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Tome 1, Chapitre 6 « La Belle et le Narcisséen » Tome 1, Chapitre 6

La Belle et le Narcisséen

Gaétan finit par fermer le capot de son ordinateur portable après avoir jeté un coup d’œil torve à la pile de dossiers qui l’attendait. Il ne pouvait pas quitter l’agence avant vingt-deux heures. Il n’avait pas atteint un chiffre d’affaires correct en ce mois de juin, alors il rattrapait son retard et tentait de trouver une solution.

Il se doutait que sa femme Soraya lui servirait des reproches dès qu’il serait rentré, mais il suffisait qu’il hausse la voix et la renvoie à ses propres problèmes. Le tour était joué.

Gaétan exécrait lorsqu’on osait dicter sa conduite.

Il s’empara d’une pochette et, avec application, examina les plans. Vendre une maison ou un appartement ne se faisait pas en un claquement de doigts ou grâce à une formule magique. En revanche, redevenir un commercial qui ne s’occupe que de fenêtres ne lui convenait pas. Il voyait grand et savait qu’il ne fallait pas lâcher. Personne ne lui marcherait dessus.

Il travailla jusqu’à vingt-trois heures passées. Sa compagne l’avait appelé deux fois. Il avait fini par lui répondre avec sécheresse. Il ne pouvait pas être au four et au moulin ! C’était lui qui rapportait de quoi subvenir à leurs besoins ! Avec son salaire ridicule de femme de ménage, Soraya était loin de prétendre à un tel argument.

Gaétan s’étira avant de se relever. Il recoiffa sa chevelure coupée au ras de la nuque et parfaitement arrangée, agrippa sa mallette, puis se dirigea vers la sortie de l’agence en sifflotant. Le trajet du retour jusqu’à Valdoie lui prendrait vingt minutes environ. À une heure aussi tardive, Belfort n’était pas une ville qualifiée de « vivante ».

Après avoir fermé derrière lui, il marcha d’un bon pas vers sa Volkswagen garée sur le parking. Il s’y installa après l’avoir déverrouillée à distance, puis s’observa deux secondes dans le rétroviseur afin de vérifier que ses lentilles de contact étaient bien ajustées. Des lunettes rendraient son visage difforme.

L’homme roula jusqu’à Offemont et emprunta le chemin le plus rapide pour rentrer chez lui. Alors qu’il passait devant l’entrée menant au camping de l’Étang des Forges, il y jeta un coup d’œil machinal. Il fronça les sourcils à l’instant où il avisa de pâles lueurs à travers les arbres et au-delà des bungalows qui parsemaient le site.

Il haussa les épaules et ne ralentit pas.

***

Décidément, Soraya n’en ratait pas une.

Néanmoins, Gaétan avait fini par céder à contrecœur, parce qu’elle avait promis à leurs filles d’exaucer leurs souhaits et que celles-ci avaient insisté.

Ils roulaient en direction de l’étang des Forges. D’accord, l’été était au rendez-vous, mais ils auraient pu privilégier un autre lieu de vacances que la ville près de laquelle ils habitaient ! Zoé et Anne-Lou désiraient tester le camping pour la première fois avec leurs parents, dans un coin qu’ils connaissaient bien puisqu’ils s’y promenaient souvent. L’aînée de quatorze ans avait été la plus convaincante.

Le mois de juillet s’annonçait houleux.

Soraya chercha à le dérider :

— Allez, ce n’est pas si mal.

— Toi et tes lubies… Du grand n’importe quoi, comme d’habitude, lui rétorqua-t-il avec sécheresse.

Elle feignit de ne pas l’avoir entendu et se pencha vers Anne-Lou avec un sourire.

— Chérie, arrête de jouer à la DS. On est arrivés.

Une moue s’esquissa sur les lèvres de la fillette, mais elle finit par obéir et éteignit sa console portable. Elle et sa sœur n’étaient pas bêtes ; elles étaient conscientes du comportement pénible de leur père.

Indifférent à l’ambiance familiale, il se gara sur le parking de l’étang des Forges. Ils se dirigèrent ensuite vers l’accueil. Par téléphone, deux semaines plus tôt, ils avaient loué un mobile home pour quatre jours. Bien entendu, Gaétan n’avait pu s’empêcher de faire remarquer à quel point le prix était élevé. Curieusement, Soraya n’avait pas cédé.

Il jeta un coup d’œil vers elle. Elle souriait à Zoé, mais il sentait bien qu’elle regrettait de ne pas avoir lâché prise. Tant mieux. Elle y réfléchirait à deux fois avant de s’opposer à ses décisions.

