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Tome 1, Chapitre 4 « TS (Tunnel Spirituel) » Tome 1, Chapitre 4

TS

(Tunnel Spirituel)

Ne plus rien ressentir, sauf la légèreté, la liberté. Ne plus être enfermée dans un carcan de chair pétri de tourments. Séléna contempla son corps allongé sur un lit. Naguère, les lignes pâles de ses bras avaient été boursouflées et ensanglantées. Interloquée, elle se fixa. Depuis combien de temps se trouvait-elle à l’hôpital ?

Un bip ! lugubre et continu résonnait dans la pièce, et des individus habillés en vert s’agitaient autour d’elle. Était-elle en train de mourir pour de bon ? Séléna sortit de la chambre et émergea dans un couloir, dans lequel elle erra. La lumière était éblouissante, mais elle n’en était pas incommodée. Après avoir longé plusieurs murs blancs, elle vit une femme effondrée, assise sur une chaise.

Sa mère murmurait son nom dans un gémissement. Quant à son père, il était à côté d’elle et essayait de la consoler. Un médecin était accroupi devant eux et leur parlait. Séléna pouvait entendre leur échange.

Alors qu’elle fixait les deux personnes à qui elle devait cette vie qu’elle rejetait en bloc, Séléna perçut leur aura. Elle fut frappée de plein fouet par le chagrin sourd qui en suintait. Souffraient-ils… tant que ça ? Elle se sauva par une fenêtre.

Peut-être que si elle rendait visite une dernière fois à ses autres proches, elle parviendrait totalement à se libérer de ce monde qui ne voulait pas d’elle ? À qui manquerait-elle vraiment, de toute façon ? Le vertige la happa lorsqu’elle flotta à plus d’une dizaine de mètres dans les airs. À quel étage se situait la fenêtre ? C’était dérangeant. Combien de temps s’écoulerait-il avant qu’elle s’endorme pour l’éternité ?

Hésitante, Séléna essaya de redescendre. Juste un peu. Cependant, elle ne put s’approcher du sol à moins de trois mètres. Une panique intense se saisit d’elle. Si elle allait plus loin, elle s’enfoncerait dans le goudron. Elle serait piégée, enterrée… et si elle sortait de la ville, ce serait le ciel qui la capturerait et l’enverrait dans l’espace. Elle dériverait à l’infini dans les ténèbres…

Affolée, Séléna se recroquevilla sur elle-même. Ne plus rien voir, ne plus bouger.

Un frémissement parcourut son être. Soudain, elle fut tirée en arrière. Anesthésiée par sa peur, elle n’osa lutter. Si elle revenait sur ses pas, ça ne pouvait être que vers un seul endroit : son enveloppe charnelle.

Après un effort de volonté titanesque, Séléna regarda son environnement.

L’hôpital. Son corps. Elle gisait de nouveau à l’intérieur, prisonnière. Pourtant, elle se sentit soulagée. Puis la douleur irradia sa poitrine, comme si des doigts cherchaient à écarteler ses côtes.

— Elle respire ! Ses yeux se sont ouverts, arrêtez tout !

Elle battit des cils, dévisagea le médecin qui posa une main sur son sternum. Souhaitait-il apaiser la géhenne qu’il abritait ?

— Tout va bien, mademoiselle. Vous êtes tirée d’affaire.

Séléna le crut. Les pensées de l’homme étaient en accord avec ses paroles. Ses paupières se fermèrent d’épuisement.

***

Séléna étouffa un soupir. Depuis cinq minutes, sa mère l’observait et lui livrait un sourire qui lui fendit le cœur. La lumière baignait la pièce et les stores tirés, signe que la nuit était tombée. Combien de temps avait-elle… dormi ?

— Ma chérie…

La jeune fille tourna de nouveau la tête vers elle. Elle frissonna au moment où elle fut noyée par toutes les émotions qui pouvaient habiter la femme l’ayant mise au monde. Ses remords, sa fureur envers elle-même, son amour…

— Ma… Maman…, coassa-t-elle.

