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Tome 1, Chapitre 3 « La Ville qui pleure » Tome 1, Chapitre 3

Un soleil timide brille sur une ville pourtant réputée pour être bénie par la pluie tout au long de l’année. L’herbe prospère en touffes grasses sur la butte que la citadelle domine ; le lierre et les ronces tiennent en otage la rocaille des remparts. N’importe quel visiteur est conquis par une belle vue d’ensemble grâce aux nombreux tertres. La terrasse panoramique permet de contempler le paysage sous tous ses angles. Elle se situe juste au-dessus de la place aux canons que longe un musée d’histoire aux briques rouges délavées par le temps, comme pour faire honneur au sang des combattants qui les défendirent jadis.

Le Lion de Bartholdi lance un regard impavide et terrible sur Belfort, qu’il protège depuis plus de deux siècles malgré sa position vulnérable. Sculpté dans le grès, il semble s’étirer même s’il ne dort jamais. En réalité, blessé par une flèche qui gît sous l’une de ses pattes et dont la pointe est tournée vers son ventre, il donne l’illusion qu’il finira par se relever pour bondir sur ses assaillants. Plusieurs chemins mènent à lui, tout en égarant les curieux dans les recoins mystérieux de la citadelle.

L’un d’entre eux est un escalier sinueux taillé dans la pierre, que quelques arbres à la cime fournie côtoient. Un enfant l’observe avec circonspection tandis qu’il mordille son bâtonnet de glace. Sa mère le presse déjà.

Plus haut, cet escalier cède la place à des marches en fer.

Les parents de ce petit garçon nommé Thomas comptent voir le Lion de Bartholdi ; au moins, il n’aura pas mal aux pieds pour rien ! Toutefois, il ne s’aventurera pas vers le gardien rugissant si personne ne l’accompagne...

Une rumeur circule parmi les habitants de la Ville qui pleure – la faute à la pluie. Ceux qui en savent trop, dit-on, finissent par disparaître.

Un enfant du même âge que Thomas, Damien, connut ce triste sort cinq ans plus tôt.

***

Le silence, lourd et étouffant, se déployait sur la terrasse où la victime se recroquevillait. Incapable d’en discerner les bords – car elle paraissait se prolonger à l’infini –, Damien peinait à garder les yeux ouverts. Une lumière blanche, dont la vivacité rivalisait avec celle d’un néon, remplissait le ciel et l’environnement tout entier.

Il ignorait si la fatigue avait provoqué une hallucination violente en lui, ou bien si son imagination en était responsable. À moins que cela ne fût vraiment la réalité... Il frissonna d’épouvante. Le Lion de grès n’était plus là, effacé par l’aveuglante lueur. L’enfant ferma les paupières, se plaqua aux pavés brûlants. Il attendit...

« Damien ! »

Ah, si seulement sa mère le lâchait un peu ! Toujours derrière lui, à chercher à lui imposer telle chose ou telle autre !

Que n’aurait-il pas donné pour revenir à cet instant où elle ne le quittait pas des yeux afin de l’empêcher de faire n’importe quoi ! Son cœur se serra dans un étau glacial. Il n’avait pas un mauvais fond, mais il lui arrivait de se comporter comme un âne. Sa mère, d’ailleurs, l’appelait comme ça quand il avait fait quelque chose de « pas très intelligent », selon ses mots. Comme aujourd’hui...

Pourtant, Damien était loin d’être bête, bien au contraire.

Tout ce qu’il voulait, c’était aller voir le Lion.

Une grimace déforma ses lèvres ; un sifflement strident lui arrachait les tympans. Voilà que le passé le perturbait de nouveau ! N’était-il pas déjà assez torturé par sa terreur, qui menaçait de le terrasser à chaque instant, au point de ne plus pouvoir retenir sa vessie – que diraient les copains ?

Le cœur battant, l’enfant se remit à marcher en constatant qu’il ne se passait rien d’autre pour l’instant. Il fallait qu’il se sorte d’ici. Mais comment ?

Il se boucha les oreilles. Le sifflement devenait insupportable. Si son père était là, alors il le fixerait de ses yeux noirs jusqu’à ce qu’il se ressaisisse tout seul.

Si un membre du personnel le surprenait, il déclarerait qu’il s’était perdu.

Quelle idée idiote ! Plus jamais il ne mentirait, ah ça non ! Il comprenait maintenant pourquoi et comment un tel acte pouvait conduire à de gros, très gros ennuis.

La folie guettait Damien, qui se mordit la lèvre inférieure. Il couina de douleur lorsque sa chair malmenée se fendit sous la pression d’une incisive. Il aurait dû rester auprès de son père pendant que sa mère était allée demander un plan à l’accueil.

