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Tome 2, Chapitre 44 Tome 2, Chapitre 44
Retranchée dans un coin de mon lit, le regard perdu dans le vague, je m'appliquais à trier mes pensées en faisant abstraction des deux Gærs mogwïns postés dans la pièce, occupés à lire. Gær Toyën avait beau être indulgent, il ne pouvait tolérer ce que j’avais fait à Dinaë. Je lui avais assuré que jamais je ne serais capable, ni ne voudrais, réitérer mon acte sur un autre, pourtant il ne pouvait prendre aucun risque. Et la peur qui illuminait chaque regard posé sur moi lui donnait raison. Deux Gærs occupaient sans cesse les lieux pour s’assurer que je n’effleurais personne. Alrüs et Elyam se présentaient aussi souvent que possible, contre l’avis du colosse. Je comprenais qu’il ne pouvait approuver le risque que prenaient deux éléments aussi importants pour Chäsgær en me côtoyant, mais je leur étais reconnaissante de le faire. Les Gærs désignés par mon mentor étaient tous des administratifs aux compatibilités trop faibles pour représenter une véritable perte. Je ne les connaissais guère plus que de vue et la crainte que je leur inspirais n’aidait pas à ouvrir un quelconque dialogue. Toujours plus enfermée, toujours plus seule, le silence bourdonnant du pouvoir sombre alentour comme l’omniprésence de mes gardes silencieux me rappelaient les ténèbres et les monstres cachés dans l’ombre de ces cauchemars qui avaient marqué mes premières années à Chäsgær, leur conférant un aspect prophétique qui faisait courir des frissons glacés le long de mon échine à chaque fois que j’y pensais.
    
    Je chassai aussitôt cette réflexion et posai un regard en coin sur le carnet qui trônait à mon chevet. Elyam me l’avait confié pour que j’y notasse toutes mes interrogations, mes craintes, mes soupçons à l’égard des Gærs et de Chäsgær afin d’y revenir avec moi et d’y traquer ce qu’ils qualifiaient « d’influence du pouvoir ». Or, en près d’une semaine, je n’y avais pas inscrit un seul mot. J’en étais incapable. Je craignais que me confier ainsi ne les aidât que mieux encore à me mentir pour m’amadouer. Et cette seule pensée me suffisait à craindre que le colosse eût vu juste à mon sujet. Comment pouvais-je être la seule à remettre en question les actes de notre organisation, nos actes ? Comment pouvais-je être la seule à m’interroger après des siècles de traque des Éthérés ? Un mensonge pouvait-il vraiment tromper tant de personnes aussi longtemps ? Se satisfaisaient-ils tous d’évoluer dans une illusion... ou bien était-ce seulement moi qui m’égarais ? Écouter le pouvoir était-il vraiment un tort ou bien m’ouvrais-je au contraire à une perception plus vaste de notre monde, de ses enjeux ? Mon sang se glaça à la petite voix insidieuse qui se glissa dans mes pensées. Je n’étais pas la première à écouter le pouvoir, à me révolter contre les Gærs, mais on disait de ces personnes que la magie les avait dominées et on les exécutait. N’était-ce là qu’un mensonge de plus pour se débarrasser des être gênants, de ceux qui avaient le malheur d’exprimer une autre opinion que celle de Chäsgær ? Je m’en voulus aussitôt d’avoir eu pareille pensée. Gær Toyën n’était pas un tyran assoiffé de sang et j’avais déjà eu l’occasion d’observer les changements réels du pouvoir chez ceux qui sombraient. Depuis notre échange avec mon mentor, je doutais de tout, tout le temps, et surtout de moi-même. Si je ne pouvais pas même avoir confiance en mes propres déductions, alors en quoi pouvais-je placer ma foi ?
    
    Le cliquetis de la porte m’arracha à mon labyrinthe de pensées et je levai la tête pour voir entrer Alrüs. Un signe de tête de sa part suffit à donner le signal du départ à l’un de mes gardiens qui s’éclipsa aussi silencieusement qu’il m’avait surveillé. Alors le jeune homme vint s’asseoir sur le bord de mon lit.
    
