gardaient l’espoir de retrouver grâce aux yeux de Guillaume III et de revenir un jour ici.
    
    Leur affection était réelle, mais les intérêts économiques primaient. Je n’avais pas pu leur dire adieu. Un messager fut dépêché par mon père suite à l’annonce de la sentence. Ce dernier m’avait fourni un billet pour les Amériques, ainsi que les vivres et les chevaux nécessaires à mon trajet jusqu’au port de Liverpool. Une fois cela fait, il m’avait annoncé le départ précipité de ma famille et s’était retiré sans me laisser le temps de leur écrire une dernière lettre. Si je n’avais pas été autant choquée par la succession des événements, je me serais mise à genoux pour l’implorer de rester encore un peu.
    
    Nous avions traversé une vaste étendue de lande depuis notre départ. En dépit de plusieurs rencontres hasardeuses, les personnes s’étaient contenté d’effectuer un signe de croix à notre passage et de cracher au sol, sans aller plus loin.
    
    Par chance, nous nous trouvions maintenant au fond des bois, éloigné de toute population, à part des bandits. La végétation y était luxuriante et verte. Cette couleur se déclinait sous de multiples facettes et me donnait la nausée. La terreur qui vrillait mon estomac s’amplifiait de secondes en secondes et m’empêchait de relâcher la pression. Aucun endroit, aussi dense et sombre soit-il, ne me protégerait du fanatisme du peuple anglais. Tant que nous n’aurions pas posé le pied sur le continent américain, je ne dormirais pas sur mes deux oreilles.
    
    — Nous ferions mieux de nous installer avec les autochtones, avait maugréé Gale peu après l’annonce de mon exil. Les gens là-bas sont encore pires qu’ici. Tu as entendu ce qu’il s’est passé à Salem…
    
    — Au moins, ils ont la décence de pendre leurs condamnés au lieu de les brûler vivants, avais-je rétorqué dans un soupir macabre.
    
    Le danger était d’autant plus grand que les accusations à mon égard étaient fondées. J’avais rejeté la foi protestante pour adopter la religion wiccane. À vrai dire, je n’avais jamais cru en Dieu. Toute ma vie durant, je m’étais efforcée de dissimuler mes véritables allégeances. J’aurais pu certes me croire protégée par mon statut de noble. Les titres de noblesse – et la protection du roi – nous offraient certes un traitement privilégié, mais tôt ou tard, la roue finissait par tourner. La prudence m’avait incité à choisir la méfiance au lieu de l’insouciance.
    
    Qui m’avait dénoncé ? Je ne le saurais jamais. Un domestique, peut-être. Le tribunal avait refusé de me dévoiler le nom du dénonciateur. Mes amis et ma famille ne pouvaient être au fait de mon secret, mais mes femmes de chambre, quant à elles, observaient et en savaient bien plus à mon sujet que ce qu’elles laissaient paraître.
    
    Quoi qu’il en soit, mon détracteur devait bien rire de moi à présent. Je me demandais quelle serait ma réaction si je venais à apprendre son identité. Le tuerais-je pour me venger ? Je n’étais pas capable de tuer un homme. Je redoutais les foudres de la Déesse et mon cœur ne parvenait pas à haïr suffisamment quelqu’un pour lui ôter la vie.
    
    Je manquais de courage de bout en bout et me contenterai de le maudire en silence, sans oser intervenir.
    
    — Si quelqu’un d’autre essaye de s’en prendre à toi, je le tuerai, m’avait juré Gale en quittant le tribunal. Plus personne ne traitera ma fiancée de sorcière. Je te le promets.
    
    S’il tenait réellement parole, alors des villages entiers périraient. Combien de personnes me méprisaient à présent ? Combien d’entre elles, faute de m’avoir vu périr, ne disposaient plus que des mots pour cracher leur rancœur ? Il avait été difficile d’encaisser les injures. Certes, l’hypocrisie était de mise dans la noblesse. Les insultes s’enrobaient de miel et de sourires, mais être considérée comme un paria… cela m’était insupportable.
    
    — Éli, dit soudain mon fiancé en arrêtant sa monture. Éli, n’entends-tu pas un drôle de bruit ?
    
    Je sursautai, interrompue dans mes divagations.
    
    — Non, répondis-je. Que se passe-t-il ?
    
    Je tendis l’oreille, mais n’entendis rien d’autre que le chant harmonieux des oiseaux.
    