Le jeune homme de l’accueil leur remit la clé du mobile home, puis leur indiqua son numéro et son emplacement. Une fois sur place, Gaétan plissa les lèvres.

— Depuis combien de temps n’ont-ils pas rénové leurs installations ?

Sa compagne choisit de ne pas répondre et pénétra à l’intérieur pour ranger leurs affaires. Zoé et Anne-Lou l’aidèrent et s’efforcèrent d’égayer l’atmosphère avec leurs bavardages.

Leur père s’éloigna en direction du lac et de ses eaux limoneuses. Une grimace déforma son visage : il s’attendait à une balade ce soir, et il n’en était pas enchanté. Le site vantait des lieux variés malgré le peu de reliefs. Or, il avait l’impression de toujours contempler le même paysage. Il ne l’avait pas caché à Soraya la veille, mais Zoé s’était récriminé en disant qu’il ne savait pas regarder.

Il l’avait punie d’ordinateur pour l’avoir contredit.

— Gaétan ! Viens nous donner un coup de main !

Sa femme courut pour le rejoindre. Il croisa les bras et renifla :

— Toi et les filles, vous êtes bien assez.

— Arrête de faire ta mauvaise tête et de t’isoler. Ça devient lourd.

— J’agis comme bon me semble.

Avec obstination, il feignit d’être absorbé par les cygnes et les canards qui se prélassaient dans les eaux tranquilles. Le soupir résigné de Soraya ne lui apporta que peu de réconfort, même lorsqu’elle le laissa seul.

Les minutes suivantes, il les passa debout au bord de l’étang ; il se résolut à revenir au mobile home uniquement parce que Zoé le réclamait. Il accepta de jouer avec elle et sa sœur à cache-cache pendant que Soraya préparait le repas.

***

Cinq heures plus tard, la soirée familiale tourna au vinaigre.

Gaétan grommela lorsque les moustiques vinrent les harceler tandis qu’ils effectuaient leur promenade. Soraya avait eu beau l’asperger de citronnelle, les insectes continuaient de le considérer comme leur garde-manger. Il serait couvert de boutons, quelle déveine ! Zoé lâcha son appareil photo numérique par mégarde dans l’eau pendant qu’ils traversaient un pont et pleura toutes les larmes de son corps. Agacé, il la sermonna :

— Il n’y a pas idée de vouloir prendre des photos alors que la nuit est presque tombée. Je me demande si tu as un cerveau parfois.

La fillette se tut. Blessée et triste, elle se renfrogna. À l’observatoire des oiseaux, Anne-Lou bougonna parce que le ciel était trop sombre. Impossible d’y voir quoi que ce soit.

La famille revint au mobile home dans un silence de mort. Gaétan ordonna à leurs filles d’aller se coucher.

Il décida de sortir pour fumer à quelques mètres. Sa compagne le rejoignit. Avant qu’elle puisse exprimer sa colère, il la foudroya du regard. Néanmoins, elle ne se démonta pas :

— Tu es vraiment ignoble. Je crois que là, tu as dépassé les bornes.

— Je t’avais prévenue.

— Eh bien, tu sais quoi ? Je ne le supporte plus ! T’en rends-tu compte ? hurla-t-elle.

Gaétan leva les yeux au ciel après avoir tiré une bouffée de sa cigarette. Soraya avait déjà terminé la sienne.

— Arrête de te donner en spectacle.

Il l’entendit hoqueter de stupéfaction. Un sourire perfide fleurit sur ses lèvres.

— Si tu cessais de te plaindre, tout se déroulerait pour le mieux, y compris entre nous deux. Je n’ai pas un travail facile, si en plus il y a le foutoir à la maison…

— Non, mais attends, qui a chialé sans interruption ce soir ?

— Et pour cause, les moustiques me bouffaient ! Ta citronnelle, c’est de la camelote !

— La prochaine fois, tu t’occuperas des courses et tu iras en pharmacie tout seul.

Gaétan ricana.

— Je n’ai pas le temps, Soraya. Contrairement à toi, mon emploi m’accapare vingt-quatre heures sur vingt-quatre et nous permet une vie confortable.

Les pommettes de la jeune femme, pourtant mates, rougirent de rage.

— J’en ai assez que tu dénigres mon boulot ! Je fais mon maximum !

— Il est vrai qu’il ne faut pas trop t’en demander. Avec ton master en sociologie, quelle tristesse ! Récurer les vitres et les sols, voilà à quoi tu en es réduite.

Il ne la sentit pas venir. Une gifle cuisante sur sa joue rasée. Soraya avait osé alors qu’elle n’avait jamais levé la main sur lui.