— Doucement. Ménage-toi. Serre juste ma main. Une fois si c’est oui, deux fois si c’est non. As-tu soif ?

Séléna obéit avec docilité et lui servit une réponse positive. Sa mère l’aida à se redresser, puis lui amena un verre serti d’une paille au bord des lèvres. Elle aspira un peu de liquide même si sa gorge sèche et écorchée par l’intubation qu’elle avait subie protesta. Cependant, elle se força à avaler la moitié.

— Voilà. C’est bien.

— Maman ?

Surprise par son intervention, la femme riva ses iris bruns sur elle. Séléna déglutit et réussit à murmurer :

— Ce n’est pas… de ta faute. D’accord ?

— Séléna…

— Je suis désolée si je t’ai blessée. Ne sois pas en colère contre toi-même.

Une lueur de confusion traversa le regard de sa mère, ce qui interpella Séléna.

— Nous sommes sous le choc, toutes les deux. On en rediscutera quand tu seras en état, reprit-elle avec un sourire.

Séléna hocha la tête mollement.

— Dors, maintenant.

— Où est papa ?

— Il est parti nous chercher un café. Je lui dirai que tu m’as parlé.

— Merci...

La jeune fille ne se fit pas prier. Morphée la captura avec aisance et la libéra un instant de ses questions.

***

Les jours suivants furent tout aussi semblables jusqu’à sa fin de convalescence. En ce lundi après-midi, Séléna contemplait la fenêtre de sa chambre qu’elle allait quitter d’ici quelques minutes. L’appréhension serrait sa gorge. Se plonger de nouveau dans la réalité et le quotidien serait encore plus difficile qu’elle se l’imaginait, surtout si elle était toujours à fleur de peau comme à son réveil.

Quand ses amis les plus proches étaient venus lui rendre visite, ainsi que des membres de sa famille, Séléna s’était sentie envahie par de fortes émotions, étrangères à elle-même. Elle n’avait pas cherché à les analyser ou à les comprendre. Elle avait laissé couler ce flot sur elle.

Quentin, son meilleur ami, avait remarqué la froideur qu’elle s’efforçait d’afficher. Une façon de se préserver comme une autre. Pourtant, elle avait tenté de se confier à lui, en lui parlant de son expérience lorsqu’elle était dans le coma. Avec douceur, il lui avait assuré qu’il s’agissait d’un rêve ; tout en lui criait le même discours, de manière floue. Elle avait changé de sujet avec tristesse et avait manqué défaillir quand elle avait perçu les pensées du jeune homme, incisives et brutes. Elle l’avait blessé sans le vouloir.

En revanche, elle ne s’était pas ouverte au médecin ; il ne la croirait jamais ! Néanmoins, ça lui pesait… Depuis qu’elle était revenue parmi les vivants, elle n’était plus tout à fait elle-même. Quelque chose avait bourgeonné en son sein. Séléna craignait que sa vie bascule petit à petit dans l’enfer à cause de son nouvel état.

Elle se demanda si elle devait en parler à ses parents.

Probablement pas. Ils s’inquiéteraient pour rien et lui infligeraient tout un tas d’examens à l’hôpital. De plus, elle refusait de causer encore des problèmes.

— Séléna ?

La jeune fille tourna la tête vers son père, puis se décolla de la fenêtre. Il était temps de partir. Une houle chaude la saisit au cœur, et elle le fixa d’un air interrogatif. Elle ressentait un besoin de protéger, mais cette volonté n’émanait pas d’elle. Un frisson glacial la gagna. Voilà que ça recommençait…

— Séléna… Hé ? Tu vas bien ?

Elle cligna des yeux. Inutile d’alerter son père avec ses angoissantes perceptions.

— Oui, ne t’en fais pas.

Elle le rejoignit non sans attacher ses longs cheveux blonds. Un passage chez le coiffeur ne serait pas une sinécure. Ils ressemblaient à de la paille.