« Damien, viens ici ! »

Son père lui saisit le poignet et l’entraîna dans une galerie étroite. La lueur orangée des spots qui l’éclairait était ternie par des graffitis.

Un roucoulement le fit sursauter. Ce n’était qu’un pigeon. L’enfant ne s’en étonna presque pas. Tout compte fait, il n’était pas le seul à s’être fourré dans le pétrin.

La clarté anormale des alentours lui rappelait une histoire encore, dont les adultes lui avaient parlé : un tunnel lumineux, où l’âme des mourants se rendait avant de disparaître pour rejoindre le paradis ou l’enfer... sauf que Damien n’avait pas accordé plus d’attention à leur charabia, qui l’avait plongé dans la confusion.

Il se retourna pour jeter un coup d’œil au pigeon qui s’obstinait à le suivre – il s’était remis à marcher pour tromper son angoisse. S’il avait obéi à sa mère, il ne serait pas dans cette situation. Finalement, elle avait raison. Le Lion se voyait aussi bien de près que de loin. La place de l’Arsenal aurait convenu comme poste d’observation. Mais non : il n’en avait fait qu’à sa tête !

Il faussa compagnie à son père. Il ne croisa personne lorsqu’il remonta le chemin pavé et repéra les escaliers menant à la terrasse du Lion.

Pourquoi n’avait-il pas écouté le guichetier au lieu d’escalader la roche pour venir toucher la bête ? Le pauvre homme n’avait pas réussi à l’arrêter avant qu’il ne commette son forfait.

L’endroit qui retenait Damien captif lui rappelait sans cesse à quel point il avait manqué de jugeote. En plus, il avait fraudé, parce qu’il fallait payer pour cette partie du site !

Jamais il n’aurait dû se trouver là, il le savait. Jamais il n’aurait dû être aussi désagréable avec ses parents. Jamais il n’aurait dû leur désobéir. Jamais il n’aurait d… – stop, il fallait qu’il se ressaisisse !

Il jeta un coup d’œil au guichet, mais à sa grande surprise, il était désert. Damien sourit ; une petite brise souleva ses cheveux blonds. Seul bémol : le temps ne s’arrangeait pas. La pluie tombait de plus belle et quelques éclairs déchiraient l’azur.

Voilà à quoi l’avaient mené sa témérité et sa curiosité ! Quelle folie ! Ah, le proverbe comme quoi c’étaient de vilains défauts – surtout la curiosité, en fait – était plus que vrai.

Désormais, il était prisonnier.

La lumière environnante commença à onduler autour de lui et du pigeon qui continuait de roucouler. La nausée tordit son estomac. S’il le pouvait, il se changerait en oiseau et décollerait de là pour...

Il s’avança vers un côté du Lion ; tant bien que mal, il escalada le surplomb sur lequel se reposait le prédateur sous les appels du guichetier surgi de nulle part et, du bout des doigts, il toucha une patte – la patte qui plaquait au sol la flèche taillée dans le même grès que lui.

Damien secoua la tête avec violence et cligna des yeux. Il cherchait à ne pas perdre complètement ses esprits. Son compagnon de fortune ne semblait pas aussi terrifié que lui. Une victime stupide qui payerait de son sang. Oui, le Lion quémandait un sacrifice, l’enfant en avait acquis la certitude.

Il avait tenu à se prouver que ce n’était qu’une grosse statue. Il ignorait qu’elle incarnait un symbole de force pour le Territoire de Belfort, qui avait su résister à l’ennemi jadis.

De même, il avait voulu démentir des rumeurs abracadabrantesques. D’après certaines personnes, aucun animal ne traînait à proximité du Gardien. Après tout, une fois, un chat s’était retrouvé coincé sur son dos et avait miaulé de désespoir un bon moment avant que les pompiers ne parviennent à l’attraper. Quant aux oiseaux, osaient-ils s’y poser ? Damien avait désiré le vérifier. Ou sinon, selon ses camarades de classe, le Lion rugissait les soirs de pleine lune. Un ragot encore plus insensé que l’autre…

Rien ne se passa...

Un sanglot ébranla son corps.

Il aurait dû rester loin du Lion.

... jusqu’à ce que la terrasse commence à grandir ; interloqué, il recula. Malheureusement il était trop tard.

L’enfant sentit sur sa joue une caresse ; le pigeon essayait d’attirer son attention. Hébété, il se demanda pourquoi l’oiseau se comportait ainsi. Soudain, une drôle de sensation envahit son cortex cérébral, comme si des mains le malaxaient. Ou plutôt, des plumes... Il comprit qu’il se passait quelque chose entre eux. Un échange mental.

