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Tome 1, Chapitre 5 « Lune clinique » Tome 1, Chapitre 5

Lune clinique

Le visage impassible, Louis regardait sa meilleure amie en train de laver la vaisselle. Ses gestes énergiques trahissaient sa nervosité. La mousse à l’aspect nuageux grimpait sur ses avant-bras tandis qu’elle grattait le dessous d’un vase avec l’éponge.

Soudain, ses doigts rencontrèrent une lame de couteau.

Dans l’eau brûlante, elle ne le sentit pas. Ce n’est que lorsqu’elle attrapa les fourchettes au fond de l’évier qu’elle s’en rendit compte : du sang coulait le long de son index. Elle prit le rouleau d’essuie-tout posé sur l’étagère au-dessus de la fenêtre, qui donnait sur un jardin un peu triste. La jeune femme en arracha plusieurs feuilles, se sécha les mains, tapota la plaie, puis transforma son doigt en une poupée rudimentaire.

— Sarah, tu devrais désinfecter…, lui conseilla-t-il.

— Ça ira, ne t’inquiète pas. Ce n’est qu’une coupure.

Au même moment, un petit garçon entra dans la cuisine austère et chichement éclairée par la lueur jaunâtre d’une ampoule. Il se posta devant la table branlante recouverte de papiers et de vêtements bons à repasser avant de demander d’une voix ténue :

— Dis, Bryan rentre quand ?

Les deux adultes se tournèrent vers lui. Sarah répondit :

— Je ne sais pas.

Louis préféra se taire. Il désapprouvait son comportement, mais il ne pouvait pas intervenir même s’il le voulait.

— Pourquoi il est parti dans la forêt ?

La jeune mère fut prise de court. Comment expliquer ces choses-là à un gamin de huit ans ? Elle fixa son ami. Il se contenta de secouer la tête.

En tant que psychiatre et chercheur, il ne cautionnait pas la situation. Pourtant, sa conscience professionnelle l’empêchait de réagir.

Sarah inspira profondément, puis ramassa une pomme rouge dans un panier posé par terre. Quelques mèches noires balayèrent son visage tandis qu’elle se penchait. Elle nettoya le fruit à l’eau, puis le lança en direction de l’enfant qui le saisit de justesse. Il mordit dedans pendant qu’elle lui parlait :

— Tu vois Joal, tu manges ta pomme par nécessité car tu as faim.

— Oui mais...

— Ton frère doit aller dans la forêt. Il le faut.

Louis grimaça. Comme il avait horreur de cette explication en carton ! Joal interrogea sa mère avec hésitation :

— Parce qu’il a faim ?

— On peut dire ça.

Sarah contourna la table, s’agenouilla devant lui et caressa ses épaules. Leurs yeux bleu azur, si semblables, s’attrapèrent. Elle chuchota :

— Tu comprendras quand tu seras plus grand.

Elle se releva en lui prenant la main et jeta un coup d’œil à la fenêtre. La soirée était déjà bien avancée.

— Viens, le ciel est dégagé. On pourra contempler la lune au télescope. Ton frère le faisait souvent. Si nous l’imitons...

— Alors, il reviendra ! s’exclama Joal avec enthousiasme.

Un faible sourire étira les lèvres de Sarah.

— Peut-être… Louis, tu nous accompagnes ?

— Non. Je file à l’hôpital, lui répondit-il avec un regard empli de sous-entendus.

Elle feignit de ne pas le remarquer et sortit de la cuisine avec l’enfant pour préparer le matériel.

Son amie enfermait toutes ses craintes à double tour. Joal était encore jeune, il valait mieux qu’il demeure dans l’ignorance. Un frisson parcourut l’échine du psychiatre. Pourquoi ne voyait-elle pas le mal que tous ses mensonges leur causaient ?

***

Louis se permit de rire tout en remettant une mèche derrière son oreille. Son collègue Pierre Fournier ne manqua pas de réagir :

— Pour quelle raison les faits seraient-ils avérés ?

— À cette période de l’année, nous constatons que les jeunes pousses gèlent, et cela coïncide avec l’apparition de la lune rousse.

— Et les vieilles ?

— Les vieilles quoi ?

Pierre rétorqua d’un ton blasé :

— Bah, les vieilles pousses.

Louis eut un sourire furtif.

— Quel humour, docteur Fournier.

Après un silence, il poursuivit :

— Un tel phénomène survient non à cause des rayons de l’astre, mais plutôt suite aux conditions climatiques. Si le ciel est clair, alors il existe une propension plus forte à la formation du givre. En conclusion, ce n’est pas pour la couleur qu’elle peut arborer lors de cette période qu’elle est surnommée « lune rousse ».

Pierre renifla.

— Pourquoi alors ?

— Parce qu’elle « brûle » la végétation. Pour récapituler, le cycle saisonnier, l’influence du soleil, de l’atmosphère, entre autres, sont autant de facteurs déterminants. Les émissions lumineuses de notre satellite n’ont rien à voir avec le gel, sinon cela se produirait en permanence. La pleine lune se montre tous les vingt-neuf jours.