***

L’impression d’être immergée dans une sorte de brume cotonneuse ne la quittait pas. À croire que son cerveau s’anesthésiait tout seul et se coupait de la réalité, comme s’il rechignait à s’y confronter. Avec un soupir, Séléna s’assit à côté d’une camarade de classe.

— Salut, Séléna.

— Salut, Émilie.

— Je suis contente que tu ailles mieux.

Émilie lui servit un sourire amical qui réchauffa le cœur de la jeune fille… jusqu’à ce qu’un frisson naisse le long de sa colonne vertébrale et s’insinue à l’intérieur de son crâne. Des émotions négatives éclatèrent au sein d’elle. Elle ne comprit pas.

Elle battit des paupières devant l’air inquiet de l’autre adolescente.

« Dépressive… Fait chier... Me la coltiner... »

— Qu’est-ce que tu as dit ?

Sa voix, aussi froide que le blizzard, lui écorcha les oreilles. Stupéfaite, Émilie la dévisagea et balbutia :

— Hein ? Mais rien !

— Mouais...

« Putain… Mytho ? Elle fait pitié... »

Séléna se raidit davantage. Serait-elle paranoïaque ? Elle décida de le vérifier :

— Ne me parle plus.

— Séléna, je…

— Stop, ça suffit. La mytho va s’asseoir ailleurs. Les rumeurs, elles circulent.

Du bluff, bien sûr ; Séléna n’avait jamais eu vent de tels propos.

Son cœur sombra au fond de sa poitrine quand le visage d’Émilie confirma enfin ce qu’avec une étrange lucidité, elle avait fini par saisir. Son être pouvait décrypter les autres, et son cerveau le traduisait comme il le pouvait d’après les perceptions de son corps.

— T’es qu’une pauvre fille. Je ne suis pas toute seule à le penser de toute façon !

Séléna ne l’écouta pas et s’enfuit de la cafétéria. Son cortex était accablé par des milliers d’émotions, mais elles ne lui appartenaient pas. Les lycéens qui étaient présents observaient la scène, elle était capable de lire en eux…

Oh, stop !

Elle se retint de hurler à temps tandis qu’elle se réfugiait dans les toilettes du rez-de-chaussée.

Elle n’en sortit que quinze bonnes minutes après que les cours eurent repris ; le cœur dans la gorge, elle se faufila jusqu’à l’accueil. Elle voulait rentrer chez elle. Personne ne l’arrêta alors que le principal adjoint l’avait au moins aperçue. Séléna se précipita vers la rue pour échapper à toute réflexion parasite.

Tout le long de son trajet, elle le passa à crier intérieurement ; les personnes qu’elle pouvait croiser ne prenaient pas garde à elle, alors elle n’entendait pas leurs remarques mentales – sauf lorsqu’ils lui accordaient de l’attention.

Chez elle, Séléna se replia dans sa chambre et attendit que sa mère revienne du travail. Elle tremblait d’écœurement, mais également de peur. Qu’était-elle devenue ? Un monstre ? Non, elle ne se voyait pas comme telle, encore moins comme une mythomane comme le prétendait Émilie ! Elle captait bel et bien les pensées des autres !

Hélas, encore une fois, elle avait échoué à être un être humain civilisé et normal.

Pourtant, ses parents ne la haïssaient pas. Pourtant, ils n’éprouvaient envers elle aucun dégoût, aucune pitié. Ils se sentaient juste désolés de ne pas pouvoir l’aider. Certes, elle ne leur avait pas confié son secret, et peut-être qu’ils la rejetteraient.

Séléna enfouit sa tête dans son oreiller pour s’empêcher de hurler.

***

Il en fut ainsi le jour d’après, puis durant les suivants. Séléna ne retourna pas au lycée. Elle échappa aux coups de téléphone de ses amis. La plupart d’entre eux, elle ne voulait plus les voir. Elle craignait d’être confrontée à leurs pensées. Tout allait de mal en pis.

