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Tome 2, Chapitre 42 Tome 2, Chapitre 42
Mon cœur accéléra soudain et mes pensées se figèrent. Je n’avais pas imaginé cette entrée en matière qui brisait net mon bel élan. Mon mutisme interloqué parut adoucir l’éclat dans ses pupilles.
    
    - Je veux bien admettre que tu as agi sans en avoir conscience ou sans te douter des conséquences, mais je te demande maintenant de défaire ce que tu as fait. Le peu de mon pouvoir que tu as... bridé, scellé, étouffé, appelle cela comme tu le veux... Cette maigre différence est suffisante pour brouiller ma perception des autres. Et si je ne peux être certaine de mon évaluation, tes camarades courent plus que jamais un danger en pratiquant le Processus. Sans compter que je ne serai plus aussi efficace pour aider ceux que le pouvoir tentera d’engloutir. Je sais que nous avons eu des différends ces derniers temps, je sais que la voie que suit Chäsgær ne te plait pas, mais tu ne peux décemment pas risquer la vie de tes amis et confrères pour une querelle d’opinions, n’est-ce pas ?
    
    Dinaë ne pouvait plus remplir correctement son rôle justement quand Elyam parlait de pratiquer nombre de Processus... Cela ne les arrêterait pas, Dinaë n’était pas complètement hors courses, toutefois cela me donnait un avantage. Jusqu’où la vieille Gær irait-elle pour faire lever cette entrave ? Je souris à part moi.
    
    - Pourquoi avoir caché l’existence d’Ænya ?
    
    La surprise de mon mentor fut chassée après quelques secondes par une crainte suspicieuse.
    
    - Qui t’a parlé de cela ?
    
    Plus que le nom en lui-même, ce qui l’inquiétait, de toute évidence, était l’étendue des connaissances interdites que j’étais parvenue à récolter. Je ne savais en réalité guère plus que ce nom, mais elle ne pouvait être sûre de rien. Le silence s’éternisant, je levai mon avant-bras à hauteur de ses yeux.
    
    - C’est d’Ænya que je tiens ces écailles dorées, pas d’Argöth.
    
    Dinaë demeurant sur la défensive, je poursuivis sur un ton neutre.
    
    - Je ne vous aiderai pas pour le plaisir de voir d’autres Éthérés se faire massacrer ou pour la gloire d’Æstën. C’est donnant-donnant : la vérité contre votre pouvoir.
    
    La vieille Gær n’appréciait pas du tout la tournure que prenait notre échange, pourtant elle finit par lâcher un soupir résigné.
    
    - Argöth n’a pas toujours été un Éthéré. De son vivant, c’était une créature dorée que nous appelions Ænya. Les légendes du Dévastateur sont nées avant que nous fassions le rapprochement avec son existence mortelle. Il n’y a là rien d’extraordinaire.
    
    Déjà elle tendait sa main, mais je secouai la tête.
    
    - La vérité, Dinaë. Il y a eu des héritiers d’Argöth bien avant les héritiers d’Ænya.
    
    À nouveau, mon mentor plissa les paupières, jaugeant l’étendue de mes connaissances afin de mesurer ses propos. Elle eut un coup d’œil furtif en direction de la porte avant de reprendre sur un ton bien plus bas et rapide.
    
    - Argöth et Ænya était le couple de créatures le plus dangereux de tout Avëndya. Une chance qu’il n’y en ait eu que deux comme eux. Nous avons longtemps cru qu’Ænya créait le pouvoir et qu’Argöth le détruisait, c’est pour cela que les études ont commencé par lui, pour être en mesure de rapidement contrer Ænya. Nous avons compris notre erreur avec l’avènement des Éthérés : Argöth ne détruisait pas le pouvoir, le sien était simplement en opposition. Deux magies complémentaires qui s’amenuisent ou s’annulent suivant la puissance de chacune. Une chance que les stocks de réactifs aient été faits avant l’exécution d’Ænya sinon nous n’aurions jamais pu vaincre Argöth.
    
    Dinaë ne m’apprenait rien de vraiment nouveau et je craignis soudain qu’il n’y eût en réalité rien de plus. Toutefois, ma question n’avait toujours pas eu de réponse.
    
    - Pourquoi l’avoir caché ?
    
    La vieille Gær eut une grimace.
    
    - Les gouvernements, et d’autant plus Chäsgær, ont déjà dû endosser la responsabilité de l’apparition des Éthérés. La version d’une puissance insoupçonnée dans le pouvoir est bien moins accusatrice qu’une mauvaise étude de la magie. À cette époque troublée, comme de nos jours, l’assemblée des rois doit pouvoir conserver son autorité afin d’agir au mieux pour les peuples d’Avëndya.
    