— Et elle n’est rousse qu’une fois par an.

— Grosso modo.

Le médecin généraliste poussa un soupir en guise de réponse. Louis tournait une cuillère dans une tasse de chicorée. Tandis qu’il se plongeait dans ses pensées, les murmures de la cafétéria lui parurent plus confus. D’une voix docte, il argua :

— Docteur Fournier, écoutez-moi. Si j’obtiens les financements pour étudier en particulier les rayons lunaires durant cette période, je pourrai en tirer les conclusions que j’attends... ou pas, évidemment. Vous savez, à propos de ce dont je vous ai parlé…

— Vous voulez dire l’apparition ou l’exacerbation de troubles mentaux ou maladies ?

— Exactement.

Pierre but son grog à toute vitesse. Ensuite, il fit grincer la chaise en fer sur le carrelage et attrapa son manteau. Louis conserva un air amusé tout en ajoutant :

— Vous devriez y réfléchir.

Il s’étira ; la chemise flottante qu’il portait accompagna son mouvement. Pierre riposta avec un pfff ! hautain avant de lui balancer :

— Docteur Longwy, j’exerce la médecine généraliste. Je ne suis pas enfargé dans la boue des croyances et des superstitions. La lune, rousse ou non, n’a aucune influence de la sorte sur les êtres vivants.

Les dents serrées, il sortit de la cafétéria de l’hôpital et laissa le psychiatre en tête à tête avec sa tasse.

Dehors, le soleil parvenait avec peine à son zénith. Midi n’avait pas encore sonné.

***

Le lendemain, à huit heures du matin, Louis frappa à la porte d’une vieille ferme. Une femme d’âge mûr lui ouvrit quelques secondes plus tard. Ses traits tirés démontraient son manque de sommeil.

– Salut, Anna. Je cherche ton mari.

– Aux champs. Vas-y, tu connais le chemin, répliqua-t-elle d’une voix morne.

Il hocha la tête, la remercia, recoiffa à la hâte ses cheveux blonds mi-longs, puis emprunta un chemin parallèle à la cour carrée. Bientôt, il marcha sur des terres nues, prêtes à laisser s’épanouir de futurs plants.

Il finit par retrouver son cousin Arthur en pleine observation de ses pousses de blé. Le psychiatre comprit à sa posture – les épaules voûtées, les bras ballants – qu’il était désespéré. Intrigué, il se rapprocha de lui.

Il s’aperçut que les plantes étaient toutes roussies. Elles pointaient vers un horizon pâle bien que dégagé. Le contraste en était saisissant.

— Il manquait plus que ça, déclara l’agriculteur.

Ses yeux bleus se rivèrent à ceux de Louis.

— Déjà qu’avec ma femme, on roule pas sur l’or, là... J’ai fait un putain de cauchemar en plus. J’ai rêvé…

Il n’avait pas l’accent paysan ; il ne mâchait pas ses lettres lorsqu’il s’exprimait.

— De quoi as-tu rêvé ? demanda Louis en fronçant les sourcils.

— Ben que les gelées nocturnes avaient tout dézingué. C’était presque prémonitoire…

Arthur cracha par terre, puis renchérit :

— Mais ce sont des conneries.

Il se gratta le cuir chevelu et parut réfléchir un instant. Il reprit la parole :

— J’ai entendu des rumeurs, mais j’aime pas le folklore. Je ne crois qu’en ce que je vois.

— Ton phénomène de gel, je sais qu’il a une explication. Après, il faudrait creuser la question, lui rétorqua Louis.

Arthur ébouriffa sa tignasse brune clairsemée, puis il décida de laisser son champ pour retourner chez lui. Sa femme préparait sans doute déjà le petit déjeuner.

Soudain, il s’arrêta. Dans un murmure, il lâcha :

— C’était la pleine lune la nuit dernière.

— Pas encore. Elle apparaît dans trois jours.

— Oui bon. Bref.

Louis relança la conversation :

— On est dans la période de la lune rouge, il me semble. Elle commence après Pâques…

Arthur roula des yeux.

— Tu vas me sortir « Rousse comme une sorcière » ? Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi, hein ?

— Non. Je pensais juste à des travaux que des collègues mènent sur les possibles effets que notre satellite peut avoir sur l’environnement durant certains moments de l’année.

Louis se posait des questions sur le fait que l’astre avait une influence sur les malades psychiatriques. Il garda le silence à ce sujet toutefois.

— Nom di Diou (1), on est au XXIe siècle ! Allez, viens, Anna a peut-être terminé de faire les pancakes.

D’un pas lourd, son cousin se dirigea vers sa ferme. L’endroit le déprimait depuis que Lavinia, leur fille unique, n’habitait plus avec eux. Avec sa femme, ils n’en parlaient presque jamais, mais ils souffraient tous deux. Louis avait tenté de les raisonner, en vain. Une fois, alors qu’ils abordaient le sujet, Anna avait dit que le Bon Dieu, s’il existait, les punissait à sa façon. Son mari l’avait interrompue en éclatant de colère. Il n’était pas croyant.