Trois semaines plus tard, la jeune fille fixait la fenêtre de sa chambre avec une anxiété sans bornes. Elle se réfugiait dès qu’elle le pouvait dans son « antre » et fuyait les membres de sa famille. Peu bavarde, elle ne se confiait pas à sa mère même si celle-ci surveillait le moindre de ses faits et gestes. Son père, elle ne lui parlait pas non plus.

De toute manière, rien que d’entendre leurs réflexions mentales ne l’incitait pas à repasser à l’acte, malgré son « état ».

Séléna ferma les yeux et posa son front contre la vitre. Du vide, elle en avait fait autour d’elle. Certains hommes et femmes n’étaient pas ce qu’ils paraissaient être. Ils feignaient de désirer son bien ou de l’aimer. Un déchirement pour elle. Malgré tout, elle s’y était résignée.

Son don était effroyable, mais elle n’en avait cure. Au moins, il la tenait à distance des mauvaises personnes. Plus jamais elle ne serait trompée.

Une larme coula sur sa joue amaigrie. Le prix à payer était de terminer ses jours en solitaire, mais n’était-ce pas mieux que de vivre dans le mensonge ? Il lui faudrait s’y plier. Sa faculté insolite faisait partie d’elle, qu’elle le veuille ou non. Le regard dur, Séléna se redressa et sécha ses pleurs. Elle comptait relancer sa mère pour suivre sa scolarité par correspondance. Elle était en classe de Première littéraire.

Face à l’écran, elle n’était pas capable de lire dans les pensées des internautes avec qui elle pouvait échanger, même via un logiciel de messagerie instantanée. Son don était précieux, mais il ne lui permettrait pas de travailler avec les autres dans la vie active. Elle s’efforcerait de dénicher un emploi où elle évoluerait seule.

Une tâche impossible, sans doute. Cependant, la jeune fille n’avait pas de meilleure idée pour construire son avenir. Déjà, elle devait obtenir ses diplômes en achevant ses années lycéennes, puis étudiantes.

D’un pas déterminé, elle quitta sa chambre.

***

La semaine suivante, elle affronta une situation pénible. Collée à la fenêtre, elle tournait le dos à la personne qui s’adressait à elle.

— Séléna, tu ne peux pas continuer ainsi, et tu en es consciente.

Elle tiqua face aux mots de l’adolescent qui était parvenu à franchir la porte de sa chambre sans avoir été viré illico presto. Elle braqua un regard désolé sur lui.

— Il faut que je fasse quoi alors ?

Quentin lui offrit un sourire.

— T’ouvrir à moi.

Elle soupira.

— Je t’ai déjà parlé de tu sais quoi lorsque j’ai tenté de me suicider. Tu m’as assuré que c’était un rêve. Tes croyances ne te permettent pas de l’envisager autrement.

— Séléna… Comment définis-tu le rêve ?

Elle leva de nouveau les yeux vers le jeune musulman. Elle s’était toujours étonnée qu’il porte un prénom pareil. En vérité, son père était d’origine française et de confession catholique. Enfant, Quentin avait eu le choix d’embrasser la religion qu’il désirerait. Il s’était reconnu en celle de sa mère. Quant à sa question, elle ignorait comment y répondre.

Quentin posa sa main sur son épaule avec douceur.

— Le songe est une forme de communication avec l’Au-Delà. Voilà ce qu’il t’est arrivé. C’est pas tout à fait le même processus que de rêver, mais c’est un peu… euh… l’étape au-dessus. Il n’y a pas que dans l’Islam qu’on affirme ce genre de choses, hein…

— Je suis athée, je te rappelle.

— Pas totalement. La preuve : tu es persuadée qu’il existe la vie après la mort. Les athées ne croient en rien.

Séléna hocha la tête. Il avait raison. De plus, ses réflexions mentales étaient en corrélation avec ses propos d’une façon si limpide que la jeune fille se sentit impressionnée. Quentin était un ami sur lequel elle pouvait compter. Pourtant, ils s’étaient disputés tellement de fois sur plusieurs sujets de discussion !

