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Tome 2, Chapitre 39 Tome 2, Chapitre 39
Ni Alrüs ni moi n’avions brisé le silence qui régnait depuis le départ de Gær Toyën quand les bruits de pas dans le couloir annoncèrent son retour. Je rêvais de pouvoir traverser le mur dans mon dos et échapper à ce qui arrivait. Il n’y avait aucune chance pour que Dinaë, ou même le colosse, acceptât de m’épargner ce contrôle. Mon cœur tambourina de plus belle à l’instant où l’huis s’ouvrit. Que comprendrait Dinaë de l’état de mon pouvoir ? Pourrait-elle palier à ce que Petit Frère avait fait ? Le ferait-elle sans me demander mon avis ? Saisirait-elle qu’il s’agissait de l’œuvre d’un saedrë ? Exigeraient-ils que je trahisse l’Éthéré ? Autant de questions qui me convainquirent de tout faire pour échapper à l’examen.
    
    Il y avait avant tout de la méfiance dans le regard de la vieille Gær et elle se garda bien de trop avancer dans ma direction.
    
    - Montre-lui, Selën.
    
    Au mouvement de menton du colosse, je compris qu’il parlait de ma démonstration faite plus tôt et m’empressai de saisir ma chance. Je jetai toutes mes forces dans l’invocation et le maintien d’une vague lueur vacillante au creux de ma main. Haletante, je relâchai finalement le pouvoir et levai un regard plein d’espoir vers Dinaë.
    
    - Je ne suis pas une menace, je ne peux faire plus que cela. Je ne peux plus contrôler le pouvoir des autres, encore moins ordonner quoi que ce soit... Sans compter que je ne peux pas être dominée par un pouvoir aussi faible.
    
    La vieille Gær paraissait bien plus inquiète que soulagée.
    
    - Tu as perdu ton contrôle sur le pouvoir. C’est loin d’être une bonne nouvelle...
    
    Sur ces paroles tout sauf encourageantes, elle se tourna vers Alrüs.
    
    - Attends dehors, s’il te plaît.
    
    Le jeune homme n’hésita qu’une seconde avant de s’installer au pied de mon lit, bras croisés.
    
    - À chaque fois que je la laisse seule avec vous deux, ça vire au désastre. Je ne bouge pas.
    
    La vieille Gær fronça les sourcils, manifestement contrariée.
    
    - Ce dont nous avons à discuter ne te concerne pas, alors...
    
    - Je me doute qu’elle ne crée pas d’Éthérés avec le pouvoir que nous connaissons et je suis assez malin pour comprendre que ça a un rapport avec ses écailles noires. Je suis borgne, pas aveugle... Je les vois vos échanges de regards et vos rendez-vous depuis que nous sommes rentrés des Monts Sauvages. Si ça concerne Selën, alors ça me concerne aussi. Je ne reviendrai pas là-dessus.
    
    Dinaë leva les yeux au ciel.
    
    - Les deux plus grands têtus ensemble... Je me demande qui a eu cette idée fantastique...
    
    Le reproche et le regard en coin adressés à Gær Toyën lui arrachèrent un sourire nostalgique. Finalement, la vieille Gær capitula en s’approchant de mon chevet.
    
    - Très bien, reste, ne reste pas, fais comme bon te semble. Selën, ton poignet je te prie...
    
    Je préférais grandement la tournure qu’avait pris la situation toutefois je ne pouvais me résoudre à coopérer, menaçant le calme retrouvé. Bras repliés sur la poitrine pour protéger mes mains, je secouai la tête.
    
    - S’il vous plaît...
    
    Dinaë allait répliquer, mais le colosse fut plus rapide.
    
    - Ce n’est pas négociable, Selën. Suivant le résultat, nous songerons à diminuer ou supprimer les contrôles réguliers dont tu faisais l’objet, mais tu n’échapperas pas à celui-là. Je sais que ce n’est pas agréable pour toi, malheureusement il n’y a pas d’autre moyen.
    
    La peur s’invita à nouveau à travers tout mon être. L’idée de trahir Petit Frère m’obsédait, sans oublier que j’aimais ce qu’il avait fait. Devant mon nouveau refus silencieux, la vieille Gær s’approcha encore et se pencha pour m’agripper de force, interrompue juste à temps par la voix d’Alrüs.
    
    - Et si vous lui demandiez pourquoi elle ne veut pas se plier au contrôle ? Ça nous épargnerait peut-être un nouveau drame...
    