***

Par des écrans interposés, Pierre et Louis observaient une jeune femme enfermée dans une chambre capitonnée. Un système de vidéosurveillance avait été mis en place. Les deux médecins s’efforçaient de décrypter son comportement.

Ils la virent se jeter contre le mur matelassé.

— Je veux du sang ! s’égosilla-t-elle d’une voix aiguë.

Pierre grogna :

— Hum…

— Qu’il y a-t-il, docteur Fournier ? s’enquit Louis.

— Elle répète souvent cette phrase.

Ils furent interrompus par les hurlements de la malade ; elle se coucha sur le dos et, avec une souplesse effrayante, réussit à ramener ses pieds nus vers sa bouche et à les mordre.

— Nom de Dieu…, murmura Louis, estomaqué.

— Vous saisissez pourquoi je suis sans cesse obligé de la surveiller ?

— Lorsque je lui rends visite, il m’est difficile de lui arracher le moindre mot.

— Ce n’est pas étonnant.

La patiente s’acharna davantage sur sa chair, comme excitée par le goût de l’hémoglobine. Ses cheveux bruns, longs et hirsutes cachaient son visage. Louis frissonna.

— Elle ressemble à Samara dans The Ring, mais avec des caractéristiques de vampire.

— Je dois vous avouer que c’est impressionnant, approuva Pierre.

— Je veux qu’il coule !

Elle évoquait son sang. Avec effort, elle parvint à relever la tête. Les deux hommes aperçurent des traînées rouges sur le sol, et constatèrent qu’elle se calmait lorsqu’elle fixa ces dernières.

Elle éclata d’un rire nerveux, puis ferma les yeux. Elle s’endormit.

Le médecin généraliste soupira.

— Nous avons vraiment des cas étranges. Que diriez-vous à son sujet ?

— Elle est atteinte de vampirisme clinique, cela me semble évident.

— Ne s’agit-il pas du syndrome de Renfield ?

Louis acquiesça.

— Ses symptômes s’en rapprochent, oui, étant donné qu’elle n’en est qu’à la première phase de la maladie. Du moins, d’après nos observations.

— Sa famille est-elle venue lui rendre visite ?

— Deux fois en trois mois, seulement…, reconnut le psychiatre.

Le regard blasé de Pierre lui fendit le cœur. Ils étaient habitués aux abandons des proches, surtout quand ils ne souhaitaient pas voir la réalité en face. Silencieux, ils finirent par se lever et quitter la salle de vidéosurveillance.

***

Le lendemain, Louis rendit visite à Sarah. Depuis que son mari était décédé dans un accident de voiture, il s’efforçait de lui apporter le plus de soutien possible. Il posa une tasse de café sur la table devant elle et garda la sienne en main. La jeune femme était occupée à coudre un ourlet d’un pantalon de Joal. Il s’assit et but une gorgée du liquide amer, toujours en silence. La matinée était déjà bien entamée. Il ignorait comment aborder le sujet « Bryan » avec elle sans la braquer. Il le fallait, pourtant.

Alors qu’il allait se lancer, Joal pénétra dans le salon en courant ; le psychiatre retint un soupir.

— Maman ?

Elle grimaça quand son aiguille se planta dans la pulpe de son doigt. Elle le porta à sa bouche tout en fixant l’enfant. C’était la troisième fois en moins d’un quart d’heure qu’elle se blessait lors de son raccommodage. Un détail qui n’avait pas échappé à Louis.

— Oui ?

— J’ai entendu Bryan dans mes rêves cette nuit.

Un sourire triste orna les lèvres de Sarah. Son ami riva son regard sur sa tasse avec obstination.

— J’ai peur, maman.

— Il n’arrivera aucun mal à Bryan.

La jeune femme baissa la tête tandis que sa gorge se nouait. Louis toussa. Le petit garçon serra les poings.

— Maman, il faut qu’on demande à la police de partir à sa recherche.

— Nous ne le pouvons pas, le coupa-t-elle avec irritation.

Ensuite, elle fixa son fils avec douceur.

— Ton frère est majeur...

Joal courut hors du salon en sanglotant. Elle-même tentait de retenir ses pleurs. Louis n’y tint plus :

— Sarah, il faut que tu lui dises la vérité. Je te le conseille en tant qu’ami.

— Non ! Je… je ne peux pas…, balbutia-t-elle.

— Il finira par l’apprendre, et il t’en voudra de le lui avoir caché, répliqua-t-il.

À sa plus grande consternation, Sarah plaqua ses mains sur son visage et murmura :

— Si seulement j’avais pu aider Bryan…

— Tu ne pouvais plus rien pour lui, et tu le sais. Nous n’avons pas eu le choix.

— Pourquoi lui ?

Un hoquet ébranla la frêle poitrine de Sarah. Louis croisa les bras.

— Je l’ignore, tout comme nous ignorons la cause de son état.

Bryan avait subi une batterie de tests. Très vite, ils avaient écarté l’AVC et la tumeur cérébrale. Un bien maigre réconfort...

— Est-il… en colère contre nous ?

— Non.

Louis se leva.