— Alors, que se passe-t-il ? Pourquoi tu évites tout le monde ? On dirait que tu n’es plus la même personne qu’avant.

Elle eut un rire amer et rabattit une mèche blonde derrière son oreille.

— Peut-être.

Elle déglutit ; devait-elle se confier ? Le regard brun du jeune homme finit par la décider. Elle fixa ses mains.

— Depuis que… je suis revenue, et depuis mon expérience pendant… Bref. Depuis là, je suis capable d’entendre les pensées des autres.

Elle ne releva pas ses yeux d’un vert profond ; elle les garda rivés sur ses paumes. Soit il se moquerait d’elle, soit il la secouerait. S’il la croyait, il prendrait peur. Une telle idée fut insupportable pour l’adolescente. Il se racla la gorge.

« Je me sens inutile... »

— Tu… Tu peux vraiment lire mes pensées alors ?

— Non, tu n’es pas inutile ! s’insurgea-t-elle en même temps.

Ils se regardèrent avec gêne.

« Petite sœur, c’est vrai alors... »

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il ne la rejetait pas. Elle renchérit d’une voix étouffée :

— Mes parents… Ils ne le savent pas. J’ai pas pu…

Elle éclata en sanglots dans les bras de son frère de cœur. Elle échouait à assumer seule les changements qui s’opéraient dans son existence. Se protéger du malheur lui était impossible si elle s’isolait de trop.

— Il faudra pourtant que tu t’ouvres à eux…, murmura-t-il à son oreille.

— Je ne vois pas comment. Ils vont me renvoyer à l’hôpital pour des tests, et même. Je ne veux plus revenir là-bas, avoua-t-elle dans un frisson.

— Tu es effrayée ?

— Oui.

— Au moins, cela te dissuadera de recommencer à attenter à ta vie.

Séléna le fixa avec un drôle d’air. L’adolescent lui rendit son regard.

« Je ne plaisante pas. »

Elle accusa le coup. Avait-elle donc été si égoïste ? Quentin tapota de nouveau son épaule.

— Je ne lis pas dans les pensées, mais je devine que tu te rends coupable.

« J’ai peur pour elle... »

— Normal, non ? grommela-t-elle. Je me sens bien, ne t’en fais pas.

— Mouais…

Il se releva.

— Dans ce cas, je veux que tu prennes une bonne douche, que tu t’habilles, et qu’on aille au ciné.

« Ça lui changera les idées... »

— Quentin, écoute. Lorsque je suis ici, je peux avoir l’esprit tranquille. Il n’est pas submergé par les pensées des autres.

— Séléna, il faut que tu réussisses à maîtriser ton don. Il te faut l’exercer, et c’est pas en restant enfermée que tu y parviendras, riposta-t-il avec un ton sévère.

Mortifiée, l’adolescente baissa la tête.

— Allez. Je t’attends dans la cuisine.

Il s’éclipsa sans lui laisser l’occasion de se dérober.

***

Trois mois plus tard, Séléna n’avait toujours pas trouvé le moyen de vivre avec son fardeau.

Pour l’heure, elle marchait au bord de la mer Méditerranée, sur la plage. Quand des inconnus prêtaient attention à elle, la jeune fille était assaillie par leurs remarques mentales à son égard. Heureusement que toute autre pensée lui restait secrète. Sinon, elle serait morte depuis belle lurette. Lire à longueur de temps dans les esprits, y compris lorsque ça ne la concernait pas, elle n’aurait pas pu le supporter.

Debout, les pieds dans l’eau, Séléna contemplait un enfant qui était occupé à jouer avec sa bouée. Un adolescent le rejoignit, puis un groupe d’adultes en canoë les remplaça. Séléna vacilla lorsqu’elle perçut une énième réflexion envers elle – un compliment sur la joliesse de sa silhouette. Sa tête lui sembla cotonneuse. Elle ferma les yeux.

