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Tome 2, Chapitre 47 Tome 2, Chapitre 47
Je n’étais pas certaine de préférer beaucoup plus l’attention oppressante d’Elyam de la peur que je décelais chez les autres Gærs. Le colosse parti, la guérisseuse avait grandement revu les consignes me concernant. S’il demeurait toujours deux personnes avec moi, certainement pour ne pas avoir à répondre d’un incident devant Gær Toyën si je profitais d’un relâchement de la sécurité, ils avaient de toute évidence pour consigne d’au moins parler entre eux, si ce n’était pas de me faire la conversation. Quand Elyam était là, elle s’appliquait à me noyer dans de grands échanges triviaux, sans doute pour me rendre sourde à ce qui se passait en dehors de ma chambre. Je n’étais pas dupe. Les bruits de couloirs parvenaient tôt ou tard à mes oreilles et l’application qu’ils mettaient à me tenir dans l’ignorance ne les rendaient que plus suspects. S’ils étaient si sûrs d’être du côté de la justice, pourquoi s’en cacher ?
    
    Les rumeurs allaient bon train concernant les camps frontaliers. Parfois, certaines se contredisaient, mais toutes allaient globalement dans le même sens : les équipes progressaient rapidement, sans trop de blessés de leur côté, encore moins de perte. Leur tableau de chasse, en revanche, était vertigineux et la nausée me saisissait à chaque fois que je surprenais un décompte des nouvelles victimes. Par moments, la colère était si forte que je rêvais d’invoquer une meute de crok’mars pour la lâcher sur ces monstres qui célébraient leur barbarie. La plupart du temps, la douleur m’étouffait bien trop pour ne serait-ce que répondre aux discours idiots d’Elyam, alors je n’aspirais qu’à me rouler en boule et disparaître.
    
    Je pensais que les choses ne pouvaient être pire jusqu’à ce qu’Aën et Daenon débarquassent dans mon étrange prison. Le petit était enchanté de me retrouver et, pendant un instant, je crus pouvoir partager cette joie. Puis il commença à gesticuler... Il s’inquiétait de ces blessures qui m’empêchaient de rejoindre les autres, s’extasiait de la victoire écrasante que Chäsgær remporterait si j’étais avec eux. Je crispai les mâchoires pour retenir le flot de bile qui demandait à être libéré et me répétai sans cesse qu’Aën était innocent. C’était le manoir et ses professeurs qui le transformaient d’enfant traumatisé en chasseur en herbe déjà avide de proies. Et cette idée, plus qu’aucune autre, me révoltait. Aën n’était pas un jouet de Chäsgær, il avait déjà plus que payé les frais de cette guerre insensée. S’il s’en était sorti, c’était uniquement grâce à moi ! Sans moi, Alrüs l’aurait abandonné aux crok’mars sans même soupçonner qu’il pût être dans les bois. Sans moi, Alrüs n’aurait pas même été là ! Je l’avais sauvé, et je ne l’avais certainement pas fait pour le voir emprunter cette même voie du sang qui m’avait damnée. J’avais vaincu Argöth pour que lui et les autres candidats n’eussent jamais à passer le Processus ! J’avais été trompée, aveuglée par l’idée de le protéger, de les protéger tous. Aën était à moi, jamais je n’accepterais qu’Elyam posât un jour les mains sur lui. Jamais !
    
    - Il dit qu’il aime bien tous les nouveaux candidats parce qu’il peut leur apprendre plein de choses alors qu’ils sont plus vieux que lui.
    
    La remarque fit rire Daenon et m’arracha à mes pensées.
    
    - Je crois que tu aimes un peu trop te pavaner, mon grand...
    
    Mon regard allait du petit à son responsable sans comprendre.
    
    - De nouveaux candidats ?
    
    Daenon hocha la tête et il répondit trop vite pour qu’il s’agît de la traduction des gestes d’Aën.
    
    - Oui, nous n’avions plus eu autant de jeunes depuis des décennies. Forcément, avec tous les domiciliés qui ont ratissé leurs régions en rentrant...
    
    Étais-je horrifiée ? Indignée ? Désespérée ? Je ne le savais plus moi-même. Je bouillais de l’intérieur et cela devrait sortir tôt ou tard, mais pas devant Aën.
    
    - Attends mon grand, tu vois bien que... Selën ? Tout va bien ?
    
    Je levai un regard perplexe vers Daenon qui désigna discrètement sa joue. Je portai une main curieuse à la mienne et la découvris humide. Je m’empressai de passer une manche sur mon visage pour me ressaisir.
    
    - Je ne crois pas que ce soit le bon moment pour ça, Aën...
    
    - Qu’est-ce qu’il a dit ?
    
    Daenon parut embêté un moment avant de traduire, manifestement gêné.
    
    - Il dit qu’il fait le vœu tous les soirs d’être un crok’mar pour pouvoir rejoindre la meute d’Alrüs et chasser avec vous deux.
    
    Un frisson glacé me parcourut l’échine.
    
    - Jamais !
    