    — Je ne sais pas. Restons sur nos gardes. Des bruits étranges se rapprochent derrière nous.
    
    Il donna une impulsion à son cheval. Je l’imitai aussitôt, le sang glacé par la terreur. Le chemin que nous empruntions n’était guère rassurant. Les arbres étaient si hauts que nous peinions à distinguer le ciel. Si quelqu’un s’en prenait à nous ici, personne ne nous défendrait et nos cadavres pourriraient des décennies avant d’être découverts.
    
    — Éli, reprit Gale. Es-tu sûre de ne rien entendre ?
    
    — De quoi parles-tu ?
    
    À peine eus-je posé ma question qu’un cri, semblable à un cri de guerre, résonna près de nous. Nous tournâmes la tête et découvrîmes deux hommes à cheval.
    
    — Éli… murmura mon fiancé. Reste derrière moi !
    
    Vêtus d’une épaisse armure noire, leurs visages étaient dissimulés sous un masque hideux. Je n’eus guère le temps d’en voir plus : ils tenaient dans le creux de leurs lourdes mains une épée colossale. Leurs lames scintillaient et lorsqu’ils les brandirent, les battements de mon cœur s’accélérèrent.
    
    Gale et moi échangeâmes un regard horrifié et donnâmes une impulsion à nos chevaux.
    
    Nos poursuivants nous rattrapèrent immédiatement et les sacs de vivres tombèrent au sol. Je réprimai un juron et ordonnai à ma monture d’accélérer. Quelques secondes plus tard, le cheval de Gale effectua un mouvement brusque et le fit tomber à terre.
    
    — Gale ! hurlai-je.
    
    Il se releva aussitôt et tenta de calmer son cheval. Les cavaliers fous arrivèrent à notre hauteur et je découvris une rivière qui se dressait droit devant nous. Je me fustigeai en silence : pourquoi ne l’avais-je pas vu auparavant ? Large de plusieurs dizaines de mètres, nous aurions pu la franchir ; seulement le courant semblait trop fort pour nous permettre d’atteindre l’autre rive sans dévier.
    
    Le problème majeur ne résidait cependant pas là : je ne savais pas nager.
    
    Un autre cri retentit. Gale hurla à son tour et sans réfléchir, je me dressai devant lui. Je distinguai la lame étincelante d’une des lourdes épées s’abattre vers nous, puis ce fut le trou noir.
    
     ***
    — Éli ? Éli ? Est-ce que tu m’entends ?
    
    Des mains tapotèrent délicatement mes joues. Avec difficulté, j’ouvris les paupières. Ma vision fut d’abord trouble avant de reconnaître mon fiancé, penché sur moi.
    
    — J’ai eu tellement peur ! s’écria-t-il en déposant un baiser sur mon front.
    
    — Gale ? interrogeai-je. Que… que s’est-il passé ?
    
    — Bonne question. Je n’en ai pas la moindre idée.
    
    Il me serra contre lui et je m’agrippai à ses épaules, comme un noyé s’accroche à la perche qu’on lui tend. Je tremblais de froid et de terreur, mon esprit ne semblait plus suivre ce qu’il se passait. Les doigts de Gale caressèrent ma chevelure sale et emmêlée ; j’eus soudain honte de mon allure.
    
    Lorsque je réussis à remettre de l’ordre dans mes pensées, j’examinai nos vêtements. Avions-nous dévié par la force de la rivière ? Celle-ci avait pourtant disparu du paysage et nos habits étaient totalement secs. Soudain, je devinai au regard grave de Gale qu’autre chose s’était produit pendant mon évanouissement.
    Nos chevaux demeuraient introuvables, tout comme nos vivres.
    
    Une douleur martelait mon crâne, comme si l’on m’avait assené un coup violent. Autour de nous, le chant harmonieux des oiseaux retentissait toujours. J’observais avec désespoir les arbres menaçants. Une brume argentée, glaciale comme l’hiver, masquait également les bosquets alentours. Je frissonnai et me réfugiai à nouveau dans l’étreinte musclée de mon fiancé, aussi perdu que moi.
    
    — Où sont-ils passés ? m’épouvantai-je. Pourquoi nous ont-ils attaqué ? Où… où est cette rivière ?
    Et surtout, pourquoi étions sains et saufs ?
    