— Je dois y aller. Réfléchis à mes paroles, s’il te plaît.

Elle ne répondit pas. D’un geste sec, elle essuya quelques larmes traîtresses qui avaient dévalé sur ses joues, renifla, puis se concentra de nouveau sur son ouvrage. Le cœur lourd, le psychiatre la laissa.

***

La soirée venait juste de commencer. Louis bâilla. La discussion avec Sarah et sa journée de travail l’avaient lessivé. Il ne resterait qu’une demi-heure chez son cousin.

Arthur but une gorgée de son café avec un air maussade. Anna lisait dans leur chambre. Louis s’humecta les lèvres avec nervosité. Il repensait à ce qu’il avait vu sur les caméras.

— As-tu parlé avec ta femme ?

— Quel intérêt ?

— Mais Lavinia vous manque…

L’agriculteur reposa sa tasse avec violence sur la table.

— Si tu veux m’emmerder avec ça, tu peux dégager !

Louis leva les mains pour l’apaiser.

— Je ne souhaite pas me disputer avec toi, mais je m’inquiète.

— Ben arrête-toi.

Le ton glacial d’Arthur lui fit serrer les dents. Il croisa les bras.

— Il est difficile d’ignorer ta détresse. Depuis qu’on est gosses, j’ai toujours cherché à t’aider. Excuse-moi si malgré ton refus, j’insiste.

— Peut-être que si tu cessais de t’inviter ici…

— Arthur, gronda-t-il en guise d’avertissement.

Lorsque son cousin devenait aussi buté qu’un âne, Louis en était irrité. Toutefois, il finit par se calmer.

— Je réagis comme un con hein ? gémit-il.

Le psychiatre ne répondit pas. Il se contenta de regarder vers la fenêtre, puis de s’emparer de sa veste.

— Je ne comptais pas rester longtemps, de toute façon. Sache que tu ne peux pas oublier ta fille, et Anna encore moins.

Il tourna les talons et claqua la porte de la cuisine derrière lui, sans prendre la peine de saluer l’agriculteur.

***

Le lendemain matin, tandis que Louis pénétrait dans son bureau, Pierre l’interpella.

— Docteur Longwy !

— Oui ?

— Lavinia, la patiente atteinte du syndrome de Rendfield, a disparu pendant la nuit.

Ahuri, le psychiatre pivota vers lui.

— Elle s’est échappée ?

— Il n’y a pas de signes d’évasion. Les caméras n’ont rien révélé. Sauf dans la pièce où elle était enfermée…

Devant l’hésitation de Pierre, Louis le pressa :

— Quoi ?

— Je… Je ne suis pas sûr de ce que j’ai vu.

Décontenancé par les propos de son collègue, il le suivit pour se rendre dans la salle de surveillance. Pierre tapota le clavier pendant un moment.

— Voilà.

Dans la vidéo, Lavinia se balançait d’avant en arrière. Sa camisole restreignait ses mouvements. Elle marmonnait.

— Elle n’a pas l’air plus étrange que d’hab…

Soudain, sous ses yeux stupéfaits, la jeune femme réussit à extirper un bras de sa camisole ; elle se mordit l’index et, lentement, commença à dessiner sur le sol matelassé. Sa respiration était haletante.

— Aucun membre du personnel n’est intervenu pour l’arrêter ?

Pierre ne lui répondit pas. C’était le cadet de ses soucis. Lavinia avait tracé un rond rouge et l’avait coloré de son sang. Elle avait mutilé la pulpe de son doigt à plusieurs reprises pour y parvenir. Ensuite, elle esquissa des lignes agrémentées d’arêtes.

Un frisson parcourut l’échine de Louis.

— C’est un soleil ? s’enquit Pierre. Et en bas, des flèches ?

— Je ne sais pas.

Quand elle acheva son œuvre, la vidéo se coupa brutalement. Pierre expliqua :

— La caméra est tombée en panne pendant une dizaine de secondes.

Lorsque l’image réapparut, la chambre était vide.

— Il faut la retrouver, soupira Louis.

— Hm, mais la porte n’a pas été forcée, et personne ne lui a ouvert. Les caméras des couloirs fonctionnaient bien. Si un membre du personnel était venu chercher la patiente ou si elle était sortie toute seule, elles auraient enregistré quelque chose.

— Peut-être, mais nous devons appeler la police. Je préviendrai la famille aussi.

Pierre acquiesça, l’air sombre. Louis retourna dans son bureau. Bouleversé, il s’assit et se prit la tête entre les mains.

***

Durant l’après-midi, Louis entra dans la chambre du second patient. Il s’assit en face de lui. Dénuée de mobilier, la pièce était aussi matelassée que celle de la « vampire ».

L’air tranquille, le jeune homme attendait et était adossé contre un mur. Pourtant, il ne regarda pas le psychiatre. Il murmura en guise de bonjour :

— Ça arrive.

Louis observa son visage extatique, puis ses pupilles dilatées d’excitation. D’un ton calme, il s’enquit :

— Qu’est-ce qui arrive, Bryan ?

