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Tome 2, Chapitre 45 Tome 2, Chapitre 45
Je fixai la page blanche sur laquelle j’avais seulement tracé une ligne dans toute sa longueur. J’avais dans l’idée de séparer mes certitudes de mes suppositions concernant les Éthérés afin de me décider à intervenir ou non dans cette nouvelle purge, mais je réalisai qu’en vérité je ne savais de quel côté classer mes pensées. Une extermination invoquerait un nouvel Argöth en représailles, j’en étais convaincue. Tenais-je cela du pouvoir, que ce fût une déclaration véridique comme un mensonge manipulateur, ou cette idée s’était-elle ancrée en moi au fil de mes échanges avec messire Osran ? J’étais sûre et certaine de cette issue qui m’effrayait. Pourtant, si les aveux de Dinaë étaient vrais, il n’y avait rien à craindre : Argöth n’était pas un avatar de la vengeance du pouvoir, seulement une créature dont on avait mal compris, et donc mal détruit, la magie. Cette erreur réparée par mes soins, il ne pourrait réapparaître. Le pouvoir cherchait-il donc à me faire peur ou, au contraire, me prévenait-il de la catastrophe imminente ? Comment savoir ? Argöth avait parlé de me libérer, il avait été jusqu’à attaquer le manoir pour cela. Était-ce parce qu’il voyait en moi un être à arracher à l’influence des Gærs ou cherchait-il simplement à me retourner contre mes pairs ? Il avait fait de même avec chacun des héritiers d’Ænya qui étaient apparus ces derniers siècles. Était-ce parce que nous étions particuliers à ses yeux ou seulement plus facile à manipuler du fait de notre sensibilité au pouvoir ? À la suite de ces attaques, mes prédécesseurs avaient tous été exécutés. Domination d’une magie trop puissante ou personnes devenues trop gênantes après leur rencontre avec le Dévastateur ? Ma vie n’était-elle bâtie que de mensonges ou le pouvoir m’avait-il trompé au fil des années ? Instinctivement, ma confiance allait à la magie qui m’avait toujours paru honnête, incapable de tromperies. Son langage était un échange de sentiments, de sensations, comment pourrait-elle duper son interlocuteur ? Néanmoins, accorder d’office plus de crédit aux créatures qui m’avaient effrayée toute mon enfance et jalonnaient nos vies de cadavres, n’était-il pas justement une preuve de son emprise ? Pourtant le pouvoir m’avait aidé à éliminer Argöth, et il m’avait poussée à détruire le draë quand il aurait pu me convaincre d’invoquer sa forme Éthérée... Pourquoi se détruirait-il lui-même s’il cherchait à nous exterminer ? Pour autant, reconnaître qu’on me mentait encore, qu’on me déclarait folle afin de me voir douter au lieu de me dire la vérité était trop pour moi. Si complot il y avait, où s’arrêtait-il ? Dinaë et Gær Toyën seraient assurément en son cœur, mais Elyam ? Mes gardiens ? Alrüs ? Pourquoi me cacherait-on quelque chose que tous sauraient ? Cela n’avait aucun sens. Alors pourquoi étais-je la seule à voir que quelque chose clochait ?
    
    Je tournais en rond, prisonnière de cette certitude que l’on me trompait sans pouvoir supporter d’incriminer l’un ou l’autre camp. Alors je demeurais la main en l’air, incapable de noter quoi que ce fût dans aucune des colonnes. Les coups frappés à la porte me sauvèrent de mon labyrinthe. Mon compagnon fit irruption dans la pièce en poussant devant lui un jeune garçon à l’air timide.
    
    - Regarde qui a enfin le droit de venir te rendre visite !
    
    Il me fallut cette présentation pour reconnaître Aën dont les traits s’illuminèrent dès qu’il m’aperçut.
    
    - E-ën !
    
    Je reposai carnet et mine sans y penser, sidérée de constater à quel point le petit avait changé depuis la dernière fois que je l’avais vu, une éternité plus tôt. Il avait l’air d’un jeune garçon épanoui et en pleine forme, malgré son histoire et l’avenir qui l’attendait. Déjà, il bondissait vers moi en agitant ses mains en tous sens.
    
    - Daenon est avec moi, vous pouvez retourner à vos occupations.
    
    Les Gærs mogwïns n’hésitèrent qu’une seconde aux paroles d’Alrüs et se contentèrent de donner les noms des deux prochains gardiens à appeler avant leur départ. Je n’écoutais guère plus leur échange, absorbée par les gesticulations d’Aën que son responsable traduisait. Un pincement au cœur me saisit quand me revinrent en mémoire toutes les occasions où je m’étais promis d’apprendre sa gestuelle sans jamais rien en faire au final. Était-il trop tard ? Laisserait-on vraiment Aën me rendre visite régulièrement ou bien servait-il seulement d’excuse à mon compagnon qui m’avait tout l’air de préparer quelque chose. Assis à l’écart, il semblait attendre que le petit en eût fini avec son flot d’anecdotes. Il avait réussi ses premiers tirs, battu au corps-à-corps tel ou tel camarade, bien récité ses leçons... Autant de détails qui me rappelaient qu’il était dans un autre monde et son enthousiasme témoignait de l’endoctrinement fort des plus jeunes. Remettrait-il un jour en cause la dangerosité des Éthérés ? S’il gardait des souvenirs de notre rencontre, cela était peu probable. Quand bien même, existerait-il encore des Éthérés quand viendrait le jour de sa première chasse ? À défaut de sauver le monde, cette purge aurait-elle au moins l’intérêt d’épargner Aën ? Mais pour lui offrir quelle vie ? Je préférais ne pas y penser.
    