    — Il n’y a ni rivière, ni cavaliers à l’horizon, révéla-t-il. J’ai parcouru les environs peu avant ton réveil. Nous sommes seuls pour le moment.
    
    — Et après l’attaque ? Après… après le coup d’épée ? Comment sommes-nous arrivés ici ? Tu ne te souviens de rien ?
    
    — Non, c’est… c’est le trou noir.
    
    Les larmes me montèrent à nouveau aux yeux et je dus rassembler le sang-froid dont je disposais encore pour ne pas céder à la panique. J’avais jusqu’à présent réagi avec dignité, mais maintenant, je rêvais de me réfugier sous une épaisse couverture pour oublier l’atroce réalité.
    
    — Tu es blessé ? m’inquiétai-je.
    
    Il me désigna une griffure à l’épaule ainsi qu’une blessure à sa jambe droite. Une partie de ses vêtements avaient également été réduite en lambeaux.
    
    — C’est superficiel, assura-t-il.
    
    — Cela risque de s’infecter. Dès que nous monterons à bord du bateau, nous consulterons un médecin. Tu ne voudrais pas mourir à cause d’une égratignure ?
    
    Il caressa ma chevelure blonde et y déposa un baiser.
    
    — Pourquoi ne nous-ont-ils pas tués ? fis-je. Pourquoi dérober nos chevaux, nos… nos vivres et seulement abîmer nos vêtements ? Cela n’a aucun sens ! Comment… comment allons-nous faire ? Nous n’arriverons jamais à temps pour le départ du bateau !
    
    — Calme-toi, Éli.
    
    J’éclatai d’un rire amer.
    
    — Ils… ils ne sont pas apparus par l’opération du Saint-Esprit ! m’emportai-je.
    
    Mes souvenirs refusaient de refaire surface. Je m’étais dressée, dans un geste aussi impulsif qu’idiot, entre nos agresseurs et Gale. Rien n’aurait pu stopper le mouvement de la lame : celle-ci aurait dû me fendre en deux. Cette situation dépassait l’entendement.
    
    — Le prochain village se situe à une journée de marche, déclara Gale. Si nous nous dépêchons, nous trouverons une diligence qui nous amènera à temps au port.
    
    — Avec quel argent payerons-nous le cocher ? raillai-je. Nous n’avons plus rien. Nos vivres, nos vêtements, notre dignité… ces cavaliers nous ont tout pris !
    
    Même si nous disposions d’une bourse, notre simple identité suffirait à faire fuir les cochers. Nos familles étaient connues dans l’ensemble du comté et n’importe qui pouvait nous reconnaître. À pieds, nous n’atteindrions jamais le port à temps.
    
    — Quoi qu’il en soit, ne traînons pas, dit Gale. Sortons de cet endroit avant de servir de repas aux bêtes sauvages…
    
    J’observai les alentours dans un mélange de lassitude et d’angoisse. Le chemin jusqu’à la prochaine sortie serait long et je n’étais plus en état de marcher. Mes jambes me faisaient mal, mes pieds étaient couverts d’ampoules et mon corps vidé de toute énergie. Ces derniers jours avaient été éprouvants. Le séjour dans les cachots humides m’avait considérablement affaiblie.
    
    Tout à coup, le visage de mon fiancé blêmit. Il s’agenouilla devant moi, posa ses mains contre ses oreilles et poussa un hurlement déchirant.
    
    — Gale ! Que se passe-t-il ?
    
    Je me penchai vers lui, le cœur battant à tout rompre. Des bourdonnements sifflèrent dans mes oreilles et une désagréable sensation comprima ma cage thoracique. Mon souffle se coupa, mais quelques secondes plus tard, tout s’arrêta.
    
    Cette fois-ci, c’en fut trop. Les larmes trempèrent mes joues recouvertes de saleté.
    
    — Ça va aller, Éli, chuchota-t-il. Ne t’en fais pas, on va s’en sortir. J’ai… j’ai juste cédé à la panique, mais ce n’est rien.
    
    Ses bras se resserrèrent autour de ma taille et mon cœur battit la chamade. Je ne désirais qu’une chose : quitter cet endroit au plus vite. Lorsqu’il me relâcha, mes jambes flageolèrent et une douleur fulgurante lacéra mes pieds.
    
    — Je ne peux plus avancer, murmurai-je. Mes jambes ne me soutiennent plus et… je suis tellement désolée, je… je…
    
    Il m’aida à m’installer sur un amas de feuilles mortes.
    