    - Comment te sens-tu ?
    
    Je haussai les épaules, incapable de répondre simplement et encore moins de me livrer en présence d’un inconnu.
    
    - Tu as écrit quelque chose ?
    
    Je secouai la tête et le silence retomba, comme bien souvent. Je ne pouvais parler librement devant mes gardiens de crainte qu’ils ne rapportassent mes propos à mes mentors, mais, surtout, une gêne s’était installée entre mon compagnon et moi ces derniers jours. Or, j’avais terriblement besoin de sentir sa peau contre la mienne, le murmure apaisant de son pouvoir, l’odeur réconfortante de son corps. Je glissai une main sur la couverture entre nous deux, mon audace s’arrêtant à mi-chemin. Je me rassurais en me disant que la distance qui se creusait entre nous venait de la présence constante de témoins, mais je craignais plus que tout de découvrir qu’il s’agissait en réalité de peur. Je lâchai un soupir vibrant de soulagement quand les doigts du jeune homme glissèrent sur mes écailles.
    
    - Alrüs...
    
    Le rappel à l’ordre ne l’arrêta guère et sa main se referma sur la mienne, irradiant sa chaleur dans tout mon être.
    
    - Gær Toyën n’appréciera pas de savoir que tu ne respectes pas les consignes.
    
    Avec sa désinvolture coutumière, mon compagnon haussa les épaules.
    
    - Toyën ne m’empêche déjà pas de venir alors pour le reste... Si tu me désapprouves tant que ça, tu n’as qu’à filer le prévenir.
    
    Un sourire en coin illumina le masque sévère de son interlocuteur.
    
    - Tu sais que je ne peux pas te laisser seul...
    
    - J’aurais essayé.
    
    Un gloussement indulgent détendit quelque peu l’atmosphère, jusqu’à ce qu’Alrüs portât à nouveau son attention sur moi.
    
    - Elyam dit que c’est important de t’inciter à parler, pour t’aider à faire le tri, y voir plus clair... Je sais bien que tu ne te confieras pas à n’importe qui, mais à moi tu peux tout me dire. Tu sais que je ne te jugerai pas. Je ne te connais que trop bien, plus rien ne me surprendra.
    
    Je haussai à nouveau les épaules avec un soupir. Mon compagnon ne prendrait pas le risque de me faire parler devant notre confrère s’il avait eu la moindre inquiétude quant à sa discrétion.
    
    - Je ne sais plus qui je dois croire.
    
    Encouragée par le regard attentif du jeune homme, je tâchai d’oublier mon gardien.
    
    - Rien ne me semble logique, mais si je ne peux même plus me fier à mes pensées, alors l’est-ce vraiment ? Quand j’y pense, la voie à suivre concernant les Éthérés me parait évidente, alors pourquoi suis-je la seule à la voir ? Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de dominé par le pouvoir ou seulement plus ouvert d’esprit ? Messire Osran n’est pas influencé lui, ni tous ceux de Blanchiles, et pourtant ils ont suivi ce chemin. Est-ce que ça fait d’eux des fous ou des précurseurs ?
    
    Seul un silence gêné me répondit.
    
    - Je sais qu’ils nous mentent, sur beaucoup de choses même. Est-ce pour autant qu’ils nous trompent ou songent-ils seulement à nous protéger ?
    
    À nouveau cette horrible sensation de déchirure s’empara de mon être. Alors je confiai, dans un murmure :
    
    - Je ne supporte pas de rester sans rien faire alors qu’il sera bientôt trop tard, mais avec autant d’incertitudes je pourrais tout aussi bien condamner ce que je cherche à protéger. Je l’ai sans doute même déjà fait...
    
    Un ricanement moqueur échappa à Alrüs.
    
    - Tu as mis une sacrée pagaille, c’est certain, mais tu n’as rien condamné. Dans le pire des cas, tu as seulement précipité l’inévitable.
    
    - Et c’est là tout le problème !
    
    Mon propre éclat me surprit autant que le jeune homme. Il y avait tant d’interrogations qui tournaient à chaque seconde en moi, tant d’incertitudes qui brisaient une à une les convictions que j’avais acquises...
    