— Ça arrive. Je… Je le sens. C’est même tout proche.

— Hum, d’accord.

Le patient braqua ses yeux enfoncés dans leurs orbites sur lui. Sa voix devint plus rauque tandis qu’il pliait et dépliait ses doigts :

— J’ai hâte. Oh oui, tellement hâte...

Louis vérifia que son dictaphone était toujours allumé dans la poche de sa blouse. Bryan était en plein délire paraphrénique.

— Je veux bien te croire. Comment te portes-tu, sinon ?

Bryan eut un petit rire.

— J’éprouve de la douleur, mais du plaisir aussi. J’en ai le tournis… Ah, si vous saviez !

Son exclamation interloqua Louis. Ses tremblements s’accentuèrent. Il renchérit :

— Je ne serai pas le premier.

— Oui, bien sûr, mais…

Louis ne voyait pas où il voulait en venir. Le lycanthrope clinique le coupa comme s’il ne l’avait pas entendu :

— Je continuerai à perpétrer cet acte !

Il respira un peu plus fort. Le psychiatre fronça les sourcils. Il n’avait pas besoin de stéthoscope pour remarquer son arythmie cardiaque. Un début de râle fit vibrer les cordes vocales de Bryan ; ses zygomatiques s’étirèrent en un rictus effrayant. Il leva le visage vers le plafond. Louis se redressa, puis appuya sur une sonnette afin d’appeler les infirmiers. Il espérait ne pas avoir recours aux vigiles pour les seconder.

La lèvre supérieure de son patient se retroussa et dévoila ses canines. Son torse se souleva en houles saccadées.

Un homme et une femme pénétrèrent dans la chambre ; heureusement, Bryan ne broncha pas. Son esprit s’était évadé ailleurs. Louis se détourna avec tristesse au moment où l’infirmière injecta un calmant au malade, pendant que son collègue se plaçait derrière lui, prêt à le maîtriser. Le cœur révolté, il se rendit jusqu’au bureau de Pierre Fournier.

***

Une douzaine d'heures plus tard, confortablement installé dans un fauteuil en cuir de premier choix, Louis était plongé dans ses pensées ; un mug entre les mains, il avait renoncé à dormir. Quatre heures du matin carillonnèrent à la cathédrale au lointain.

Entre Lavinia et Bryan, il perdait la tête. Leurs parents respectifs jouaient les autruches. Le psychiatre supportait de plus en plus difficilement la situation. Il rechignait même à réfléchir sur le lien entre les maladies des deux patients, qui ne se connaissaient pas, et la lune rousse.

Selon lui, cette période de l’année était bien plus singulière que toutes les autres.

Il se força à avaler son café noir et froid, puis se leva pour tirer le grand rideau de sa porte-fenêtre. Le velours cramoisi jurait avec la moiteur de l’obscurité qui s’étendait devant lui ; la ville et ses bâtiments aux toits d’ardoises somnolaient encore. Une prunelle cadavérique et sanglante la couvait d’une clairvoyance lucide.

La lune semblait se moquer de lui pendant qu’il scrutait l’horizon.

La sonnerie stridente du téléphone fit sursauter Louis. Il décrocha. L’interne de l’hôpital psychiatrique l’appelait en urgence. Lorsque sa voix et ses propos parvinrent jusqu’aux méandres de sa conscience, il sentit son échine se glacer.

Il grommela et sortit en trombe. Il ne s’était pas changé depuis ce matin. Une fois dans sa voiture, le moteur ronronna sans accroc. Il s’engagea dans la rue étroite pour rejoindre le périphérique menant à la Rocade. Ses lèvres se pincèrent d’inquiétude tandis qu’il passait la cinquième.

Bordeaux dormait encore.

Lorsque le psychiatre arriva, l’interne se précipita vers lui. Oubliés, la réceptionniste, les couloirs, le personnel. Pierre Fournier les attendait de pied ferme devant une porte. Le médecin généraliste soupira.

— Nous y avons placé Bryan. Nous n’osons pas nous approcher de lui. Il s’est...

— Métamorphosé, n’est-ce pas ?

— Si on peut dire les choses ainsi...

Un silence pesant s’installa. L’interne lâcha à l’attention de Louis :

— Il a d’abord réclamé son frère, puis vous-même, docteur Longwy.

— Il délire complète…

Un hurlement interrompit leur discussion. Désespéré, Pierre déclara :

— Je nage en pleine science-fiction...

— Ce n’est pas le terme que j’emploierais. Nous nous sommes retrouvés avec une « vampire » puis...

— Docteur Longwy, vous m’avez compris.

L’interne s’interposa entre les deux hommes et s’adressa à eux d’une voix calme :

— S’il vous plaît, mess...

Un râle d’agonie lui coupa la parole et les figea sur place. Celui de Bryan.

Une équipe d’infirmiers apparut et les força à libérer le passage. Les deux médecins les suivirent en courant.

Louis crut que le ciel lui était tombé sur la tête une fois dans la chambre. Bryan gisait inconscient au milieu de la pièce. Les cloisons matelassées avaient été lacérées, réduites en charpies à quelques endroits, ainsi qu’éclaboussées de sang.