S’ils avaient été à la maison, il lui aurait retourné son geste.

D’une voix menaçante, il gronda :

— Tu me le paieras, crois-moi.

L’homme avisa un soupçon de peur dans ses yeux verts ; un frisson de plaisir fourmilla le long de son échine. Il acheva sa cigarette, écrasa le mégot dans l’herbe avec son talon, puis se dirigea avec nonchalance vers leur mobile home sans accorder un regard à sa femme.

***

Gaétan fut réveillé par des bruissements très légers.

Il se redressa, puis cligna des yeux. Soraya dormait dans un sac de couchage près de leurs filles. Elle avait refusé de partager le même lit que lui. Quelle cruche ! Son écart de conduite, elle s’en repentirait, il se le jura !

Son attention fut attirée par les étranges lueurs blanchâtres qui parvenaient à transpercer l’épaisseur des rideaux d’une affreuse couleur canari. Lentement, il en souleva un pan.

Les lumières s’éloignèrent en direction de l’étang, mais elles restèrent difficiles à appréhender à cause de la distance. Comme il n’avait pas ses lentilles de contact, Gaétan était incapable de mieux les voir. Le comble, lui qui détestait être pris au dépourvu et maîtrisait n’importe quelle situation ! Il finit par se lever. Sa curiosité l’emportait sur son envie de se réfugier dans les bras de Morphée. Tant qu’il n’obtiendrait pas de réponses à ses questions, il ne se reposerait pas. Il prit garde à ne pas faire grincer le plancher ni la porte. Avant, il enfila un pantalon, un tee-shirt et ses baskets.

Il se dirigea vers l’étang tout en se morigénant ; sa vision était floue de loin, il discernait à peine les lueurs dansant vers l’eau.

À son plus grand dam, elles se déplacèrent sitôt qu’il s’approcha. Il réprima un juron, puis les suivit. Avec surprise, il se rendit compte qu’elles empruntaient le sentier de balade où lui et sa famille s’étaient promenés tout à l’heure.

S’il s’agissait de gamins qui jouaient avec des lampes de poche ou autre, ils allaient l’entendre. Cependant, son hypothèse lui paraissait improbable : aucun rire étouffé, aucun bruit de pas. Ses constatations le rendirent perplexe. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

Avec prudence, Gaétan continua d’avancer vers les fantômes lumineux. La peur ne s’invita guère en lui. Rien ni personne ne provoqueraient une telle émotion en lui ! Une brise fraîche se leva et glissa sur son front en sueur. Machinalement, il frictionna ses bras.

Quand une odeur de végétaux en décomposition et de terre mouillée flotta jusqu’à lui, il remarqua qu’il s’engageait vers les zones humides du site. Il grimaça : il salirait et abîmerait ses baskets neuves s’il posait un pied dans cette bouillabaisse.

Pourtant, à aucun moment, il ne décida de rebrousser chemin.

Les lueurs évoluaient à moindre vitesse. Elles guidaient Gaétan vers un lieu du lac, même s’il ignorait lequel. Dans quel but ? Qui s’amusait à une pareille farce ?

Il rejoignit l’aulnaie marécageuse en moins de deux. Il grogna lorsque l’eau s’infiltra même dans ses chaussettes de sport. Si seulement il avait acheté des bottes ! Bon gré mal gré, il continua à marcher. Son sens de l’orientation, excellent d’ordinaire, ne l’aidait en rien avec son regard de taupe. Il avait l’impression de revenir sans cesse sur ses pas.

Pour la première fois de sa vie, Gaétan regretta de ne pas avoir une paire de lunettes sur lui.

Sans comprendre comment, il parvint dans un bosquet, puis une zone remplie de roseaux – et d’insectes. Il échoua sur un rebord herbeux jouxtant de nouveau l’étang.

Les lumières flottaient à quelques mètres de lui sur l’eau. Lorsque Gaétan effectua une nouvelle enjambée, elles s’enfuirent. Sauf une.

Devant ses yeux écarquillés, elle s’allongea et se transforma en une silhouette féminine. Il la laissa avancer vers lui et atteindre la berge où il se tenait.

Il ne réussit pas à distinguer son visage. Ses cheveux blonds recouvraient son corps gracieux. Subjugué, Gaétan ne bougea pas et resta silencieux.

L’inconnue l’imita.

Soudain, l’avertissement de sa grand-mère résonna au sein de son esprit : ne pas parler à toute apparition surnaturelle aux abords du Rudolphe – ancien nom de l’étang des Forges. Il se secoua ; il fabulait. L’aïeule était sénile et aurait dû être internée depuis un moment. Cette femme n’incarnait en rien un spectre.