    Mon éclat soudain surprit mes visiteurs et le Gær recula de deux pas, mains levées entre nous. Je l’ignorai pour m’agenouiller devant le petit, doigts ancrés à ses épaules.
    
    - Ça n’arrivera jamais, Aën, j’y veillerai. Ce n’est pas une bonne chose d’être Gær, tu as le droit d’espérer bien mieux comme avenir. Je ne veux pas que tu deviennes un assassin, tu m’entends ?
    
    Choqué, l’enfant demeurait figé tandis que sous mes paumes je sentais l’étincelle de sa magie s’agiter. C’était à cause d’elle qu’il pourrait un jour supporter le Processus et qu’on le lui imposerait. Une seconde, l’idée enivrante de tenter de la détruire me saisit. Sans elle, Aën serait hors de danger. Était-ce possible ? Cela serait-il sans conséquences pour lui ? La question ne se posa finalement plus quand le petit se dégagea avec un air déterminé et des gestes rapides.
    
    - Que dit-il ?
    
    - Aën, arrête ça. Viens ici.
    
    Daenon m’ignorait pour tendre la main à son protégé, l’invitant à s’écarter de moi.
    
    - Je n’ai pas l’intention de lui faire de mal. Que dit-il ?
    
    La gestuelle changea de destinataire et je vis l’homme serrer les mâchoires.
    
    - Viens ici et je lui dirai.
    
    Aën leva les yeux au ciel et traîna les pieds pour rejoindre son responsable avant de reproduire les gestes qui m’étaient destinés.
    
    - Il dit...
    
    Inquiet, Daenon recula encore vers la porte, entraînant le petit avec lui.
    
    - Il dit que c’est ce qu’il veut, lui. Il veut être Gær pour protéger les enfants, comme tu l’as fait avec lui. Et...
    
    Il s’interrompit le temps de quelques mouvements supplémentaires.
    
    - Et surtout, il veut être Gær pour te protéger et que tu ne sois plus tout le temps triste...
    
    Interloquée, j’observai Aën sans parvenir à répliquer.
    
    - Ça suffit pour aujourd’hui, nous reviendrons un autre jour. Tu as besoin de te... reposer.
    
    Aën protesta et rechigna quand son responsable le retint, lui interdisant son câlin de départ, puis il me fit un vague signe que j’imitai sans y penser vraiment, sidérée. Toutes ces années, j’avais imaginé qu’il suffirait de vaincre Argöth, ou de m’y opposer pour protéger l’enfant et ses camarades de leur destin. C’était sans compter Chäsgær et ses méthodes sournoises. M’opposer au Processus d’Aën n’aurait aucun sens s’il le réclamait lui-même.
    
    J’avais espéré que la conquête du nord s’essoufflerait vite face à l’envergure titanesque de la tâche, mais force m’était de constater que l’enthousiasme des premiers jours ne retombait pas, loin de là. Et je découvrais désormais que la prochaine génération trépignait de se joindre à la bataille. Les Éthérés n’avaient pas la moindre chance sans Argöth. Le pouvoir, et notre monde avec lui, étaient condamnés. La guerre se poursuivrait jusqu’à l’extermination totale et, au rythme où elle progressait, j’en verrais sans doute les conséquences de mon vivant.
    
    Alrüs avait choisi de demeurer fidèle à Chäsgær, Aën ne comprenait même pas qu’il pût exister une autre voie, Dinaë, Elyam et tous les autres me prenaient pour folle... J’étais seule. Seule à comprendre que nous courrions à notre perte, seule à souffrir de cette infamie, seule à vouloir encore lutter, seule à pouvoir faire la différence...
    
    Je ne pouvais me rendre sur place parce que, malgré tout ce qu’ils m’inspiraient, je ne pourrais me résoudre à aider les Éthérés à massacrer les Gærs et les inciter à fuir ne ferait que repousser l’inéluctable. Je ne pouvais tous les sauver, comme je ne pouvais retenir les Gærs, mais j’étais détenue à l’infirmerie, sanctuaire du Processus. Si la prochaine génération était déjà aussi avide de sang d’Éthérés que ses aînés, il m’était impensable de les laisser faire, de les regarder devenir des monstres. Aën ne se salirait pas les mains, tout comme il ne participerait jamais à la perte de ce monde. Je ne pouvais venir au secours des Éthérés directement, néanmoins j’étais en mesure de leur accorder une aide qui, je l’espérais, leur permettrait de survivre à l’écart des Hommes, comme dans les Îles Cristal. La dernière carte que j’étais capable d’abattre... Je laissai cette froide détermination qui coulait en moi attiser le pouvoir lumineux avant de l’abattre violemment sur mes deux gardiens du moment.
    
    Ne bougez pas. Ne dites pas un mot.
    
    Leurs yeux écarquillés par la peur, en contradiction avec leur attitude parfaitement immobile, me convainquit de leur obéissance et je me glissai sans la moindre hésitation dans le couloir de l’infirmerie.
    

Texte publié par Serenya, 24 novembre 2020 à 09h36
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