Lorsqu’elle chuta, elle ne sentit pas que deux personnes la rattrapaient. Par contre, elle le vit avec clarté.

Affolée d’être de nouveau sortie de son corps, elle chercha à y retourner. Toutefois, avant qu’elle ait pu esquisser le moindre geste, un éclat aveuglant attira son attention sur sa gauche. Elle pivota vers lui.

L’instant ne dura qu’une dizaine de secondes tout au plus. Cependant, Séléna eut l’impression qu’il avait des allures de minutes. La lumière flottante devant elle lui posa une seule question.

« Sais-tu ce qu’est la mort ? »

L’instant d’après, sa vue astrale se brouilla ; Séléna se sentit nauséeuse. Avec difficulté, elle rouvrit les yeux. Un homme et une femme à peine plus âgés qu’elle la scrutaient avec une profonde inquiétude. Leurs cheveux noirs tranchaient avec leur teint caramel et leurs iris aussi bleus que le ciel.

— Hé, ça va ?

Une main se posa sur le front de Séléna ; la jeune femme eut une moue soucieuse.

— Tu es toute chaude. Je crois que tu as attrapé une insolation. Tu es venue seule ?

— Non…

— Séléna !

Le visage de son père se pencha à son tour sur elle.

— C’est bon, n’appelez pas le SAMU…, coassa-t-elle. Je vais bien.

— Je te ramène à la maison.

— Vous êtes sûrs ? s’enquit le jeune homme.

— Oui, répondit son père.

Séléna se sentit soulevée par ses bras. Elle se contenta de se réfugier contre son torse, comme si elle n’était qu’une enfant. Ses paupières ne se rouvrirent qu’au moment où elle fut couchée sur une surface moelleuse. Sa mère était là et, pour une fois, elle n’avait pas noué ses cheveux aussi blonds que les siens en un chignon savant.

— Que s’est-il passé ?

— Elle a eu une insolation. Ce n’est rien. Son front est moins brûlant que tout à l’heure.

— Je vais chercher de l’eau et des glaçons. Ferme les volets. On l’emmène à l’hôpital si son état ne s’arrange pas.

— Maman…, grommela l’adolescente, fatiguée.

— As-tu des problèmes de vue ? Envie de vomir ?

Séléna commença à paniquer, mais pas à cause des questions de son père. Elle ne percevait plus leurs pensées. Dire qu’elle s’y était habituée !

— Non…

Elle tenta de les « capter ». Son mal de tête la fit tressaillir, mais elle persista dans ses démarches. Puis, soudain, ce fut comme si une main invisible avait soulevé un voile dans son esprit.

« Je crois que je vais appeler l’hôpital. »

« Elle a eu de la chance que ce couple soit vers elle quand elle a perdu connaissance... »

Séléna éprouva le désir que le voile revienne se rabattre entre eux ; à sa plus grande surprise, l’entreprise fonctionna. Elle était de nouveau seule avec elle-même, et surtout…

— Hé ho, Séléna ! l’appela son père, en agitant la main devant son regard.

— Oui, je vais bien, les rassura-t-elle avec un sourire.

La stupéfaction se peignit sur les traits de l’homme aux cheveux poivre et sel, mais la jeune fille n’y prêta guère attention. Elle était soulagée.

Elle pouvait enfin se protéger contre les pensées extérieures.

Par contre, la question de l’être lumineux qu’elle avait aperçu lors de son dédoublement astral la rendait perplexe. Ce phénomène ressemblait beaucoup à l’Expérience de Mort Imminente qu’elle avait vécue six mois plus tôt.

Séléna ferma les yeux. Qu’est-ce que la mort, finalement ? Son cœur connaissait déjà la réponse, mais son esprit avait besoin d’y réfléchir.

Au moins, elle récupérerait une existence à peu près normale.

***

Séléna s’était adaptée à son don. Elle avait repris goût à la vie. Elle songeait à reprendre les cours au lycée, même avec un redoublement.