Déterminé, il s’en approcha. Peut-être s’agissait-il d’une touriste ? Lorsqu’il s’arrêta à quatre pas d’elle, il se rendit compte qu’il s’était mépris : sa chevelure arborait une couleur châtain clair, en fin de compte. Il fut happé par des yeux verts d’eau familiers. Un hoquet jaillit de sa gorge.

— So… Soraya ?

Un gloussement lui répondit, tandis qu’elle s’emparait de sa main. D’une voix douce, elle lui intima :

— Viens danser. La nuit est si belle…

Sidéré, il la suivit ; elle était revêtue d’une robe blanche qu’il n’avait jamais vue. Lorsqu’elle se colla à lui, il fut enivré par le parfum de fleurs que sa peau dégageait. Il balbutia :

— Mais, et les enfants ? So…

— Chhhhht, tout va bien, lui murmura-t-elle.

Ils entamèrent un slow. Pour une fois, il lui permettait de s’imposer. Pour une raison qui lui échappait, il ne parvenait pas à reprendre le contrôle de la situation.

Les yeux mi-clos, il respira l’odeur suave qui émanait d’elle. Il en fut tellement grisé qu’une onde chaleureuse taquina ses reins. Oui, la nuit était si belle, et Soraya ne cherchait qu’à se faire pardonner pour son comportement.

Son souffle s’accéléra. Gaétan s’apprêta à chuchoter à quel point il la désirait en cet instant précis. Ses paupières s’ouvrirent.

Il se figea en avisant la forme de l’oreille de sa compagne. Et ses cheveux… Ils se teintaient d’un noir profond désormais !

Stupéfait, il voulut s’écarter d’elle. Il fut confronté à de larges iris sombres et à un visage sans expression.

— Vous n’êtes pas ma femme !

Elle éclata d’un rire moqueur tandis que ses ongles s’enfonçaient dans la chair tendre des bras de l’homme. Il se débattit, en vain : elle possédait une sacrée poigne !

— Lâchez-moi, espèce de…

Ses mots s’étranglèrent dans sa gorge lorsqu’il vit les joues et les lèvres pulpeuses de l’inconnue maigrir, maigrir… et sa peau se détacher petit à petit. Sa silhouette se décatissait et se putréfiait. Gaétan hurla à l’aide tandis qu’elle le forçait à danser encore et encore.

L’haleine chaude et aigre de la créature caressa sa tempe, puis son oreille. Il ferma les yeux. Elle lui chuchota :

— Il est inconvenant de s’entretenir avec une Pâle-de-la-nuit à la minuit en ces lieux où elles sont reines, mon beau Narcisséen.

Il hoqueta ; comment l’avait-elle appelé ? Il glapit lorsqu’il se retrouva les pieds, puis les mollets dans l’eau. Elle continuait à l’entraîner dans l’étang. Ses paupières s’ouvrirent. Il geignit. Cette fois, un squelette aux cheveux d’argent le dévisageait et, d’une voix toujours aussi mielleuse, lui susurra :

— Dansons pour l’éternité, mon doux Narcisséen. Contemple ton reflet merveilleux dans ce miroir languide, puisque telle est ta nature.

Gaétan voulut hurler. Impossible. Les sons se bloquaient au sein de sa gorge. Son souffle devenait de plus en plus saccadé.

Souviens-toi : ne leur adresse pas la parole si tu en croises ! Mieux encore : ne te rends pas à l’étang du Rudolphe à minuit !

Il aurait dû écouter sa grand-mère.

L’eau monta jusqu’à son torse. Il n’arrivait plus à se mouvoir de lui-même. La Pâle-de-la-nuit le gratifia d’un sourire démentiel. Elle dominait leur ballet morbide.

— Viens, viens donc…

Un dernier cri étranglé franchit les lèvres de Gaétan. Il comprit qu’il n’en réchapperait pas. L’étreinte glaciale de l’étang se resserra sur son cou. La saveur âcre de l’épouvante envahit sa bouche. Il toussa et articula :

— Pitié !

— Viens…

Gaétan n’avait plus que la terreur pour compagne. Ses supplications moururent. Bientôt, il disparut corps et biens avec sa ravisseuse, dont la lumière s’éteignit pour réapparaître sur la rive opposée avec ses sœurs. Elles étaient prêtes à capturer d’autres êtres au cœur putride, durant cette nuit-là ou les suivantes.


Texte publié par Aislune S., 24 juin 2019 à 06h34
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