Son corps était agité de spasmes et couvert de poils. Cependant, ces derniers semblaient régresser.

Une autre connexion s’établit dans son esprit, alors que son collègue essayait de réanimer le malheureux qui venait brusquement de se pétrifier. Les phénomènes surnaturels qui se déroulaient dans l’hôpital psychiatrique coïncidaient avec la période de la lune rousse lorsque celle-ci était à l’apogée de sa rondeur.

Ne pouvant plus supporter un spectacle aussi pénible, Louis sortit, le cœur au bord des lèvres.

Il avait peur. Il s’était passé beaucoup trop d’événements. Et si la lune rousse avait pris les deux patients ?

Non. Une telle idée était vraiment ridicule.

Indifférente aux drames de cette nuit, l’aube accueillait le soleil qui l’honorait chaque matin. Il dévorait les vestiges ultimes d’un ciel troublé et vêtu d’un voile blême.

***

Louis marchait vers la maison de son cousin. Un ciel d’encre le surplombait. Soudain, il avisa une lueur pourpre dans les champs. Inquiet à l’idée qu’un feu se soit déclenché, il frappa à la porte. Aucune réponse.

Le cœur battant, il se précipita vers la source de lumière. Peut-être qu’Arthur et Anna étaient déjà en train de maîtriser l’incendie – si c’en était bien un.

Il se raidit. Une vision insolite s’offrait à lui. Le couple fixait les pousses de leur récolte. Elles grandissaient à vue d’œil. Interloqué, Louis les vit se transformer en épis de blé qui adoptèrent petit à petit une forme féminine. Elles se mirent à danser autour du cadavre d’un monstre qui ressemblait à un loup, mais aussi à un homme, qu’il n’avait pas remarqué avant. Des sorcières. Non, c’était impossible !

Une femme plus pâle qu’elles observait le phénomène. Ses yeux noirs scrutaient une immense lune rousse, qui faisait office de soleil. Elle priait alors que le sang dégouttait de sa bouche. Ses canines saillaient.

Le psychiatre recula d’un pas : il l’avait reconnue. Il s’agissait de la malade atteinte du syndrome de Rendfield. La fille d’Arthur et de Anna. Quant à la scène… C’était le dessin qu’elle avait fait avant sa disparition, à l’hôpital ! Elle avait reproduit la lune rousse et des épis de blé !

Son cousin s’avança avec une expression hagarde, suivi par son épouse. Bientôt, ils murmurèrent :

— Lavinia…

Ils l’appelaient ! Un sursaut ébranla le corps de l’homme-loup, qui tourna le visage vers le ciel. Louis hoqueta. Bryan !

Tout à coup, les deux patients braquèrent leur regard sur lui. Il avisa la lueur rougeâtre au fond de leurs prunelles. D’une voix rauque, le jeune homme s’adressa à lui :

— Viens… C’est toi que nous cherchons…

— Oui… Nous devons te remercier, Louis…, susurra Lavinia. Tu nous as réunis.

La vision de Louis se brouilla. Lorsqu’il ouvrit de nouveau les yeux, il fixa d’un air hébété les murs de sa chambre. Trempé de sueur, il s’efforça de se ressaisir. Quel rêve atroce ! Lui qui pensait que ce serait plutôt les imprécations de Sarah qui envahiraient son sommeil… La visite qu’il lui avait rendue pour annoncer le décès de son fils l’avait épuisé.

Selon elle, tout était de sa faute. Qu’y pouvait-il, hélas ? Hier soir, elle l’avait presque jeté dehors malgré les supplications de Joal. Le petit garçon paraissait plus lucide que sa mère, car il était conscient que Louis et Pierre avaient tout tenté pour sauver son frère.

Il soupira et regarda son réveil. Huit heures du matin. Il se leva. Il avait grandement besoin d’une douche.

Il s’attarda sous le jet chaud et s’efforça de vider son esprit. Il le fallait, s’il voulait être opérationnel d’ici demain. Aujourd’hui, il était en congés, mais réussirait-il à se reposer ?

Alors qu’il se séchait, il entendit le ronronnement de l’interphone. Il grommela tout en s’habillant d’un peignoir, s’aperçut que ses pieds étaient humides sur le carrelage froid, puis autorisa le visiteur à pénétrer dans l’immeuble. Feindre d’être absent n’était pas une solution.

Lorsque la sonnette de son appartement retentit, il préparait du café. Il ouvrit et fixa Arthur en silence. Ce dernier marmonna :

— Faut que je te cause.

Louis le laissa entrer. Une fois dans la cuisine, il l’invita à s’asseoir. Arthur ne sortait pas beaucoup, encore moins de sa campagne. Pourquoi venait-il le voir ?

— Bon… Vous n’avez pas retrouvé Lavinia ?

Le psychiatre soupira :

— Non. Sinon, je t’aurais prévenu.

— Hmpf.

Son cousin se frotta les yeux. Louis remarqua ses cernes profonds.

— Tu n’as pas beaucoup dormi, on dirait.