    Le petit conclut son long monologue sans suite logique en m’expliquant à quel point il avait hâte d’un jour partir en chasse avec moi. Mon sang se glaça et je me figeai un long moment sans pouvoir répondre. Je m’apprêtais à le contredire, toutefois dans son regard brillait tant d’espoir et de fierté que je n’eus pas le cœur à le confronter à la réalité. Je me contentai de passer une main dans ses cheveux pour les ébouriffer.
    
    - Moi aussi, mon grand. Je t’apprendrai tout ce que je sais.
    
    Je me brûlai la gorge à la bile que charrièrent ces mots, mais le bonheur manifeste d’Aën valait bien ce menu sacrifice.
    
    Après son compte-rendu, le petit m’assaillit de questions sur mon absence. Ne sachant pas ce que nos mentors accepteraient de m’entendre dire ou non, je préférai éviter le moindre ennui à Aën en lui racontant que j’avais seulement eu beaucoup de travail à Blanchiles et lui promis de l’y emmener un jour. Quand le silence s’installa finalement, trahissant que le petit avait étanché sa curiosité, Alrüs se leva et adressa un signe à Daenon avant de sortir sans un bruit. Le Gær attrapa son protégé par les épaules pour s’assurer son attention.
    
    - Nous allons laisser Selën maintenant, mais il faut attendre le signal d’Alrüs dans une autre pièce sans faire de bruit, d’accord ?
    
    Manifestement déjà averti, le petit hocha la tête et me fit un câlin bref avant le retour de mon compagnon.
    
    - La chambre en face est libre et il n’y a personne à l’horizon.
    
    Les deux invités s’éclipsèrent, Alrüs remerciant Daenon en posant une main sur son épaule quand ils se croisèrent. La porte close, nous étions seuls, pour la première fois depuis l’examen de Dinaë.
    
    - Enfin !
    
    Mon camarade se laissa tomber sur mon lit avec un soupir satisfait.
    
    - Nous n’avons pas beaucoup de temps : plus nous abusons, plus nous risquons de nous faire prendre.
    
    Sa remarque me fit sourire.
    
    - Aën a réellement le droit de me rendre visite ?
    
    Un rictus en coin me répondit.
    
    - Je ne suis plus à un mensonge près aujourd’hui.
    
    Il roula sur le côté avec un gloussement fier et son expression se fit bien plus sombre tout à coup.
    
    - Toyën ne veut pas que tu sois informée de nos plans. Je crois qu’il craint que tu ne préviennes les Éthérés, ou quelque chose dans ce genre. Je refuse de faire comme si de rien était devant toi ou de te cacher quoi que ce soit, tu as les idées suffisamment embrouillées comme ça.
    
    Mon cœur accéléra soudain. Avais-je vu juste ? Alrüs était-il donc lui aussi dans le complot ?
    
    - Les premières expéditions vers les Monts Sauvages sont prêtes à partir. Bien sûr, la meute d’Aëlya est en première ligne et... Toyën s’attend à ce que je les accompagne.
    
    Ma surprise quant à la nature de cet aveu trompa le jeune homme qui se redressa pour se justifier précipitamment.
    
    - Il est hors de question que je parte. Tu as bien plus besoin de moi qu’Aëlya et les autres. C’est toi ma meute, pas eux.
    
    Si elle avait l’air sincère, sa déclaration ne suscitait pas moins chez lui une inquiétude manifeste. Quand il comprit à mon expression que j’avais saisi son trouble, son regard dériva sur ses doigts qui effleuraient les mien avec retenue.
    
    - Toyën n’approuve pas ma décision. Il n'approuve pas grand chose me concernant ces derniers temps, d’ailleurs.
    Il haussa les épaules dans une indifférence mal feinte.
    
    - Nous n’avons jamais été d’accord sur beaucoup de points, lui et moi, et j’avoue que je prenais presque ça pour un jeu à force, mais... C’est la première fois qu’il menace de sévir. Je crois qu’il te soupçonne de me manipuler pour m’écarter de la purge. Si je ne pars pas demain, il me considèrera moi aussi sous influence. Avec un peu de chance, nous serons voisins de chambre. Nous n’avons plus qu’à créer un code pour communiquer en tapant sur les murs !
    
    Son clin d’œil complice et son sourire en coin ne suffirent pas à masquer l’horreur de ce qu’il racontait : Gær Toyën avait si peur de moi qu’il se méfiait désormais d’Alrüs. Étais-je à ce point dans l’erreur ou cherchait-il à tous prix à nous réduire au silence ? Mon expression soucieuse étouffa toute tentative de mon compagnon pour alléger l’atmosphère.
    