    — Je suis tellement désolée, je… je ne sais plus où donner de la tête. Tu… tu as choisi de me suivre dans cet exil et voilà que les problèmes s’accumulent, bredouillai-je.
    
    — Tu ne m’as pas obligé à venir, rétorqua-t-il. Je l’ai choisi, de mon plein gré. Cesse donc de t’excuser. Si tu le souhaites, je peux te porter.
    
    Tu aurais dû mourir, susurra une voix pernicieuse. La justice dans ce monde s’exerce à deux vitesses, tu n’es qu’une privilégiée ! Tu ne mérites aucune aide !
    
    Je chassai ces sombres reproches de ma tête et refusai la proposition de mon fiancé. Même si je ne pesais guère lourd, mes vêtements et mon corps dégoulinaient de saleté et je dégageai une odeur nauséabonde. Gale était de plus épuisé. Me porter réduirait ses forces trop rapidement. Il valait mieux se reposer un moment.
    
    — Éli, nous devons nous soutenir, insista-t-il. Ne t’excuse jamais de te sentir mal. Je suis ton fiancé et un jour, je deviendrai ton époux. Je t’aime et le fait d’avoir été épargnée ne fait pas de toi une mauvaise personne. Ce monde est coupable, personne ne mérite d’être puni pour ses croyances.
    
    Il serra doucement ma main. Je me forçai à sourire, sans aucune conviction. Peu importait qui était coupable ou non. Par notre faute, trois innocents avaient été exécutés sommairement. Trois innocents qui n’avaient pas eu la chance de naître dans la bonne famille.
    
    — Je ne peux vraiment plus marcher, soupirai-je. Je… j’aimerais avancer, mais…
    
    — Dans ce cas… reposons-nous, au moins jusqu’au lever du soleil.
    
    — Si ces cavaliers revenaient ?
    
    — Nous déplacerons le tapis de feuilles mortes derrière ce buisson, suggéra-t-il, pour te cacher de la vue des intrus. Quant à moi… je monterai la garde pendant trois heures. Ensuite, tu me remplaceras. Qu’en penses-tu ?
    
    J’hochai la tête en guise de réponse, malgré ma profonde terreur à l’idée de passer la nuit ici.
    
    — À la moindre alerte, nous déguerpirons, dit-il.
    
    Il s’empressa d’allumer un feu pour atténuer le froid ambiant. Ni lui, ni moi n’avions vécu en dehors du confort de nos domaines. Tout ceci était nouveau pour nous, aussi, je fus étonnée de voir les flammes monter immédiatement.
    
    — Je remercie mon père de nous avoir traîné des jours entiers à la chasse, plaisanta Gale. Je n’en ai jamais allumé moi-même, mais j’ai observé les domestiques faire à plusieurs reprises.
    
    — Les flammes ne risquent-elles pas d’attirer l’attention ? m’inquiétai-je.
    
    — Ne t’en fais pas, j’éteindrai ce feu aussitôt que tu te seras réchauffée. Ton corps est gelé, mon amour. Ton état risque de s’aggraver si tu t’endors ainsi.
    
    J’hochai la tête et approchai mes mains en m’efforçant d’apprécier ce bref instant de réconfort. La chaleur m’apporta un peu de baume au cœur et allégea ma peine. Autour de nous, l’obscurité s’était abattue sur la forêt avec une rapidité déconcertante et le chant des oiseaux avait laissé place à un silence pesant.
    
    — Nous affronterons ces épreuves ensemble, chuchota Gale en plongeant son regard azur dans le mien. Nous resterons unis, pour les siècles des siècles.
    
    Il gratta un peu de terre et la disposa autour du feu en récitant une prière. La lune demeurait quant à elle cachée par les arbres, même si je discernais avec difficulté quelques bribes de ses rayons filtrer parmi les denses feuillages. Je lui adressai à mon tour une prière.
    
    — Nous Lui resterons fidèles, sans jamais douter, ajoutai-je. Elle veille sur nous et nous protégera quoi qu’il arrive.
    
    — Puisse-t-Elle accueillir l’âme de nos amis et les guider vers le repos, murmura Gale avant d’offrir une goutte de son sang à la terre.
    
    

Texte publié par Elia, 6 décembre 2017 à 20h52
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