    - J’ai besoin de temps, je...
    
    Mon monde s’écroulait toujours plus à chaque seconde et avec chacun des pans qui disparaissaient, mes connaissances m’apparaissaient plus obscures, plus insaisissables.
    
    - Je ne comprends plus rien. J’ai l’impression d’avoir glissé en dehors du monde, qu’il se change en sable et s’écoule entre mes doigts dès que je tente de le saisir. Je sais qu’un évènement capital va se jouer, je sais que j’ai un rôle primordial à tenir, mais le monde file à la catastrophe sans me laisser le temps de le réintégrer !
    
    Les doigts autour de ma paume se resserrèrent et une expression compatissante prit place sur les traits de mon compagnon. De sa main libre, il essuya mes joues humides.
    
    - Tu as déjà joué ton rôle avec Argöth, ne te torture pas pour rien. C’est cette histoire de conquête qui te met dans tous tes états, mais tu n’as pas à t’en faire. Une fois qu’Æstën aura le territoire qu’il s’est alloué, il sera trop occupé à nous demander de le protéger pour s’inquiéter du reste des Monts Sauvages. Les Éthérés ne disparaitront pas en trois jours, alors laisse ça de côté quelques temps et concentre-toi sur toi, d’accord ?
    
    J’avais parfaitement conscience que mon camarade avait raison, néanmoins c’était plus fort que moi.
    
    - Je ne peux pas. Je sais que je ne peux rien faire, mais ça me rend dingue de rester ici à constater mon impuissance. Seule, enfermée, surveillée... enchaînée. Je vis jour et nuit mes pires cauchemars... Je vais devenir folle, mais ce ne sera pas à cause du pouvoir. Ou peut-être que si, après tout. Il avait bien prévu comment ça finirait...
    
    Une seconde, la main d’Alrüs écrasa la mienne.
    
    - Ne dis pas ça ! Je les connais, tes cauchemars, et ils n’ont rien à voir avec ce que tu vis aujourd’hui. C’est le pouvoir qui te fait croire ça pour que tu abandonnes.
    
    Je souris malgré moi, un sourire bien plus amer que joyeux.
    
    - Ils ont changé, tu sais. Ils sont si calmes, si lumineux... si paisibles maintenant. Et pourtant, je ne connais rien de plus triste, à part le draë peut-être. C’est comme ça depuis que j’ai tué Argöth.
    
    Mon compagnon jouait avec nos doigts entremêlés, ne sachant quoi répondre.
    
    - Il m’a encouragée à détruire son champion, il m’y a aidé même, et c’est comme s’il regrettait depuis... à moins que ce ne soit moi qui regrette. Comment savoir ? Qui voulait vraiment que je me blesse après ça, lui ou moi ? Je ne sais même plus pourquoi je l’ai fait. Et je me retrouve maintenant avec un pouvoir qui vous terrifie tous, qui pourrait même vous détruire...
    
    Un silence terrible régnait dans la pièce, pas même brisé par les pages tournées de mon gardien qui avait suspendu son geste.
    
    - Tu aurais peut-être dû me laisser faire, ou j’aurais dû te laisser tirer ce matin-là, dans l’étable. Vous auriez eu bien moins de problèmes. Pourquoi n’as-tu pas profité de mon sommeil si tu étais si sûr de toi ? Tu avais raison après tout, le pouvoir me domine...
    
    L’expression horrifiée d’Alrüs se mua en peine.
    
    - Tu avais l’air si... normal. Tu ne ressemblais pas à quelqu’un de dominé, et ce n’était pas le cas.
    
    - Et maintenant ?
    
    Une lueur fugace passa dans sa pupille, trop fugace pour que je parvinsse à la saisir. En revanche, son hésitation me suffit grandement.
    
    - Tu en doutes...
    
    - Non ! Mais j’ai peur, Selën. Peur de m’être trompé, peur de ne pas avoir vu les signes à temps...
    
    Ses doigts se crispèrent dans leur course parmi les miens et il détourna le regard.
    
    - ... peur de te perdre...
    

Texte publié par Serenya, 3 novembre 2020 à 08h51
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