— Ouais, j’ai cauchemardé toute la nuit. Le pire, c’est que Anna aussi.

— Aïe.

— On a rêvé de la même chose.

Louis se redressa et fronça les sourcils.

— Ah ?

— Il y avait Lavinia. Elle était… si étrange. Un homme couvert de poils et ressemblant à un loup était couché dans mon champ, et mes pousses se sont transformées en sorcières…

Le psychiatre eut toutes les peines du monde à demeurer impassible. Arthur renifla et ajouta :

— La lune était rouge…

Il tapa du poing sur la table.

— Conneries ! Pourquoi je fais des rêves aussi stupides ? Puis pourquoi Lavinia souffre-t-elle de cette saloperie, hein ?

— Je ne sais pas, Arthur. C’est neurologique.

— Ouais, mais la maladie est rare, non ?

Impuissant, Louis ne put lui répondre.

L’agriculteur ne resta pas longtemps. Pressé, il quitta l’appartement.

***

Finalement, Louis avait ruminé durant toute sa promenade. Le visage assombri par la fatigue, l’angoisse et l’affliction, il s’apprêta à taper le code de l’immeuble.

Son téléphone portable sonna. Il décrocha après avoir regardé le nom qui s’affichait à l’écran.

— Sarah ?

— Non.

Il reconnut la voix au bout du fil.

— Joal ? Mais…

— Maman est partie voir mon frère. Pour…

Un sanglot interrompit ses mots. Louis le laissa se reprendre, la gorge nouée. Le petit garçon finit par murmurer :

— Y a quelque chose de bizarre.

— C’est grave ?

Le psychiatre craignit le pire pour sa mère.

— Non, en fait…

Joal hésita. De longues secondes s’écoulèrent, à tel point que Louis se retint de le relancer.

— Maman et moi, on a très mal dormi.

— Je me doute du pourquoi…

— Ben nous avons fait le même rêve.

Joal entreprit de le lui raconter.

***

Il était huit heures et demie du soir lorsque Louis partit de chez lui de nouveau. Il lui fallait parler à Sarah. Cette intuition le taraudait. Il se sentait également coupable de ce qui était arrivé à Bryan. Il avait toujours pensé que la communication était la clé de bien des conflits. Voilà pourquoi il désapprouvait depuis le début les mensonges de la jeune femme pour protéger son fils cadet.

Tout en veillant à respecter les limitations de vitesse, il se dépêcha de sortir de Bordeaux, puis de quitter la Rocade afin de rejoindre le village où habitait son amie.

Alors qu’au bout de trois quarts d’heure, il empruntait enfin une route sinueuse bordée des deux côtés par une forêt, un hurlement aigu éclata tout proche de lui. Le psychiatre fut tellement surpris qu’il pilla et faillit finir dans le fossé. Il prit de lentes inspirations pour apaiser les battements de son cœur, puis scruta le paysage avec un sentiment de crainte.

Le hurlement provenait des bois.

Il ne chercha pas à comprendre. Il tourna la clé de contact. Il était fatigué et sa future confrontation avec Sarah risquait de l’achever.

La forêt avait recouvré son calme, tout comme lui.

Il étouffa un bâillement. Alors qu’il appuyait sur la pédale de l’embrayage, la sonnerie de son téléphone portable le fit sursauter. Il pesta contre lui-même et répondit :

— Docteur Longwy, j’écoute.

— C’est le docteur Fournier. Il faut que vous veniez à l’hôpital. Tout de suite.

Son collègue raccrocha aussitôt. Ahuri, Louis considéra son téléphone pendant de longues secondes, puis le posa sur le siège passager.

***

À dix heures du soir passées, lorsqu’il pénétra dans l’hôpital, Louis se précipita vers l’accueil sans prêter attention aux rares personnes présentes, puis se dirigea vers l’ascenseur menant à l’étage des bureaux. Il était inquiet. Il avait tenté de rappeler Pierre pour obtenir plus de détails, en vain. Le médecin généraliste ne décrochait pas.

Alors qu’il marchait dans le couloir, les néons s’éteignirent. Les murs blancs plongèrent dans les ténèbres. Seule la lumière de la lune éclairait les lieux. Ses rayons traversaient deux fenêtres adjacentes. Le psychiatre fronça les sourcils. Une panne de courant, maintenant ? Le voilà bien !

Au même instant, une silhouette féminine vêtue d’une blouse de patient apparut à moins d’un mètre de lui. Il hoqueta de stupeur. Deux yeux cernés le regardaient avec intensité. Lentement, il articula :

— Lavinia ?

Elle ne bougea pas. Comme dans un rêve, Louis la fixa, puis recouvra une partie de sa lucidité. Il sortit son téléphone portable de sa poche.

— Lavinia…

S’adresser à elle le rassura. Soudain, une masse hirsute et brune surgit sur la gauche de la jeune femme et se plaça à côté d’elle.

Lorsqu’elle se déplia pour se redresser, Louis recula, le visage blême. Bryan se tenait aussi devant lui. Pourtant, il était mort ! Non, il était sans doute victime d’hallucinations !

