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Tome 2, Chapitre 48 Tome 2, Chapitre 48
Immobile dans le couloir désert, je tendis l’oreille en quête du moindre mouvement. Sans grande surprise, beaucoup de Gærs grelottines faisaient partie des expéditions et il ne devait guère rester plus qu’Elyam au manoir. Je crus percevoir un quelconque bruit de papier en provenance de son bureau, mais rien de plus. Rassurée, je rejoignis sur la pointe des pieds la salle dédiée aux Processus et poussai la porte dans mon dos, sans oser la claquer pour ne pas attirer l’attention. Un frisson me parcourut à la vue du fauteuil et de ses sangles, puis je me ressaisis, me dirigeant vers les nombreux rangements. De mémoire, j’ouvris un premier meuble, mais n’y trouvai que compresses et bandages. Celui d’à côté, en revanche, me révéla ce que je cherchais : les flacons de réactif. Tant qu’il en resterait, Chäsgær continuerait à produire et former des assassins. Sans eux, nous serions la dernière génération de Mutilés et avec nous s’éteindrait toute chance pour l’humanité d’annihiler le pouvoir. Sans autre option, elle serait contrainte d’accepter la cohabitation. Sans réactif, Aën n’aurait jamais à se damner. Il y avait toutefois un problème : dans le placard ouvert ne trônaient que sept fioles, une pour chaque héritage encore testé. C’était peu, bien trop peu. Dinaë avait parlé de quatre ou cinq années avant la pénurie, or il n’y avait même pas là de quoi faire un Gær complet de chaque lignée. Je pestai. Elyam devait ranger le reste des réserves ailleurs et je ne pouvais détruire ces flacons avant d’avoir déniché les autres, sous peine de voir mon plan démasqué si, d’aventure, il me fallait rejoindre ma cellule avant d’avoir fini. Je me rassurai toutefois : en dehors des chambres, l’infirmerie ne comptait que le bureau de la responsable, à l’entrée, en plus de cette pièce. Ranger les réactifs à l’autre bout du couloir serait absurde, les flacons manquants devaient simplement être dans un autre placard. Il me fallait me montrer patience et méthodique. La pièce n’était pas bien grande, si je demeurais discrète, j’aurais sans doute le temps de tout fouiller avant que l’on ne remarquât mon absence.
    
    J’ouvris un à un chaque tiroir, porte, huche et mis la main sur une collection impressionnante d’onguents et potions, la réserve de seringues et aiguilles, nombreux linges et récipients en tous genres... mais aucun autre flacon de réactif que ceux déjà mis de côté sur un plan de travail. L’énervement montait en même temps que l’angoisse à mesure que je m’imaginais devoir renoncer à mon seul plan. Je n’aurais pas d’autre chance : une fois libérés, mes gardiens s’empresseraient de rapporter mes actes. Je perdrais à coup sûr le peu de liberté dont je disposais. Je ne pouvais pas renoncer. Il s’agissait là de la seule aide que je pouvais fournir aux Éthérés, abandonner là serait renier tous mes espoirs, mes convictions. Je jurai en reprenant mes recherches depuis le début. Faisant fi de toute discrétion à mesure que les minutes s’écoulaient, j’écartai les remèdes dans un concert de tintements en espérant dénicher au fond des étagères ce que je cherchais tant. Il n’y avait que là que ces flacons avaient pu m’échapper ! Or, ils me demeuraient cachés. Je refis un tour rapide des différents placards avant de revenir aux rangements des seuls pots et bouteilles de la pièce. Ils étaient forcément là ! Le cœur battant, les mains tremblantes, j’en étais à vider méticuleusement les étagères quand une voix dans mon dos me surpris.
    
    - Selën ? Qu’est-ce que...
    
    Trop tard. Mon temps était écoulé et j’avais échoué. Une fois encore. Comme toujours.
    
    Non ! Je ne pouvais me laisser faire, je ne pouvais abandonner une fois de plus le pouvoir. Chäsgær vidée de la plupart de ses chasseurs, personne ne pouvait plus rien contre moi. J’avais un devoir à accomplir, mon véritable devoir de Gær, celui de protection des créatures menacées. Je me redressai vivement sur mes deux pieds, envoyai les flacons de réactifs voler à travers la pièce d’un revers de main, puis bondis sur Elyam. Un bras en travers de ses clavicules pour la plaquer au mur et ma paume sur sa bouche afin de lui interdire tout appel à l’aide, je me retins juste à temps de crier et sifflai entre mes dents.
    
    - Où sont les autres flacons ?
    