    Plusieurs mois auparavant, j’aurais sans doute accepté son discours sans plus d’interrogations, mais j’avais eu depuis tout le loisir de constater que la priorité des gouvernements n’était en aucun cas la population. Dinaë mentait. Le secret était autre et il était si lourd que, même au pied du mur, elle ne pouvait se résoudre à le trahir. Ce qu’elle cachait était donc bien plus grave que l’erreur qu’elle avait reconnue, bien plus grave qu’une guerre de peur et de pouvoir. Un secret bien trop grave pour l’avouer à celle qui avait défendu les Éthérés jusqu’au cœur de l’assemblée, bien trop grave pour risquer de l’exposer même de nos jours. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : s’il devait encore être protégé à tous prix, alors il était toujours d’actualité. Un élément qu’il fallait me dissimuler pour que je renonçasse à mon combat... Un élément qui méritait donc que je gagnasse le plus de temps possible pour le mettre à jour et sauver les Éthérés ainsi que notre monde.
    
    - Satisfaite ?
    
    Dinaë tendit avec plus d’insistance son bras et je hochai la tête, offrant ma main avec un sourire.
    
    - Merci.
    
    J’avais de quoi la remercier sincèrement. Après tout, elle m’avait convaincue qu’une issue existait toujours alors même que j’avais abandonné. Cro, Grigri et tous les autres étaient morts, mais ils ne le seraient pas en vain !
    
    Le poignet de la vieille femme glissa au creux de ma main, toutefois je levai un regard embêté vers sa propriétaire.
    
    - Je ne suis déjà pas certaine de la procédure à suivre pour lever le scellé, alors celle qui me permettrait de projeter mon pouvoir dans votre corps...
    
    À nouveau, un masque suspicieux s’imposa sur les traits de la Gær.
    
    - Je n’ai qu’un seul Processus pour le pouvoir sombre, je suis loin d’en maîtriser toutes les subtilités. Si vous m’ouvrez la voie avec vos radicelles, je suis certaine de pouvoir y arriver.
    
    Dinaë acquiesça, manifestement rassurée, et sa main poursuivit son chemin sur mon bras pour s’ancrer à mon poignet.
    
    - J’y vais.
    
    Je n’eus pas le temps d’approuver, déjà figée par le hoquet douloureux de l’intrusion. Rapidement, les radicelles s’immobilisèrent, limitant ainsi leur présence à une sourde brûlure. Je pris le temps de quelques profondes inspirations pour dompter la désagréable sensation et risquai un coup d’œil à celle qui m’ouvrait ainsi son pouvoir.
    Sereine, mon mentor avait les paupières closes, toute à son écoute de la magie. Je ne pouvais la laisser faire. Avec son aide, de nombreux Gærs accepteraient un Processus supplémentaire afin de rejoindre la bataille. Sans elle, sans son soutien, sans l’assurance qu’elle représentait avant comme après l’injection, combien prendraient tout de même le risque de s’élancer après plus de puissance ? Combien renonceraient à l’expédition dans les Monts Sauvages sans cette aide supplémentaire ? Tant qu’il y aurait des Gærs, la guerre continuerait. Cependant, sans Dinaë, combien perdraient leur entrain à prendre les armes ? La vieille saedrë n’était pas l’ultime solution, mais elle était sans conteste ce temps supplémentaire dont j’avais besoin. Alors j’invoquai à moi toutes les ténèbres que je renfermai et les lâchai sans la moindre pitié sur les radicelles lumineuses et le pouvoir qui coulait à leur racine. Les doigts sur mon poignet eurent un mouvement de recul à cette intrusion, aussi refermai-je ma main sur le poignet offert au-dessus de ma paume. Je ne la laisserais pas fuir, pas tant que je ne serais pas certaine des dégâts causés par le pouvoir sombre. Je le sentais glisser, couler à l’intérieur même de la vieille femme, dévorant la moindre parcelle de lumière sur son passage. En voulant me tenir à l’écart de la vérité, Dinaë m’avait convaincue de me battre jusqu’à mes dernières forces.
    
    Liberté !
    
    Le pouvoir saedrë lui-même saluait mon action. Si la magie était toujours avec moi, alors j’avais fait le bon choix.
    Les cris et appels de Dinaë ameutèrent finalement plusieurs personnes, toutefois mon environnement était bien trop flou pour les identifier. L’interruption brutale du flot des ombres, lorsque ma victime fut arrachée à ma poigne, fit s’abattre sur moi nausée et vertige. Tous s’agitaient, s’interpelaient en veillant néanmoins à ne surtout pas m’approcher. Qu’importaient les conséquences, seule la survie des Éthérés comptait. Qu’ils vissent en moi une menace, qu’ils eussent peur de moi... Tout ceci était sans importance car un jour viendrait où ils comprendraient que j’avais seulement fait mon possible pour tous nous sauver. Mes forces m’abandonnant, je voulus prendre appui sur la table, mais la manquai et basculai dans les ténèbres.
    

Texte publié par Serenya, 20 octobre 2020 à 11h37
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