    - Hey, ne t’en fais pas. En vérité, je doute qu’Elyam nous interdise de nous voir une fois Toyën et les autres partis. Nous aurons tout le temps nécessaire pour nous occuper de toi.
    
    Et en faisant cela, il perdrait la confiance du colosse et les répercussions pourraient également atteindre Elyam si elle se faisait vraiment notre complice. Pourquoi Alrüs prendrait-il de tels risques ? Craignait-il que j’eusse raison ou croyait-il à ce point en Chäsgær pour tout risquer afin de me ramener dans leur droit chemin ?
    
    - Je dois te poser une question...
    
    L’air surpris d’Alrüs me répondit.
    
    - Tu n’es vraiment au courant de rien ? Tu peux me le jurer ?
    
    Un sourire indulgent étira les lèvres de mon compagnon tandis que ses doigts glissaient sur mes cheveux d’un air rêveur.
    
    - Je n’étais pas au courant d’Ænya et je connais trop la manière de faire de Toyën pour assurer que Dinaë et lui n’ont aucun secret pour nous. Ce serait terriblement naïf d’affirmer un truc pareil. Je sais aussi que je les ai vus s’inquiéter pour chacun des nouveaux qui partaient à leur première chasse, je les ai vus pleurer et porter le deuil de chacun de ceux qui ne sont jamais rentrés. Toyën est sévère et bourru, mais comme le serait n’importe quel père contraint d’observer ses enfants courir vers le danger en riant. Et Dinaë a toujours eu à cœur de s’assurer qu’aucun de nous ne soit bousculé dans l’enchaînement des Processus. C’est eux qui m’ont élevé, Selën. Ils sont autant mes parents que tous les autres sont mes frères et sœurs. Nous sommes une grande famille, jamais je ne douterai d’eux. Quels que soient leurs secrets, ils n’existent que pour nous protéger.
    
    Ainsi Alrüs était dévoué à nos mentors... Je croyais en son innocence, en sa volonté d’occulter ce qu’on ne voulait pas qu’il sût sans se poser de questions. Alrüs était bien trop attaché à Chäsgær pour la remettre en cause et c’était exactement pour cela que je ne pouvais le laisser se compromettre. S’il m’avait suivi par conviction, les choses auraient été différentes, mais là il prenait le risque de se condamner simplement parce qu’il était mon partenaire de chasse. Je ne pouvais accepter qu’il perdît tout ce qui comptait le plus à ses yeux, à cause de moi. Je ne pouvais le laisser faire.
    
    - Selën ?
    
    Le ton inquiet me laissa supposer que quelque chose dans mon comportement m’avait trahie. Lentement, je m’emparai de la main de mon compagnon et nos doigts restèrent noués entre nous deux.
    
    - Je suis désolée...
    
    Je n’avais pas la moindre envie de faire le nécessaire et déjà ma gorge se nouait. Je n’avais pourtant pas le choix, il le fallait, pour protéger Alrüs, pour qu’il ne finît pas à son tour en une simple date dans une colonne « exécution »...
    
    - Selën...
    
    Je plongeai en mon être, dans ce recoin honni où mes ténèbres colmataient la brèche ouverte par Dinaë. Le cœur au bord des lèvres, je rappelai à moi les ombres et laissai la lumière se déverser à nouveau dans mon corps. Hoquetant, je retrouvai avec soulagement les murmures crok’mars dissonants et me noyai dans le pouvoir pour fuir le souvenir de Cro.
    
    - Non, Selën, ne fais pas ça...
    
    Maladroitement, j’envoyai mon chant contre les chuchotements.
    
    Pars avec Aëlya.
    
    Un frisson parcourut Alrüs jusque dans ses doigts qui se crispèrent.
    
    - Ne m’y oblige pas, Selën. C’est à moi de choisir sur qui je veux veiller.
    
    Je serrai les mâchoires, encaissant plus de lumière afin de le contraindre à flancher. Je ne tenais pas à faire étalage de mes sentiments ou pensées, néanmoins le capharnaüm que charriait mon pouvoir me fit perdre le contrôle de ma langue.
    
    - Je suis condamnée. Je ne pourrai jamais plus leur faire confiance et ils ne pourront tolérer mes propos bien longtemps. Je sais ce qui m’attend et je refuse que tu subisses le même sort.
    
    Mon compagnon hoqueta, trop occupé à lutter contre mon influence pour répondre. Je préférais autant que les choses se passassent ainsi. J’assemblai toute la lumière que je trouvai en moi et l’envoyai étouffer le pouvoir d’Alrüs.
    
    Tu appartiens à la meute d’Aëlya. Veille sur elle.
    
    Mon compagnon résista un moment, refusant de me lâcher la main. Finalement, le calme revint dans le pouvoir contenu dans la chambre et le jeune homme se leva. Nauséeuse, je me roulai en boule dans un recoin de mon lit, incapable de regarder Alrüs me quitter. Le claquement sinistre de la porte confirma mon amère victoire.
    

Texte publié par Serenya, 10 novembre 2020 à 08h30
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