    Les yeux écarquillés de terreur, la guérisseuse demeura immobile, l’incompréhension illuminant son visage. Je risquai un coup d’œil par la porte ouverte, jaugeant du temps dont je disposais encore avant de devoir faire face à mon échec. N’avisant aucun curieux, je poussai l’huis du bout du pied et revins à la femme qui tremblait sous mes mains.
    
    - Je ne veux pas avoir à vous faire de mal, Elyam, mais je veux des réponses. Si vous appelez, ça finira mal pour tout le monde.
    
    Le léger acquiescement sous ma prise me rassura.
    
    - Où sont les autres flacons de réactifs ? Je n’ai trouvé que ceux du test...
    
    Avec précaution, j’écartai ma paume de sa bouche sans la retirer complètement. La guérisseuse prit plusieurs inspirations courtes avant de bredouiller.
    
    - Il... Il n’y a pas d’autres flacons.
    
    La rage qui explosa en moi me poussa à la rudoyer contre le mur.
    
    - Ne me prenez pas pour une imbécile. Il y avait tout juste de quoi faire trois ou quatre Processus dans ces flacons. Dinaë a annoncé un épuisement des stocks pour dans plusieurs années, pas quelques mois. Où est le reste ?
    
    Pétrifiée, la Gær ne prononça pas un mot de plus, lèvres pincées en signe de résistance. Elle savait. La peur ou l’incompréhension pures m’auraient fait douter de son implication, pas ce signe d’opposition. Elyam protégeait elle aussi le secret, ce secret qu’il ne fallait surtout pas me dévoiler, même soumise à ma colère. Le pouvoir sombre bouillonnait en moi, avide de réponses, affamé d’en découdre. Je le domptai pourtant. Réduire à néant l’héritage d’Elyam ne lui accorderait que plus de chance de me résister, alors qu’avec le pouvoir lumineux... J’invoquai le chant glorieux jusqu’à ce qu’il emplît la pièce, me rendant sourde à toute autre chose, et l’écrasai sur ma proie avec la même vigueur que mon propre corps.
    
    Montre-moi !
    
    La vieille femme hoqueta, clignant des paupières frénétiquement. Elle luttait, mais c’était en vain. Nos héritages n’avaient aucune commune mesure et la magie était toujours plus encline à m’obéir plutôt qu’à ses tortionnaires. Le regard désespéré, luttant pour ravaler les mots qui s’apprêtaient à lui échapper, la guérisseuse sortit enfin de son mutisme.
    
    - Il... Il faut d’abord... verrouiller... l’entrée.
    
    Avec méfiance, je m’écartai d’elle et la regardai fermer à clef l’unique sortie de la pièce. Elle demeura figée un long moment, résistant de toutes ses forces contre la volonté du pouvoir, ma volonté.
    
    Montre-moi.
    
    Le rappel de mon chant victorieux la fit tressaillir et elle traîna les pieds jusqu’à une haute étagère, le souffle court et le visage brillant. À gestes saccadés, elle tâtonna le fond du meuble et un déclic se fit entendre. Un regard éperdu glissa sur moi. Je ne pouvais qu’admirer sa résistance, mais la force de ses convictions me contraignait à la violenter. J’écrasai une fois de plus mon pouvoir sur le sien afin de la faire flancher et elle agrippa le meuble en réponse, le tirant vers elle. Je m’attendais à ce que la lourde masse de bois et d’instruments qu’elle contenait résistât, or il n’en fut rien. Elle glissa en silence comme si elle ne pesait rien entre les doigts âgés. Aussitôt, le confinement magique de l’infirmerie se brisa et un remugle malsain fit tressaillir le pouvoir jusqu’au plus profond de mon être. Le cœur battant, la gorge nouée, je fixai la gueule obscure qui s’ouvrait dans le mur, derrière les étagères écartées.
    
    - C’est... c’est en bas...
    
    J’avançai d’un pas incertain vers l’entrée secrète. Un cri d’alarme résonnait à travers la magie, m’incitant autant que me décourageant à poursuivre. Parvenue au niveau d’Elyam, celle-ci posa sans force une main tremblante sur mon bras.
    
    - Selën... N’y va pas...
    
    Même ainsi, dominée, démasquée, elle continuait à protéger son secret. J’étais donc sur la bonne voie. Cette chose que je ne devais pas découvrir, celle qui me conforterait dans ma lutte en faveur des Éthérés, se trouvait en bas de ces marches de pierres qui disparaissaient dans les entrailles de Chäsgær. Avec un sourire victorieux, je me dégageai du contact de la traitre et m’enfonçai dans les ténèbres.
    

Texte publié par Serenya, 1er décembre 2020 à 08h55
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