— Du sang…

La voix rauque de Lavinia fit frissonner Louis.

— La lune de feu nous a choisis.

— Q… quoi ?

— Elle réclame un sacrifice, renchérit Bryan. Tu es venu à nous, cela nous facilite la tâche.

Lavinia acquiesça.

— Nous serions partis te chercher sinon.

Sidéré, Louis les dévisagea à tour de rôle et laissa tomber son téléphone. Un goût de bile remonta le long de sa gorge en même temps que les questions qu’il aurait voulu leur poser.

Bryan avança d’un pas, puis ajouta :

— Grâce à toi et à tes soins, nous sommes devenus des êtres plus puissants.

— Je… Je n’ai rien fait ! s’étrangla le psychiatre.

— Si. Tu as concrétisé notre rencontre ici. Sans ça, nous ne nous serions jamais connus, Bryan et moi. Tu nous as aussi écoutés, intervint Lavinia.

— Je suis psychiatre, et…

Bryan le coupa :

— Tu nous as mis à l’épreuve pendant la période de la lune rousse, et elle nous a élus parce que nous sommes forts.

— Comment aurais-je pu vous mettre à l’épreuve ? Je ne comprends pas !

— Tu as permis aux vigiles et au personnel soignant de nous enfermer et de nous restreindre.

— Non, je n’ai pas…

— Nous avons réussi à être enfin nous-mêmes.

Louis déglutit.

— Donc à… trouver votre « Moi » profond ?

— Oui.

— Nous t’aimons bien. Tu appartiens à nos familles aussi, par le cœur ou par le sang, susurra Lavinia. Le docteur Fournier nous prenait pour des demeurés.

— Non, ne dites pas ça, il…

Agacée, la jeune femme grogna.

— Il ne s’intéresse pas aux phénomènes de notre sublime astre de nuit. Il est comme mon père de ce côté-là.

— Il t’a contacté pour que tu viennes parce que toutes les vidéos sur nous ont disparu, ainsi que mon « cadavre », tu sais ? Nous les avons détruits, bien entendu.

Après ces mots, Bryan eut un petit sourire.

— Assez discuté. Accepte l’honneur d’être l’offrande. La lune te réclame pour conclure l’épreuve.

Louis serra les dents. Il devait s’enfuir, vite.

Avant qu’il n’ait pu bouger, le bras de Lavinia décrivit une courbe elliptique vers lui. Un élancement sillonna le long de sa tempe. Des fleurs sombres envahirent sa vision. Il chancela, mais l’étourdissement ne dura pas.

Une poigne d’acier le rattrapa. Aussitôt, ils furent sur lui. La souffrance s’épanouit dans sa cage thoracique. Il en saisit la raison lorsque, triomphante, Lavinia ressortit une main rougie de sang, puis la brandit vers le plafond. Elle agrippait un objet palpitant.

Non, pas un objet.

Son cœur.

Sous les yeux excités des deux créatures nouvelles nées, l’organe se racornit, puis noircit.

La lune le brûlait. La lune acceptait le sacrifice.

Un râle jaillit de la bouche de Louis. Ses paupières se fermèrent. Une douleur sourde animait son corps, il se sentait flotter.

Puis, plus rien.

***

Silencieux, Pierre Fournier acheva de monter les escaliers qui menaient à l’étage des bureaux, puis pénétra dans le couloir. À cause de la coupure d’électricité, l’ascenseur était hors d’usage. Arrivé à mi-chemin, il fut aveuglé par la soudaine lumière des néons. Le courant venait d’être rétabli.

Son pied heurta un objet. Tout en fronçant les sourcils, il se pencha, puis ramassa un téléphone portable. Celui de son collègue. Perplexe, il l’appela :

— Docteur Longwy ?

Sa voix parut ricocher sur les murs. Aucun signe du psychiatre. Tout de même, il était étrange qu’il ne se soit pas rendu compte que son téléphone était tombé ! Pierre grommela à la fois de surprise et d’inquiétude. Il marcha d’un pas vif jusqu’au bureau de Louis. Il frappa à sa porte avec force.

— Docteur, êtes-vous là ?

Toujours rien. Le médecin généraliste sortit de sa poche le double des clés de la pièce. Et s’il était arrivé quelque chose à son collègue ?

Lorsqu’il parvint à ses fins, il scruta les lieux avec intensité. Personne. Franchement agité, Pierre s’écria :

— Louis !

Seul un silence lugubre lui répondit. Tremblant, il s’empara de son propre téléphone. Après les deux patients, puis les vidéos, Louis Longwy avait disparu à son tour.

Il coula un regard vers la fenêtre tandis qu’il attendait que la réceptionniste décroche. Comme pour se moquer de lui et de son esprit terre-à-terre, la lune arborait sa couleur sanglante avec insolence.


(1) : Expression qui signifie « Nom de Dieu ». Se dit dans plusieurs régions, avec des variations dans la prononciation.


Texte publié par Aislune S., 2 juin 2019 à 16h12
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Tome 1, Chapitre 5 « Lune clinique » Tome 1, Chapitre 5
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