Aujourd’hui, elle se rendait à pied à la boulangerie située à dix minutes de chez elle. Prudente, elle traversa le passage piéton après s’être assurée que le feu était vert pour elle. Au moment où elle franchit le pas de la porte, la nausée et un mal de ventre la saisirent. Elle ne s’en préoccupa pas plus que cela et acheta un pain long.

Lorsqu’elle rentra chez elle, la migraine l’assaillit, ainsi que le vertige. Elle imputa ces symptômes à ses derniers efforts pour se blinder face aux pensées appartenant aux autres. Elle tendit la main à sa mère en marmonnant :

— Je ne me sens pas bien.

Séléna remarqua son coup d’œil inquiet et la fixa, perplexe.

— Tu peux répéter ? Tu as mâché certains mots…

Elle s’exécuta ; paniquée, sa mère la prit doucement par le poignet et l’emmena dans sa chambre pour l’allonger. Elle appela son mari. La jeune fille les observait sans comprendre pendant qu’ils se parlaient à l’oreille, mais trop assaillie par ses haut-le-cœur et sa céphalée, elle se contenta de fermer les yeux.

— Non, ne t’endors pas chérie.

Lorsqu’elle voulut les rouvrir, seule une paupière coopéra. Elle tenta d’articuler :

— aman…

— Ton père a prévenu les urgences. Tout va bien se passer.

Séléna essaya de bouger son bras droit, mais il lui parut aussi lourd que du plomb.

— ai quoi… ?

— Les médecins vont t’examiner. Ça va aller.

Un quart d’heure plus tard, l’adolescente fut transportée jusqu’au CHU. Elle perdait pied avec la réalité. Elle ne sentait plus ses membres.

— Il faut lui effectuer une thrombolyse.

— Pas de contre-indications ?

Les pensées des autres lui parvenaient de façon brouillée, comme si la machine était cassée. Pourtant, elle capta une phrase.

« Si jeune… Un AVC… Comment est-ce possible… ? »

Elle n’écouta plus. Elle ne voulait plus comprendre. La lumière blanche des couloirs lui blessait les yeux. Elle n’entendait rien.

Séléna ne souhaitait qu’une seule chose : que tout s’arrête.

Lentement, elle glissa vers un sommeil sans douleur. Les médecins s’occupaient d’elle. Elle n’arrivait plus à saisir ce qu’ils murmuraient.

***

Elle déambulait dans un tunnel sombre. Un silence complet régnait sur les lieux. Tiens, elle ne sortait pas de son corps ?

Séléna avança sans peur. Une lueur blanche l’attirait au loin.

Elle s’y dirigea d’un pas lent. Ce voyage était différent.

Séléna se rappela. Elle était bel et bien partie. Son don avait grignoté son cerveau au fur et à mesure qu’il se développait. Elle le supputait car elle ne l’expliquait pas autrement.

Elle se surprit de ne ressentir aucune peine ni colère. En vérité, le néant l’habitait.

Une silhouette familière apparut devant elle. La lumière flottante. Séléna s’en souvenait. Elle paraissait attendre. La même question que naguère surgit dans son esprit :

« Sais-tu ce qu’est la mort ? »

Séléna hocha la tête. Elle avait réfléchi durant des nuits et des nuits à l’énigme, loin des pensées parasites provenant des personnes qu’elle côtoyait. Elle formula sa réponse mentalement tout en regardant l’entité :

« Oui. Un nouveau voyage. »

Séléna perçut son assentiment.

Elle devait y aller. Son heure était venue. Elle ne craignait plus rien.

La lumière se diapra de mille couleurs, qui lui tendit la main. Elle s’en saisit. De nouveau, elle entendait. De nouveau, elle pouvait se mouvoir.

Elle était prête.

Alors qu’elles se fondaient dans la blancheur éclatante du tunnel, le cœur de Séléna cessa de battre. D’une seule note, la musique lugubre de l’électrocardiogramme remplit la pièce en continu.


Texte publié par Aislune S., 21 décembre 2018 à 20h53
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