Il n’eut pas son mot à dire.

Il perdait la tête.

Ça y est. Il était fou.

Damien s’arrêta de marcher. Il se retint de sangloter. Désormais, ils devaient continuer.

Le Lion les attendait.

Le Lion les attendait, parce qu’il ne pardonnerait pas l’affront que lui avait fait l’enfant. Il subirait le même sort que les animaux qui s’enhardissaient à s’approcher de lui – le chat infortuné avait juste eu une chance extraordinaire. Belfort avait mis au monde le prédateur pour qu’il veille sur elle. Il avait triché, il en assumerait les conséquences. Il ne sut si c’était sa petite voix intérieure, ou une entité quelconque, qui lui avait soufflé ces dernières pensées.

Le Lion aurait sa peau, mais Damien accomplirait une grande chose avant pour réparer sa bêtise. Il grelotta. L’étrange clarté ne cessait pas de lui faire mal aux yeux.

Il gémit. Depuis combien de temps cela durait-il ? Reviendrait-il à la maison un jour ? Il connaissait la réponse, mais ne pouvait s’empêcher d’espérer. Le tribut serait payé, et il serait sacrifié. Belfort pleurerait pour boire le sang répandu et le Lion continuerait de remplir son rôle de gardien.

Damien se mit à rire comme un fou. Voilà qu’il personnifiait la ville, comme si elle était vivante ! Il aurait tant donné pour entendre de nouveau les plocs de la pluie accompagner le bruit de ses baskets sur le chemin du retour. Il aurait tant voulu réprimer l’audace qui avait afflué vers son cœur. S’il avait suivi son père jusqu’à la porte de Brisach...

Son estomac se tordit ; ses jambes le lâchèrent. Un bang retentit autour de lui et au sein de son être. Du moins, c’est l’impression qu’il eut. L’enfant hurla comme un damné. Le pigeon l’abandonna pour voler au-dessus de lui.

Puis, un visage. Juste devant.

De qui ? De quoi ? Il fit un pas en arrière, mais ça reculait avec lui ! L’oiseau choisit ce moment pour se poser sur sa tête. Le corps tendu comme un arc, Damien cessa tout mouvement. Il balbutia :

« Je, je... »

Un rugissement lui répondit sous forme d’un écho proche. La bile remonta dans sa gorge. Bon sang, que devait-il faire ? S’agenouiller ? Courir ? Ou bien fermer les yeux pour de bon ?

L’enfant porta les mains à son cou. Une douleur atroce s’y nichait. Il laissa échapper un râle, qui ressemblait au grésillement d’une radio mal réglée. Enfin, il s’entendit dire, avec une voix désincarnée :

« J’ai manqué à mon devoir ! Chaque roche, chaque brique rougira de mon sang pour rétablir l’équilibre ! Il se mélangera aux larmes de la ville ! »

Ses paroles n’avaient aucun sens, mais Damien les comprenait parfaitement. Son être était au paroxysme de la démence. Puis le pigeon, qu’il avait oublié, poussa un ultime roucoulement avant de tomber entre ses paumes moites. Mort.

Il cria de nouveau ; son innocence se liquéfia et s’enfuit dans les ruelles de Belfort. Il gisait toujours sur la terrasse, là-haut. Le Lion dévorait son énergie pour continuer à protéger la Ville qui pleure – et parce que cette fichue flèche l’avait blessé. Il avait emporté le pigeon et ce serait son tour.

« Que le macadam s’en nourrisse et consolide le siècle qui supporte Béfô ! Ainsi, le suivant ne trouvera pas que des ruines ! Ainsi, le Gardien pourra prendre sa retraite ! »

Béfô… La Ville qui pleure. Béfô, nommé encore de cette façon par les anciens Francs-Comtois.

Damien haleta, se raidit et fut absorbé par la lumière. Son corps et celui du pigeon ne retournèrent pas à la poussière, mais au grès rose. Quant à leurs fantômes, seul le Lion les connaissait. L’asphalte de la ville était repu, lui aussi.

Au loin, sur un tertre rendu boueux par la pluie, un unique témoin assista à la scène. La fillette écarquilla les yeux, mais du haut de ses quatre ans, elle ne comprit pas pourquoi le garçon disparaissait dans le sol de la terrasse. Une lueur brève l’avait éblouie également et lui causa une légère migraine. Lorsque sa mère l’appela d’une voix énervée, elle finit par lui obéir et faillit glisser en descendant.


Texte publié par Aislune S., 3 décembre 2017 à 19h51
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