    Le regard plein de gratitude que j’adressai à mon compagnon retrouva bien vite sa lueur inquiète quand je réalisai que me justifier reviendrait à trahir tout ce que je voulais protéger en échappant aux doigts de Dinaë. J’ouvris et fermai la bouche de nombreuses fois sans parvenir à fournir la moindre explication qui conviendrait à tous. Ma gorge se noua et ma vue de brouilla lorsque je compris que j’étais prise au piège, sans autre solution qu’obtempérer. Tremblante, je tendis malgré moi le bras, luttant contre les haut-le-cœur nerveux qui s’emparait de mon être. Je préférai ne pas songer à ce que découvrirait Dinaë et fermai les yeux pour retenir mes larmes.
    
    Aux premiers effleurements de peau de la vieille Gær, un frisson glacé remonta tout mon bras et s’acheva dans ma nuque, me laissant une impression très désagréable de liquide coulant sous ma peau. Je lâchai un hoquet étranglé à l’intrusion piquante des radicelles et tirai instinctivement pour échapper à leur progression brûlante. Mon corps, entravé dans son mouvement par le mur dans mon dos, à moins que ce ne fût l’un des spectateurs, ne put se dérober à l’implacable avancée douloureuse. Les radicelles magiques fouissaient à travers mes chairs, labouraient mon pouvoir sombre à la recherche de la lumière, sans même réaliser les dégâts faits sur leur passage. La tête me tournait, mon corps entier brûlait.
    
    Quand le pouvoir intrus parvint à la cage d’ombres qui détenait la lumière, il la perça, la fissura sans la moindre hésitation. Le retour violent à mes sens du chant glorieux et celui de tous les héritages qui m’entouraient se fit si assourdissant que je ne doutais pas de voir ma tête exploser sous peu. Et il n’y avait qu’une fissure dans la prison qu’avait dressée Petit Frère. C’était déjà bien trop. J’invoquai toutes les ténèbres en moi, les pressai dans la brèche, lâchai le reste après les radicelles intruses. Avec satisfaction, j’assistai au spectacle incongru de la lumière dissoute par les ombres. Remontant jusqu’à son origine, au niveau de mon poignet, l’impression se fit plus étrange encore quand ma conscience suivit le pouvoir sombre par delà mon propre corps.
    
    Grisée par la jouissance que me procurait ce silence absolu que je semais dans mon sillage et la beauté du néant, je suffoquais, hébétée, quand la seconde suivante je me retrouvai cloîtrée à mes chairs faibles et douloureuses. J’inspirais avec une avidité affolée de grandes goulées d’air sifflantes, les membres tremblants, l’esprit égaré dans le trop plein d’informations que je recevais soudain. Paroles échangées, grondements, murmures réconfortants, chant, tintements et grincements en tous genres, chuchotements magiques... J’ouvris les yeux dans l’espoir qu’un sens en sus m’aiderait à faire le tri. Or, ce fut bien pire. Lueurs trop vives, couleurs trop nombreuses, mouvements trop rapides... Le monde coulait autour de moi à une vitesse folle, torrent furieux charriant un galet égaré. L’esprit à saturation, mon enveloppe évacua le surplus de la seule manière qu’il connaissait : je me pliai en deux et mon corps parut voler jusqu’au bord du lit, juste à temps pour déverser la bile de mon estomac vide sur le sol. Était-ce bien le sol ? J’aurais juré l’avoir vu onduler... Je me redressai en tanguant pour constater que Dinaë était livide à l’opposé de la pièce et regardait sa main en piaillant des notes bien trop aigues pour leur donner un sens. À moins que ce ne fût son pouvoir que j’écoutais, ce qui aurait expliqué l’absence de sens... J’ouvris la bouche pour formuler une idée qui m’avait échappé avant même le premier mot et changeai de projet entre temps, préférant déverser une nouvelle vague de bile. Cette horrible sensation d’être en décalage par rapport au reste du monde me rendait de plus en plus malade et je fermai les yeux à la vague glacée qui dévala mon dos et s’acheva en fourmis dans le bas de mon corps. Une chose gelée se posa sur mon front moite. J’eus tout juste le temps d’apercevoir Alrüs et sa main tendue vers moi avant de basculer en arrière, absorbée par ma literie puis jetée dans le néant.
    

Texte publié par Serenya, 29 septembre 2020 à 09h34
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